1er juillet 1909 : Ce qui se trame sur les retraites

 » Il va falloir être aussi efficace que discret !  »

Clemenceau ouvre par cette phrase la rencontre de tous les protagonistes du projet de loi relatif aux retraites. Viviani, ministre du travail, a devant lui le volumineux dossier où s’accumulent la proposition Nadaud de 1879, celle de l’abbé Lemire, d’autres de Gayraud, Millerand ou Vaillant. Sur le dessus de la pile, le rapport rédigé par le vénérable sénateur Paul Cuvinot qui a remis en forme les articles de la future Loi sur les Retraites Ouvrières et Paysannes, apparaît tout écorné et couvert d’annotations.

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Paul Cuvinot, sénateur de l’Oise, brillant polytechnicien, ingénieur des Ponts-et-Chaussées, spécialiste du dossier « Retraites »

Cuvinot, présent à la réunion, explique que la commission qu’il préside, a modifié les articles pour les rendre compatibles avec la législation fiscale. Ses explications sont claires, il parle avec assurance et confirme sa réputation de futur ministrable.

Caillaux, ministre des finances, insiste sur ce que le Trésor va apporter pour que le futur régime de retraite soit un succès :

 » Au moment du départ à la retraite à 65 ans, une allocation viagère de l’Etat viendra compléter l’accumulation des versements mensuels des assurés et les contributions des employeurs. 60 francs par an !  »

Clemenceau nous regarde tristement :

 » 60 francs ? Alors qu’un ouvrier ou un contremaître peut gagner jusqu’à 800 voire 1000 francs annuels ? Quelle générosité ! Nous ne sommes pas convaincants. La Cgt ne cesse d’assassiner le projet en prétendant que les pensions seront versées… à des morts. L’espérance de vie des bénéficiaires est de 50 ans en moyenne alors que l’âge de départ est fixé à 65 ans.

La droite considère que les pouvoirs publics ont mieux à faire que de s’occuper de la vieillesse des ouvriers et préfère que nous fassions des efforts pour les industries et leurs employés actifs. Elle prétend que l’épargne individuelle est plus efficace que ce régime obligatoire que nous mettons en place et qui coûtera cher aux patrons.

Bref, comme toutes les lois sociales, tout le monde est contre et chaque débat à la Chambre met en péril le gouvernement. Les peurs des uns s’additionnent aux craintes des autres.

En attendant que le texte passe, seuls les fonctionnaires, les infirmes et les vieux indigents sont couverts ! Les autres doivent se débrouiller pour organiser leurs vieux jours. Les Allemands et les Anglais ont faits plus de progrès que nous sur cette question. La France est à la traîne !  »

Il propose alors que le texte ne repasse pas tout de suite au Parlement et de convaincre les députés et les sénateurs un à un avant de leur présenter à nouveau le texte.

« Il faut arrêter de s’exposer publiquement et inutilement. Il faut convaincre dans les couloirs, à la buvette, lors des dîners en ville ou dans les antichambres. »

Viviani objecte :

 » … et si tous nos efforts restent vains ?

Le Tigre répond avec une voix posée, les deux mains jointes, le regard un peu perdu dans ses pensées :

– Ce qui m’intéresse, c’est la vie des hommes qui ont échoué. C’est le signe qu’ils ont essayé de se surpasser… « 

19 juin 1909 : Clemenceau, bientôt la fin ?

 » La prochaine fois, ce sera la fin !  » Je me retourne brusquement et n’arrive pas à distinguer le nom et la tête de l’impertinent député radical qui a prononcé ces mots menaçants pendant que Clemenceau regagne son banc. Le Patron vient de faire une nouvelle intervention musclée devant la Chambre. Il a justifié sa politique sociale, son refus des syndicats dans l’administration, son positionnement prudent et conciliant vis à vis de l’Allemagne, ses actions de réforme de la Marine, ses choix budgétaires…

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Son ton a été jugé arrogant, plein de morgue. Le regard furieux qu’il a jeté à un collaborateur à l’origine d’une coquille dans son discours n’a échappé à personne et a été diversement apprécié.

On sent une lassitude de la Chambre vis à vis de ce Président du Conseil en poste depuis maintenant près de trois ans, durée exceptionnelle dans notre régime parlementaire. La gauche ne lui pardonne pas ses envois de régiments de dragons dans les usines en grève et ses arrestations de leaders de la Cgt. La droite lui reproche de ne pas avoir trouvé la recette pour maintenir un climat social propice aux affaires et développement économique.

Et Clemenceau lui-même ?

La Chambre le fatigue, l’agace, l’énerve. Sur la brèche tôt le matin jusqu’au soir, assumant la direction d’une des principales puissances de la planète, louvoyant entre les écueils, assumant les réussites et les échecs d’une administration pas toujours très maniable, digérant un nombre impressionnant de dossiers chaque jour, le Tigre accepte peu les critiques de députés qui n’ont jamais été aux affaires et ignorent les aspects concrets de la direction de la France.

Lassitude, envie de liberté et de voyages, de lectures permettant l’évasion et de rencontres féminines plus fréquentes. Le premier flic de France se verrait bien rompre les amarres.

Son discours roulé dans une main, Clemenceau s’apprête à se rasseoir. Il a lui aussi entendu la phrase menaçante de l’un de ses collègues radicaux. Contrairement à moi, il sait manifestement qui a parlé. Il se retourne et prononce ces quelques mots, en articulant distinctement dans un silence de mort :

 » Cher collègue, dans la vie, il ne faut pas avoir peur d’avoir des ennemis. Si vous n’en avez pas, c’est que vous n’avez rien fait ! »

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Le Tigre, usé, fatigué ?

9 juin 1909 : L’invention du diable

Le rêve de tout gouvernant : avoir une opposition docile, compréhensive et constructive. La dureté des grèves de ce début de XXème siècle semble transformer cette vision en utopie. Pourtant, Clemenceau, poussé par Aristide Briand, ne renonce pas à un climat social pacifié.

Je suis chargé de rencontrer Léon Jouhaux, sans doute futur secrétaire général de la toute puissante Cgt, le syndicat qui fait trembler les ministères et les patrons, la confédération honnie des dirigeants.

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Léon Jouhaux (g) un des leaders de la Cgt, héritier de Griffuelhes (d)

L’homme au bouc et à la moustache abondants, aux oreilles légèrement décollées, aux paupières tombantes sur des yeux légèrement en amandes et au visage poupin, me regarde les bras croisés. Il m’écoute lui proposer une « paix des braves » ; une « trêve dans les conflits » en échange d’évolutions sociales majeures sur le temps de travail, sur les retraites ou sur les assurances sociales.

J’insiste sur la fin des arrestations de leaders syndicaux, l’arrêt de l’envoi de régiments de dragons en cas de grèves dures, autrement dit tous les signes -récents-de bonne volonté du ministère de l’Intérieur.

Jouhaut croise les bras, les décroise et sourit, amusé. Il s’exclame :

– Vous vous rendez compte de ce que vous me demandez ? Après toutes les luttes sanglantes que mon syndicat a dû subir, après les procès, les fusillades, les réquisitions ? Votre discours est généreux mais arrive trop tard… ou beaucoup trop tôt. Les adhérents attendent de moi que je continue le syndicalisme révolutionnaire. Préparer la grève générale, respecter l’héritage de Victor Griffuelhes représentent un devoir.

Je suggère :

– Des lois audacieuses peuvent être votées…

Sa réponse claque :

– Nous sommes convaincus de la nullité du parlement pour protéger nos intérêts de classe. On ne peut demander à des députés bourgeois de défendre les ouvriers… sauf s’ils ont peur d’un « Grand soir ».

Il poursuit alors :

Mon père est devenu aveugle pour avoir manipulé du phosphore. Or, à ce jour, de nombreux gaz dangereux ne sont toujours pas interdits dans les usines. La Chambre a d’autres préoccupations. En vous suivant, j’aurais l’impression de trahir mon père, de tromper aussi mes anciens compagnons de l’usine d’allumettes où je travaillais dès seize ans, après avoir laissé tomber mes études pour pouvoir manger.

Monsieur le conseiller, je suis diplomate, stratège. Je n’engage aucun combat par plaisir. Si le gouvernement et les patrons comprennent cela, nous pouvons imaginer une vie sociale plus sereine. »

Nous nous séparons bons amis. Pas d’espoir, ni promesse. Flaubert disait :

« Quelle admirable invention du diable que les rapports sociaux ! »

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Léon Jouhaux

  

13 mai 1909 : 228 postiers révoqués

 » Les faits tout d’abord : tout a commencé le 12 mars. Les postiers du central téléphonique sont excédés par l’absence de promotions et le favoritisme qui règne, selon eux, dans le tableau d’avancement. Ils lancent une grève que je qualifie d’insurrectionnelle et qui s’étend à toute la Poste. Ils demandent le départ du sous-secrétaire d’Etat aux postes Symian qu’ils rendent personnellement responsable de cette situation.

La suite vous la connaissez : le préfet de police Lépine essaie d’intervenir pour ramener le calme et il est blessé pendant les échauffourées.

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La grève dégénère : des affrontements en pleine rue entre postiers grévistes et policiers en civil

C’est à ce moment que le gouvernement fait voter par la Chambre un pouvoir de révocation immédiate et qu’il envoie la troupe pour trier elle-même le courrier.

Fin mars, les délégués des grévistes sont reçus par le Président du Conseil Clemenceau qui refuse de satisfaire leurs deux exigences : l’assurance qu’il n’y aura pas de révocation et le départ du sous-secrétaire d’Etat.

Le mouvement se poursuit : trois millions de lettres et plus de 100 000 télégrammes sont en souffrance.

Pendant tout le mois d’avril et en début mai, les affrontements en grévistes et non grévistes se multiplient. Les interventions de la police et de l’armée sont quotidiennes. On dénombre plusieurs actes de sabotages que le gouvernement fait constater par la justice.

En dehors du monde postal, d’autres conflits sociaux violents ont lieu à Méru-sur-Oise, Mazamet et Hazebrouck.

Clemenceau tient bon.

La Chambre continue à soutenir l’exécutif par des votes de confiance et refuse une nouvelle fois le droit de grève des fonctionnaires.

A ce jour, 228 postiers ont été révoqués et le mouvement semble se tarir. »

Ma conférence à l’Ecole de Guerre comme professeur associé, en présence de son directeur le général Foch, me donne l’occasion, comme souvent, d’évoquer l’actualité immédiate. Les officiers qui m’écoutent sont attentifs. Certains d’entre eux ont dirigés des régiments engagés dans la répression des conflits sociaux. Discrètement -obligation de réserve oblige – ils se révèlent plus critiques que leurs collègues sur les méthodes du gouvernement :

 » Est-ce bien à la troupe de faire du maintien de l’ordre ? »

 » Ne risque-t-on pas, comme en 1907, une collusion entre les grévistes et les soldats qui sont souvent du même milieu social ? »

Je réponds à ces questions en expliquant qu’effectivement la troupe ne doit intervenir qu’en dernier recours. J’insiste sur le fait que les administrations doivent profondément être réformées pour améliorer les conditions de travail et d’avancement des fonctionnaires. Quand un conflit survient, c’est un signe d’échec de la direction au quotidien des services.

 » Et l’armée, qui la réforme ? »

Foch se retourne, furieux et cherche des yeux l’officier impertinent qui a crié, caché au fond de la salle. Il demande, en vain : « quel est l’âne qui a dit cela ? »

Silence. Pas de Cgt dans l’armée, pas de conflits sociaux. Des régiments prêts à soutenir le gouvernement dans la répression.

Et surtout : silence dans les rangs. 

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12 mai 1909 : Pas d’hommes grands dans la police !

– 1m71 ! Je mesure 1 mètre 71 et pour le préfet de police Lépine, je suis trop grand.

Jules Belin, bachelier, sous-officier pendant son service militaire, a brillamment réussi les examens de sélection pour devenir inspecteur à la préfecture de police. Un garçon intelligent qui sait rédiger, analyser, exposer clairement sa pensée avec de bons arguments.

Il a toute les qualités sauf une : il est trop grand. Le préfet de police n’accepte, dans les effectifs de sa police judiciaire, que des hommes de taille moyenne, capables de se fondre parfaitement dans la population. Et 1 mètre 71, c’est deux centimètres de trop pour faire un bon limier du Quai des Orfèvres.

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Le préfet de police Louis Lépine (à gauche sur la photo) pratique un examen dit « de binette » avant tout recrutement pour la police judiciaire et les hommes trop grands sont recalés.

Notre pauvre Jules Belin s’est rabattu sur un poste de secrétaire de commissaire dans un obscur poste de police de quartier et lit dans les journaux les exploits des candidats au concours qui avaient la bonne idée d’être plus petits que lui.

Mais Belin n’est pas homme à se laisser abattre : il a écrit à Georges Clemenceau et a su, par une lettre bien troussée, convaincre celui-ci de le faire convoquer par son cabinet.

En face de moi, il me regarde dans les yeux et me demande ce que je peux faire pour lui. Lui obtenir un poste, de force, à la préfecture de police ? Je préfère éviter un incident avec Lépine. Il me vient en revanche une autre idée.

– Si vous quittiez la préfecture de police pour rejoindre la Sûreté nationale ? Nous sommes en train de faire grossir les prestigieuses brigades mobiles. Le directeur de la sûreté, Célestin Hennion et le chef de ces brigades, Jules Sébille, se moquent de votre taille. Pour dégringoler un rade (Ndlr faire une descente dans un bar) ou plumer une piaule (Ndlr pénétrer dans une chambre par effraction avec un pied-de-biche ), seule la compétence compte. Je vais leur transmettre votre dossier pour que vous puissiez poursuivre votre carrière dans des eaux plus hospitalières.

La demande de mobilité de Jules Belin est donc transmise à Célestin Hennion.

Trois jours plus tard, je reçois la réponse -positive – du prestigieux patron policier. Celui-ci s’est même fendu du commentaire suivant :

 » 1 mètre 71 ne pose pas de difficulté dans le poste proposé à la 10ème brigade mobile de Lyon.

Je vous remercie, monsieur le conseiller, de m’adresser toutes les candidatures d’hommes de haute taille qui croupissent à la préfecture de police. Leurs grandes jambes nous sont particulièrement utiles dans des brigades dites « mobiles » qui, en 1909, par la faute des bureaux de la rue de Rivoli, ne sont toujours pas pourvues d’automobiles ! »

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La place Beauvau, qui dirige directement la Sûreté, est plus accueillante pour les grands que la Préfecture de police. Quant à Jules Belin… il fera une fort belle carrière dans la Sûreté et fera partie des policiers dont s’inspirera Simenon pour créer le personnage de Maigret.

12 avril 1909 : Pourquoi vote-t-on à droite ?

André Siegfried est un ami. Il a fréquenté le lycée Condorcet quelques années après moi et tente actuellement de suivre les traces de son père Jules, maire du Havre et auteur d’une loi restée célèbre organisant le logement social. Nous dînons ensemble ce soir et il se confie :

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André Siegfried… une petite vingtaine d’années après notre conversation

– Cela fait trois fois que je me présente à la députation, trois fois que je suis battu. J’aime le contact avec les électeurs, discuter avec les gens dans un bistro, sur un marché, convaincre un auditoire dans un préau. Ces échanges sont riches d’enseignements même s’ils ne m’ont jamais permis de remporter la timbale.

En fait, j’envisage de laisser tomber cette vie politique qui ne veut sans doute pas de moi pour enseigner à l’Ecole libre des sciences politiques. J’ai déjà vu et entendu tellement de choses que cela passionnerait sans doute les étudiants de la rue Saint Guillaume. 

Entre mon voyage autour du monde, ma thèse sur la Nouvelle-Zélande et mes campagnes électorales dans l’ouest, j’ai de quoi raconter.

Ce qui m’intéresse actuellement, c’est d’étudier les raisons pour lesquelles un canton vote à droite alors qu’un autre reste traditionnellement à gauche.

– C’est le nombre de bourgeois dans l’un et d’ouvriers dans l’autre qui détermine cette orientation ?

André me répond mystérieusement :

– La France du granit vote à droite, la France du calcaire vote à gauche.

Devant mon regard médusé, il consent à quelques explications :

– Dans les pays de granit, le sol retient l’eau, donc les puits sont nombreux et favorisent l’émergence de vastes propriétés agricoles. Celles-ci sont tenues par des grands propriétaires qui votent à droite et contrôlent les opinions de leurs fermiers et métayers. Au contraire, dans les régions de sol calcaire, l’eau est absorbée et se fait donc plus rare. Les propriétés ont dès lors tendance à se morceler entre les mains de multiples petits paysans pauvres regroupés en villages. Ces derniers votent plus facilement à gauche.

Je décide de taquiner mon ami :

– Donc, si tu perds toutes les élections auxquelles tu te présentes, c’est que le sol n’est pas bon ?

Sans se démonter, il me répond, candide :

– Mais cela ne me rend pas malheureux. Ce qui console les candidats battus, c’est de ne pas à avoir tenir compte des promesses qu’ils ont faites !

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Les tableaux d’André Siegfried, devenu professeur, expliquant le vote de différents cantons de la France de l’Ouest

7 avril 1909 : Faut-il se laver tous les jours ?

Conversation animée avec les enfants aujourd’hui : la question de la toilette quotidienne a été l’un des sujets majeurs de conversation… du début de repas.

L’examen des mains des enfants passant à table a été l’occasion d’un débat auquel je ne m’attendais pas. Mon fils de treize ans est arrivé avec les mains couvertes de terre ; sa cousine avec laquelle il avait joué dehors, avait eu, elle, la présence d’esprit de passer les siennes sous l’eau avant de venir.

L’aîné a donc été grondé… mais s’est défendu :

– Père, quand vous m’avez envoyé à la campagne cet hiver, jamais nous n’avons eu l’occasion de nous laver en entier. Je n’ai pas trouvé que notre famille restée là-bas était plus malheureuse que nous. Grand-père  dit que si l’on veut devenir vieux, il ne faut pas enlever l’huile de sa peau.

– Et l’odeur ?

– Il prend l’exemple du bouc : plus il pue, plus la chèvre l’aime !

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Gustave Caillebotte : Homme s’essuyant la jambe

J’ai alors mobilisé toutes les connaissances acquises dans une carrière de plus de vingt ans au ministère de l’Intérieur. J’ai confirmé à mon jeune garçon les progrès accomplis en matière d’hygiène publique : l’accès plus fréquent en ville à l’eau courante (c’est le cas de notre immeuble depuis deux ans), la surveillance grandissante de la qualité de l’eau pour les fontaines publiques, la condamnation des puits contaminés, l’évacuation des eaux usées par des égouts rénovés, l’enseignement scolaire mobilisé pour convaincre chaque petit Français de soigner son corps… Les quelques statistiques que j’avais en tête sur le recul de la fièvre typhoïde étaient censées couronner une argumentation cartésienne que j’espérais convaincante.

Nicolas a souri et m’a rappelé :

– Mais père, vous parlez comme un livre. La France que vous décrivez est celle dont rêve les fonctionnaires mais elle n’existe pas encore vraiment. Sans aller chercher loin : L’immeuble d’en face n’a pas l’eau courante, les voisins de notre rue continuent, chaque matin, à jeter l’eau de leur pot de chambre par la fenêtre dans la rue en criant « gare »…

Ma chère cousine qui est en pension chez les soeurs n’a pas le droit de se laver nue, ce geste étant considéré comme un péché scandaleux par la mère supérieure qui dirige son institution. Elle ne se mouille donc que le visage et les bras pendant une semaine. Et la bonne ? Vous savez où elle habite ? Vous croyez que dans sa chambre au dernier étage  de son immeuble décrépit, elle se lave à grande eau ?

La bonne a alors rougi en me rappelant, comme pour s’excuser, que dans son Morvan natal, l’eau était réservée au visage et que le reste du corps devait « rester dans son jus ». Elle m’a certifié qu’elle se lavait beaucoup depuis son arrivée chez nous.

– Comprenez, servir un monsieur du Ministère, j’dois en être digne. Ici, c’est une bonne place !

J’ai alors indiqué que la conversation était close. Mon fils et la bonne ont été priés de passer à la salle de bain pour obtenir de belles mains toutes blanches. J’ai entendu mon fils maugréer à voix basse :

– ça donne vraiment pas envie de travailler au ministère un jour !

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22 mars 1909 : Le Garde des Sceaux peut-il faire bouger la Justice ?

« J’avais les mains plus libres comme juge ! Un député ne peut guère faire bouger la société tout seul. Il est noyé dans une majorité parlementaire et sa voix se perd dans la multitude. »

Le juge Magnaud, le bon juge, devenu député radical socialiste il y a trois, quatre ans, ne souhaite pas se représenter aux élections prochaines.

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Le député Magnaud veut redevenir « le bon juge », fonction qui lui correspond mieux.

Il égrène devant moi ses combats et ses succès de magistrat : Louise Ménard, la voleuse de pain affamée qu’il a acquitté ; cette autre femme désespérée dont il a excusé l’accouchement clandestin qui a conduit au décès de son enfant ; cette ouvrière séduite et devenue fille mère à cause de l’arrogant fils du patron, qu’il a aussi protégée après qu’elle ait tenté, maladroitement, de se révolter.

On ne compte plus les accidents du travail où son action en faveur des victimes a été décisive.

Le président Magnaud avait commencé à changer le monde dans son petit tribunal de Château-Thierry. Les faibles se sentaient protégés, les puissants devaient filer droit.

Paul Magnaud veut reprendre la robe :  » J’ai beaucoup cru qu’à la Commission de réforme judiciaire, je pourrais agir pour le bien du peuple et faire passer des lois de bon sens pour aboutir à une justice plus humaine. Il n’en a rien été. Mon projet de « Loi de Pardon » protégeant les délinquants occasionnels, reste enterré. L’ordre du jour de la Chambre est verrouillé, mon temps de parole réduit à la portion congrue. Mes collègues députés me regardent comme une icône mais se moquent de mes combats ».

Nous prenons une carte de France : où le « bon juge » pourrait-il à nouveau apporter sa justice généreuse ? Dans quelle région faut-il un homme de sa trempe pour redresser les torts, rééquilibrer la balance du droit en faveur de ceux qui ne savent se défendre ?

La France est si grande, le juge est si seul.

Je m’exclame :  » en fait, il faudrait vous nommer Garde des Sceaux ! »

Il me répond, du tac au tac :

 » Et vous croyez vraiment qu’un Garde des Sceaux peut faire bouger notre lourde Justice ?  »

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21 mars 1909 : Faut-il acquitter une voleuse de pain affamée ?

Cela fait trente-six heures que Louise n’a pas mangé. Son enfant de deux ans a très faim et pleure. La jeune femme se sent perdue, oubliée de tous. Elle erre dans les rues de Charly-sur-Marne, demande sans succès aux passants une petite pièce ou un bol de soupe. Les uns et les autres se détournent, pressés de rentrer chez-eux dans cette matinée encore froide.

Louise passe devant le boulanger Pierre. La chaleur et les odeurs de cuisson lui font tourner la tête. Sans vérifier si elle est surveillée, elle s’empare prestement d’un pain et court se cacher dans une ruelle sombre pour le dévorer son précieux butin, son enfant et elle.

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Louise Ménard devenue la voleuse de pain la plus populaire de France

Une heure plus tard, trois gendarmes procèdent à son arrestation : « Madame Louise Ménard, au nom de la loi, nous vous arrêtons pour vol ! »

Personne n’a oublié l’affaire Ménard qui remonte à plus de dix ans. Le grand public s’est pris d’affection pour cette pauvre Louise, fille mère à vingt ans. Les mêmes qui évitaient de la regarder dans les rues de Charly, lisent avec avidité le Petit Journal où ils découvrent qu’il existe un juge d’une bonté extraordinaire.

Le juge Magnaud, « le bon juge ». Celui-ci acquitte Louise Ménard dans un jugement retentissant considérant « qu’il est regrettable que dans une société bien organisée, un des membres de cette « société », surtout une mère de famille, puisse manquer de pain autrement que par sa faute; que lorsqu’une pareille situation se présente et qu’elle est, comme pour Louise Ménard, très nettement établie, le juge peut, et doit, interpréter humainement les inflexibles prescriptions de la loi; »

Il ajoute ces quelques mots frappés au coin du bon sens : « L’intention frauduleuse est encore bien plus atténuée lorsqu’aux tortures aiguës résultant d’une longue privation de nourriture, vient se joindre comme dans l’espèce, le désir si naturel chez une mère de les éviter au jeune enfant dont elle a la charge ».

Le président Magnaud, légende vivante, a laissé sa robe de juge et a suivi le conseil de Georges Clemenceau. Il est élu député de l’Aisne comme radical socialiste.

Il me rejoint dans mon bureau ce jour et souhaite faire le point sur sa courte carrière politique.

A suivre…

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Le Président Magnaud a quitté le palais de justice de Château-Thierry depuis 1906 pour faire de la politique

13 mars 1909 : Il faut fermer les maisons closes

La disparition de l’inspecteur Robert de la Mondaine commence à faire du bruit dans l’appareil d’Etat. Le préfet Lépine fait le point avec moi :

« On critique beaucoup mes fiches roses, ces petits cartons bien tenus qui permettent de suivre toutes les personnes qui fréquentent de près ou de loin les milieux louches de la prostitution à Paris ? Eh bien, dans ce genre d’affaire, nous sommes bien contents de les trouver !  »

Pour en savoir plus, nous convoquons une ancienne et encore très jeune dame de petite vertu : Marthe Richard. Elle fait partie de nos informatrices privilégiées sur le monde de la nuit parisien.

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Marthe Richard, très critique sur son ancien métier…

Cette dernière, après avoir exercé le plus vieux métier du monde à Nancy puis rue Godot-de-Mauroy à Paris, a épousé un riche industriel du nom d’Henri Richer, un des magnats des Halles. 

Marthe Richard n’y va pas par quatre chemins :

 » Votre inspecteur Robert, vous ne le reverrez sans doute jamais. Soit il est parti en galante et riche compagnie et c’est lui qui veillera à rester loin des regards indiscrets, soit il a surpris des secrets de gens puissants et son corps repose déjà au fond de la Seine dans un sac lesté de pierres. Je ne comprends pas pourquoi il a commencé à s’intéresser au Chabanais, cet établissement de luxe était trop gros pour lui. »

Elle nous raconte ensuite le fonctionnement du Chabanais :

 » Je sais, cela fait rêver les hommes mais cela n’a rien de bien drôle.  Le champagne coule à flot. Les pensionnaires restent distinguées et accueillent leurs invités dans le salon Louis XV ou le salon pompéien. Chaque chambre a aussi une ambiance particulière : chambre japonaise, chambre russe, chambre mauresque. Il y a même la salle des tortures. Ces messieurs très bien habillés, en chapeau melon, jettent leur mouchoir en direction d’une pensionnaire de leur choix et entrent peu après, encore en costume, dans l’une de ces pièces du plaisir, au bras d’une demoiselle déjà très dévêtue.

Il faut arrêter de se placer du point de vue des messieurs. Pour les filles, c’est un calvaire, une humiliation permanente. J’ai une chance extraordinaire d’être sortie de ce monde. Mes anciennes collègues décèdent de maladies, tombent dans la rue sous les coups des voyous ou sombrent dans la misère dès que l’âge arrive. 

Ces maisons closes qui sont des usines à transmettre la syphilis et permettent au Milieu de prospérer devraient… être fermées. C’est une honte pour la République. »

Lépine part d’un grand éclat de rire :

 » Chère madame, si un jour un député se risque à proposer une vaste loi en ce sens, nous vous proposons de baptiser ce texte avec votre nom ! »

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