10 décembre 1908 : Le « bazar » des soins médicaux gratuits

  » Une bonne loi mais une loi mal appliquée. En 1895, le parlement a voté un texte qui dispose que chaque indigent pourra bénéficier d’une aide médicale gratuite prise en charge par les départements…  »

Ainsi commence la courte note que je rédige pour G. Clemenceau m’appuyant pour cela sur le rapport remis par le docteur Cambornac que nous avons envoyé sillonner le pays pour faire le point.

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Sacoche de médecin en 1908

Mauvaises statistiques, nombre de bénéficiaires mal contrôlés, soins dispensés parfois de mauvaise qualité, absence de maîtrise financière du dispositif, disparité d’application sur le territoire national. Bref, un vrai bazar.

Les exemples que je cite sont édifiants :

– Pour soigner un malade indigent, cela coûte en moyenne 32 francs dans la Manche et un peu moins de cinq francs dans les Hautes-Pyrénées. Le bon air de la montagne serait-il meilleur pour la santé que celui de la mer ? Pas vraiment puisque dans ce dernier département les frais médicaux moyens étaient de 55 francs… jusqu’au jour où des contrôles ont été effectués sur les notes d’apothicaire !

– Dans l’Aube, de nombreuses familles s’éclairent avec l’huile de foie de morue qu’elles se sont fait délivrer pour leurs enfants soit disant malade.

– Dans une ordonnance pour un homme atteint d’une affection cardiaque, on trouve pour 176 francs de caféine, 60 francs de cocaïne et 45 francs de morphine. Je n’imagine pas dans quel état doit-être le pauvre bénéficiaire de ces « soins » !

Et les dépenses s’envolent : 4 millions en 1896, 6 millions en 1899, 7 millions en 1902… date à laquelle les statistiques s’arrêtent, à mon grand désespoir.

Ces coûts sont d’autant plus surprenants que le nombre d’indigents est resté stable en France. Les listes établies par les bureaux de bienfaisance ou d’assistance et révisées par les conseils municipaux ne s’allongent pas.

En fait, le recours à « l’inscription d’urgence » qui, normalement, devrait être exceptionnel, a été pratiqué 10 000 fois en 1896 … et 50 000 fois en 1902. Cette inscription se fait parfois pour de bonnes raisons mais trop souvent, des appuis politiques locaux dispensent… d’une vérification sérieuse de ces « bonnes raisons ».

Pour compléter ma note, je discute ce soir avec un jeune ami magistrat, un certain Gustave Laroque, dans son bel appartement du XVIème.

Nous imaginons ensemble une grande réforme de cette loi sur l’aide médicale. Il faudrait couvrir non seulement les pauvres mais tous les autres Français qui peuvent avoir besoin de soins et ne disposent pas nécessairement de mutuelles solides pour les aider.

Une grande et efficace administration de « sécurité sociale »  (nous sommes très fiers de ce terme que nous venons d’inventer) garantirait une médecine de qualité pour tous.

Gustave Laroque tient dans ses bras son jeune fils Pierre qui vient d’avoir un an. Il n’est guère optimiste sur les chances de faire aboutir une telle réforme avant longtemps. Il désigne alors, avec une pointe d’humour, son garçon :

 » Je doute que notre génération soit capable de produire un loi d’aussi grande ampleur. Mon fils Pierre qui sera juriste comme moi, j’en suis sûr, pourra, lui, être bâtisseur de ce nouveau système révolutionnaire.  »

Je regarde, amusé, le petit Pierre Laroque qui essaie fièrement de se mettre sur ses jambes et retombe maladroitement à quatre pattes. Notre future « sécurité sociale » est entre de bonnes mains.

Un commentaire sur “10 décembre 1908 : Le « bazar » des soins médicaux gratuits

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  1. Révolutionnaire, la sécurité sociale ? Depuis combien de temps existe-t-elle Outre-Rhin ? Encouragée par la lettre impériale du 17 novembre 1881, écrite sur les conseils de Bismarck (du fait de l’influence croissante des sociaux-démocrates), la GKV (loi sur l’assurance sociale) fut votée le 29 mai 1883. Elle entrait en vigueur le 1er décembre 1884.

    (d’après l’article Geschichte_der_Sozialversicherung_in_Deutschland, de Wikipedia.de, histoire de l’assurance sociale allemande)

    Le petit Pierre Laroque n’apprécierait peut-être pas ce que je rappelle ici, puissiez-vous et puisse-t-il me le pardonner (j’allège ce message de l’expression de ma reconnaissance et de mes félicitations à l’auteur qui mérite mieux).

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