18 octobre 1908 : Le vin, boisson « hygiénique »

Le Parisien, le Toulousain ou le Lyonnais boivent cent soixante litres de vin par an. Quelle santé !

Une loi du 29 décembre 1897 abaisse les droits d’octroi pour les boissons dites « hygiéniques ». Autrement dit, les communes ne peuvent plus percevoir de droits d’entrée trop élevés pour un breuvage, considéré comme sain, comme le vin. Les viticulteurs, puissamment organisés en groupe de pression auprès des parlementaires, veillent  à ce que ce texte ne soit pas abrogé.

Le délicieux liquide rouge continue donc à se répandre à flots dans les rues de la capitale et étanche les soifs de tous les instants. Onze mille troquets et cafés servent la moitié de la consommation des citadins, le reste est vendu aux bourgeois ou facturé très cher dans les restaurants.

Pour payer moins cher son pot ou son litre de Beaujolais, il faut franchir les portes de Paris et aller au-delà des limites de l’octroi. La fiscalité fait donc les beaux jours des cafés d’Argenteuil où les buveurs appellent leur débitant d’alcool « le marchand de consolation ».

Le vin reste un phénomène national, intouchable. La mauvaise qualité de l’eau à certains endroits, le manque de variété de l’alimentation à d’autres expliquent en partie son succès dans les couches populaires. Ces dernières vivent dans un environnement où la rencontre avec l’alcool est inévitable. On boit des litres de rouge pour se rafraîchir sur les chantiers (les bouteilles sont distribuées par les contremaîtres) ; on boit à la sortie de la mine et de l’usine ; on boit dans les cabarets ou les cafés qui sont les seuls lieux agréables d’un petit peuple qui s’entasse souvent dans de bien tristes logements.

On boit quand il fait chaud, quand il fait froid, pour rire, pour oublier, pour se mettre en verve. Le vin est un aliment, une compagnie et toujours un plaisir.

Ceux qui n’ont pas appris à boire après l’école étant jeunes ou ceux dont les parents ne servaient pas du vin à table pour tous, peuvent se rattraper au service militaire. Si le passage sous les drapeaux n’a pas suffit, le monde du travail corrige cela. 

A cause des maladies successives de la vigne en Ile de France – oïdium, mildiou puis phylloxéra – il n’y a bientôt plus de vignerons produisant aux portes de la capitale. Le réseau de chemin de fer français, centré sur Paris, constitue la parade et déverse des wagons remplis de milliers de tonneaux à la gare de Lyon.

Quelques médecins s’inquiètent des conséquences sur la santé de cet océan de rouge qui envahit la capitale. La police regrette d’avoir à intervenir dans les fréquentes bagarres à la sortie des troquets. Des patrons – peu nombreux –  font un lien entre les accidents du travail et la consommation de vin. Mais ces quelques voix demeurent inaudibles.

Les Français aiment le vin et cette boisson cimente tout un peuple par delà les frontières des religions et des opinions politiques. On lève le coude chez les socialistes comme à l’Action française, chez les peintres sans le sou comme dans les demeures des riches bourgeois.

Des trois couleurs du drapeau français, celle que nous aimons le plus, c’est le rouge !

8 octobre 1908 : Emile Pouget, roi de l’argot et du sabotage

Au fur et à mesure que Emile Pouget me parle, je note avec délice ses expressions sur mon petit carnet en me promettant de les employer à nouveau devant quelques amis choisis… ou mon fils lycéen.

Le mot « foutre » revient plus souvent qu’à son tour chez ce leader de la CGT, écorché vif depuis son plus jeune âge.

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Photographie du responsable CGT Emile Pouget prise par la préfecture de police après son arrestation

 » Quand les idées sortent de votre caboche, elles ne sont pas pommadées, bichonnées comme des garces de la haute, elles sortent aussi nature que les asticots du fromage.  »

Je n’aurais pas formulé les choses comme cela mais… ce n’est pas faux quand on y réfléchit.

A la terrasse du café marseillais où nous sommes installés, nous feuilletons ensemble des exemplaires du Père Peinard, le journal mi syndicaliste, mi anarchiste, qui a rendu célèbre Pouget. Nous sommes en plein XVIème congrès de la CGT qui a lieu du 5 au 10 octobre 1908 dans la capitale provençale. Emile Pouget essaie de convaincre ses camarades que, malgré la répression de la police de Clemenceau, il faut continuer sur une ligne dure. Je suis personnellement chargé de le persuader du contraire. Tâche sans doute vouée à l’échec mais peu importe : Pouget m’est sympathique même si tout nous oppose.

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XVIème congrès de la CGT à Marseille du 5 au 10 octobre 1908

 » Il faut secouer les prolos, baffer la police. Parlementer, négocier avec le gouvernement, faire des concessions, tout ça, faut pas compter sur moi, ce sont des gnôleries chrétiennes. Foutre !  »

On sent un homme au cuir épaissi par trois années de prison à Melun dans les années 1885 puis par une nouvelle et récente incarcération après les émeutes de Villeneuve-Saint-Georges de cet été. Il est libéré provisoirement pour assister au congrès de son syndicat (geste d’apaisement que j’ai suggéré à Clemenceau).

 » Crime de rébellion ! Voilà de quoi on m’accuse. Tous ces mots destinés à protéger le pouvoir bourgeois. Nom d’un pet, je reste têtu comme une mule et je ne céderai pas face aux enjuponnés (je me doute qu’il parle des magistrats) « .

Je ne pense pas amener Pouget à renoncer à ses combats contre le Pouvoir que je représente mais j’essaie d’obtenir au moins une avancée :

 » Vous êtes à l’origine du mot « sabotage ». C’est vous qui proposez que les ouvriers, mécontents de leur salaire et de leurs conditions de travail, puissent mal réaliser leur tâche et ainsi bloquer la production… sans vraiment faire grève. Cela peut avoir des conséquences très graves pour le pays !  »

Il me répond, dans un éclat de rire :  » A mauvaise paye, mauvais travail ! Avec deux sous d’un certain ingrédient, les cheminots peuvent mettre une locomotive de plusieurs tonnes dans l’impossibilité de fonctionner. Les coiffeurs en colère, quant à eux,  badigeonnent les boutiques de la ville avec du shampooing et de la crème à raser. Voilà qui est  drôle et conduit le capitaliste et les charognards (les patrons) dans une m… noire. Et moi, je me marre, je me marre !  »

Il m’attrape soudain par le bras : « Le p’tit conseiller de Clemenceau, faut pas croire que j’ai pas vu ton p’tit jeu. Le sabotage a été adopté dans la motion que j’ai présentée au Congrès confédéral de Paris en 1900 et je m’apprête à écrire un livre là-dessus. Je ne suis pas prêt à renoncer à cela non plus. Tes mouchards de la police ne pourront rien contre cela. Le sabotage bloque tout et il est impossible de retrouver les coupables. C’est l’arme idéale du prolo en colère.  »

On n’arrête pas Emile Pouget. On n’arrête pas cette énergie en marche, ce champion de l’organisation révolutionnaire et du verbe haut, ce polémiste redoutable.

La conversation s’achève, je n’ai rien obtenu du leader syndical.

Si… quelques exemplaires dédicacés du Père Peinard que je lirai en cachette dans mon bureau du ministère, le sourire aux lèvres en repensant aux cinquante nouveaux mots d’argot appris aujourd’hui.

5 octobre 1908 : Comment seront les années 2000 ?

Imaginer les années 2000. Se représenter mentalement le monde de nos arrières arrières arrières petits enfants. Une société qui vivra -heureuse ou non – quand nous aurons tous disparus.

Jules Verne, décédé il y a déjà trois ans, est l’un des premiers à avoir essayé dans ses nombreux romans de tracer les lignes du futur. On s’envole avec lui de la Terre à la Lune après avoir voyagé au centre de notre planète. Le tour du monde ne doit pas dépasser quatre-vingts jours pour laisser un peu de temps pour s’enfoncer à vingt mille lieues sous les mers. Nous sommes invités à passer nos vacances avec des visionnaires à la forte personnalité comme Robur le Conquérant, le capitaine Nemo ou Phileas Fogg ou juste une journée avec un journaliste américain en 2889.

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Robur le Conquérant nous permet d’entrevoir les « omnibus volants » qu’imagine le philosophe Alain

Avec Jules Verne, nous sommes plongés dans un monde de progrès continu, spectaculaire et attirant. 

Le professeur Emile Chartier (il écrit sous le nom d’Alain) avec lequel je passe quelques soirées à réfléchir à l’avenir s’exclame :

 » Ils en sont tous à nous parler de l’an 2000, comme s’ils y étaient ; ce ne sont qu’omnibus volants et maisons de cinquante étages. Ces merveilles, et bien d’autres qu’il n’est pas difficile d’imaginer, n’ont rien qui dépasse la puissance humaine.  »

C’est vrai que si l’on croise ce qui se passe aux Etats-Unis où les gratte-ciel comme le Flatiron de New York commencent à pousser comme des champignons et les visions de Jules Verne, nous pouvons imaginer un Occident de l’an 2000 où nous vivrons dans d’immenses immeubles après avoir emprunté des moyens de transport collectifs très rapides. 

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Le Flatiron Building de New York construit en 1902

Alain imagine aussi un progrès social continu :  » J’imagine les travailleurs tous bien payés et assurés contre tous les maux et accidents  » .

Dans le monde du futur, nous travaillerons moins et serons moins « dociles » avec les patrons. Avec l’essor du suffrage universel, il s’agit d’une tendance lourde ne pouvant être arrêtée.

Des années 2000 radieuses alors ?

Pas si sûr. Emile Chartier s’inquiète des écarts de fortunes, des gaspilleurs de fonds privés ou publics qui peuvent provoquer la révolte du peuple :  » Il faudra peut-être une révolution violente qui ramènera une heureuse médiocrité pour tous.  »

Devant mon regard effrayé par l’idée d’une révolution – que je ne souhaite pas connaître de mon vivant – Alain s’empresse d’ajouter :  » Je crois plutôt que tout se fera en douceur, par l’effet des crises économiques qui ruineront les grosses fortunes. »

J’espère que le XXème siècle qui commence ne verra pas -à la fois- les révolutions et les crises économiques. En effet, l’Histoire récente qu’oublie un peu vite Alain, nous montre que ces terribles crises ne touchent pas que les puissants.

Les crises boursières et financières de 1873 (effondrement de la bourse de Vienne puis de celle de New York avec pour conséquence une stagnation économique pendant vingt ans sur toute l’Europe) et le krach français de l’Union Générale en 1882, ont surtout ruiné les petits épargnants et ont entraîné des secteurs entiers de l’économie dans la spirale du déclin.

Toute la fin du XIXème siècle est marquée par l’extension du chômage dans la métallurgie, les mines ou le bâtiment… alors que les riches banques d’affaires ont finalement tiré leur épingle du jeu.

De ce point de vue, le XXème siècle sera-t-il un nouveau XIXème siècle… en pire ?

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