24 novembre 1909 : Faut-il taxer les Bretons alcooliques ?

  « Les Bretons ne sont pas plus alcooliques que les autres ! » Je reçois une délégation de députés d’Ille-et-Vilaine et des Côtes-du-Nord furieux : un projet de taxation de la consommation de pommes à cidre vient d’être élaboré par le ministère des Finances. L’un des arguments employés par les zélés fonctionnaires de la rue de Rivoli pour justifier cette nouvelle imposition est la lutte contre l’alcoolisme qui serait plus répandu en Bretagne qu’ailleurs. Le dossier constitué par les services du ministre Cochery cite, pèle mêle, toute une série d’exemples jugés édifiants.

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Les Bretons et le cidre : une belle histoire…

Pendant les foires de Quimper, Saint-Brieuc, Vannes, Redon ou Rennes, le nombre d’animaux abandonnés par des paysans éméchés ne cesse de croître. On ne compte plus les petites annonces parues dans la presse locale où tel ou tel propriétaire ayant dessoulé, s’inquiète de savoir ce que sont devenus ses deux cochons ou sa vache noiraude. Les gendarmes confirment que les animaux errants se multiplient à chaque foire et qu’ils doivent réveiller leurs maîtres dormant, ivres, dans les fossés. Le rapport cite aussi les témoignages des cafetiers qui se félicitent que, pendant les offices du dimanche, leurs affaires marchent à plein régime. Les sorties latérales des églises sont très empruntées pendant le sermon, toujours dans le sens de la sortie, par la population masculine.

Je m’étonne du fait que l’on puisse parvenir à l’ébriété rapidement avec du cidre, dans une région où le vin reste rare. Le rapport répond à cette interrogation en page 17 en rappelant que le cidre est souvent mélangé à différentes eaux de vie locales et que son degré d’alcool en est augmenté d’autant. Les buveurs passent par des états successifs allant de la « lancette », puis la « zigzaguette » pour s’achever par la « tombette ».

Le document du ministère conclut sobrement : «  Pour en finir avec l’alcool en Bretagne et pour parvenir à un niveau de fiscalité égal au reste du territoire national, il faut taxer les pommes. »

Les députés bretons sont arrivés avec leurs chiffres : « L’Ille-et-Vilaine et les Côtes-du-Nord ne sont, certes, pas très bien classés en matière de consommation d’alcool mais nous n’occupons que les 71ème et 74ème places parmi les départements français. Autrement dit, vingt départements environ se révèlent pires que nous. La consommation se fait, dans notre région, pendant les fêtes et n’empêche pas nos valeureux paysans de travailler durement le reste du temps.

Si la mortalité est élevée dans nos villes ou nos campagnes, cela vient plus des conditions d’hygiène publique, encore déplorables, que de la boisson des habitants. La généralisation du « tout à l’égout », de l’eau courante, le ramassage régulier des ordures, la percée de fenêtres supplémentaires dans des maisons trop sombres et humides, vont améliorer l’espérance de vie de nos concitoyens. La taxation des pommes à cidre, quant à elle, n’apportera rien sauf des mécontentements. Vous savez que chez nous, les syndicats d’agriculteurs sont puissants et décidés !»

J’écoute attentivement mes interlocuteurs. A. Briand m’a donné des consignes claires d’apaisement : j’ai l’autorisation de désavouer les services de Cochery qui n’ont pas fait valider leurs propositions au préalable par la Présidence du Conseil. Je profite donc d’un silence pour glisser :

« Cet impôt sur les fruits du pressoir n’est qu’un projet, une étude. Il n’engage pas le gouvernement. Vous pouvez rassurer vos administrés ! »

Les députés sont ravis de ma réponse. L’atmosphère se détend d’un coup et pour me remercier de ce qu’ils appellent une « sage décision », ils sortent, séance tenante, une bouteille de cidre d’Argentré. « C’est le meilleur de la région. Nous le faisons avec, au moins, dix variétés de pommes différentes !» me disent-ils en me tendant une bolée.

Je réponds en souriant : « j’espère que vous n’allez pas aussi sortir une bouteille d’eau de vie ? »

La réponse fuse dans un grand éclat de rire : «  Mais non, pas tout de suite, Monsieur le conseiller. Nous attendons, pour cela, la fin de votre sermon et de sortir par la porte latérale de votre ministère ! »

10 novembre 1909 : L’argot des ministres

  Le ministre des finances semble furieux. Le mot qu’il vient d’écrire à Briand pour se plaindre de la réunion que j’ai animée hier, tient en cinq lignes sèchement rédigées :

«  Monsieur le président du Conseil et cher collègue,

Mes collaborateurs qui se sont rendus hier à une réunion d’arbitrage budgétaire animé par votre représentant, ont eu la surprise d’être mis en cause en des termes peu habituels dans le monde administratif. On me rapporte qu’ils ont été affublés du sobriquet « chameaucrates », vocable relevant plus de la presse d’extrême gauche que des usages des ministères. »

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Georges Cochery est notre ministre des finances.

La réponse d’Aristide Briand ne se fait pas attendre !

« Monsieur le ministre, mon cher Cochery,

Mon collaborateur m’a bien rendu compte de la rencontre avec vos services, hier, place Beauvau. Effectivement, celui-ci, très agacé par l’attitude d’opposition systématique de M. Privat-Deschanel, directeur général de la comptabilité et de son adjoint, a repris un terme argotique fréquemment utilisé dans le « Père Peinard » d’Emile Pouget.

Je suis au regret de vous informer que je me refuse à désavouer mon conseiller. En effet, le programme social de notre gouvernement doit rester ambitieux. Tout retard dans la prise de décision est préjudiciable à notre action et trompe les attentes légitimes de nos concitoyens. Après la loi garantissant aux femmes en couches leur emploi, il conviendra de mettre en forme les textes relatifs aux conditions de versements des salaires aux ouvriers (monnaie avec cours légal et périodicité de quinze jours au minimum) : il n’est pas acceptable que certains employés des fabriques soient encore rémunérés avec des bons d’achats ou que d’autres doivent attendre le bon vouloir de leur patron pour recevoir leur maigre rémunération.

Les dispositions sur la mise en place de délégués du personnel dans les mines devront aussi faire l’objet de toute votre attention. Enfin, je compte particulièrement sur vous pour faciliter l’arrivée à bon port de la loi sur les retraites ouvrières et paysannes : l’obstruction parlementaire probable ne devra pas se doubler d’une guérilla des collaborateurs de vos services.

Pour ce qui est du terme employé par mon conseiller, je ne peux que prendre avec le sourire cette référence à un journal que je lisais régulièrement, il y a un peu plus de dix ans, à l’époque où, vous le savez, je prônais moi-même la grève générale aux côtés de mon ami syndicaliste Pelloutier. D’autres mots fleuris me viennent à l’esprit parfois quand je lis, pour m’occuper pendant les longues séances à l’aquarium (ndlr : assemblée nationale) les notes -toujours restrictives – de vos services : vos argumentations savantasses (ndlr : savantes) cachent avec peine une vision du monde torcheculative (ndlr : ignoble) ignorante de la vie des déchards qui bouffent du caillou (ndlr : les miséreux).

Bref, à l’avenir, je vous prie d’épauler plus franchement mon collaborateur, de cesser de débargouliner (ndlr : médire) à son encontre et de ne plus vous offusquer pour les attitudes rigolboches (ndlr : amusantes) qu’il adopte parfois pour détendre l’atmosphère.

Bien à vous

A. Briand

Georges Cochery, piqué au vif, fait alors passer ce petit mot à Briand, en pleine séance à la Chambre :

« Votre mot est épastrouillant !» Le patron de la rue de Rivoli veut-il vraiment dire qu’il l’a trouvé hilarant ?

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Illustration du fameux journal « Le Père Peinard » sur les « chameaucrates »

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9 novembre 1909 : Les jeunes mamans et les chameaucrates

  « On ne va tout de même pas payer des femmes à ne rien faire ! » Le représentant du Comité des Forges se rend à peine compte de l’énormité de ses propos qui fragilisent toute la position du patronat. Nous sommes au cours d’une réunion de travail, place Beauvau, au sein de la présidence du Conseil. La loi permettant aux femmes en couches de conserver leur emploi va bientôt être définitivement adoptée et le député conservateur du Calvados, Fernand Engerand qui se bat depuis trois ans pour elle, est légitimement fier de son travail. 

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« La Goutte de Lait de Belleville », des consultations médicales pour les nouveaux nés issus des milieux populaires. Un tableau de Henri Geoffroy.

Il reste à envisager une indemnisation pour ces femmes salariées et cette fois-ci, c’est le sénateur Paul Strauss qui se démène comme un diable pour convaincre ses collègues parlementaires.

L’enjeu est de taille : la mortalité infantile reste élevée dans notre pays, la natalité se situe à un niveau désespérément faible face à l’Allemagne et les médecins hygiénistes insistent sur l’importance de la présence de la mère auprès des nourrissons pour les soins et le lait maternel.

Dans l’opposition à ce progrès social : les représentants d’employeurs qui ne veulent pas supporter une charge financière qui risque fragiliser leurs entreprises mais aussi la rue de Rivoli et son ministère des finances persuadés que toute dépense sociale deviendra, tôt ou tard, une dépense publique.

L’adjoint de Georges Privat-Deschanel, directeur général de la comptabilité, prend la parole : «  il serait funeste d’indemniser les femmes pendant un congé lié à la naissance, dans toutes les entreprises. Toutes les sociétés ne peuvent pas se permettre d’absorber cette charge et l’Etat lui-même devra rapidement s’aligner et rémunérer ses fonctionnaires -ses milliers d’institutrices par exemple – dans les mêmes conditions. Or, le budget de l’Etat reste très fragile et ne peut s’alourdir de cette façon. »

Je réexplique le point de vue des médecins, les enseignements de cette toute nouvelle science que l’on appelle la « puériculture ». Mon doigt pointe un grand tableau où s’affichent, dans toute leur sécheresse, les chiffres de la mortalité des femmes en couches et le nombre des décès des enfants de moins d’un an. Je sors les commentaires de l’armée qui se plaint du « caractère malingre des enfants des milieux ouvriers, impropres à former de bons soldats ».

Les représentants patronaux et la rue de Rivoli continuent obstinément à secouer la tête en signe de désapprobation.

Agacé par cette opposition systématique, je tente le tout pour le tout :

«Arrêter de vous comporter comme des chameaucrates ! »

La référence explicite au journal protestataire du Père Peinard désignant ainsi les « exploiteurs » réveille d’un coup mes interlocuteurs. L’un d’eux s’exclame avec vigueur :

«  Nous ne venons pas à la présidence du Conseil pour nous faire insulter ! « 

Il se lève et quitte la salle, rouge de colère.

A suivre…

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1er juillet 1909 : Ce qui se trame sur les retraites

 » Il va falloir être aussi efficace que discret !  »

Clemenceau ouvre par cette phrase la rencontre de tous les protagonistes du projet de loi relatif aux retraites. Viviani, ministre du travail, a devant lui le volumineux dossier où s’accumulent la proposition Nadaud de 1879, celle de l’abbé Lemire, d’autres de Gayraud, Millerand ou Vaillant. Sur le dessus de la pile, le rapport rédigé par le vénérable sénateur Paul Cuvinot qui a remis en forme les articles de la future Loi sur les Retraites Ouvrières et Paysannes, apparaît tout écorné et couvert d’annotations.

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Paul Cuvinot, sénateur de l’Oise, brillant polytechnicien, ingénieur des Ponts-et-Chaussées, spécialiste du dossier « Retraites »

Cuvinot, présent à la réunion, explique que la commission qu’il préside, a modifié les articles pour les rendre compatibles avec la législation fiscale. Ses explications sont claires, il parle avec assurance et confirme sa réputation de futur ministrable.

Caillaux, ministre des finances, insiste sur ce que le Trésor va apporter pour que le futur régime de retraite soit un succès :

 » Au moment du départ à la retraite à 65 ans, une allocation viagère de l’Etat viendra compléter l’accumulation des versements mensuels des assurés et les contributions des employeurs. 60 francs par an !  »

Clemenceau nous regarde tristement :

 » 60 francs ? Alors qu’un ouvrier ou un contremaître peut gagner jusqu’à 800 voire 1000 francs annuels ? Quelle générosité ! Nous ne sommes pas convaincants. La Cgt ne cesse d’assassiner le projet en prétendant que les pensions seront versées… à des morts. L’espérance de vie des bénéficiaires est de 50 ans en moyenne alors que l’âge de départ est fixé à 65 ans.

La droite considère que les pouvoirs publics ont mieux à faire que de s’occuper de la vieillesse des ouvriers et préfère que nous fassions des efforts pour les industries et leurs employés actifs. Elle prétend que l’épargne individuelle est plus efficace que ce régime obligatoire que nous mettons en place et qui coûtera cher aux patrons.

Bref, comme toutes les lois sociales, tout le monde est contre et chaque débat à la Chambre met en péril le gouvernement. Les peurs des uns s’additionnent aux craintes des autres.

En attendant que le texte passe, seuls les fonctionnaires, les infirmes et les vieux indigents sont couverts ! Les autres doivent se débrouiller pour organiser leurs vieux jours. Les Allemands et les Anglais ont faits plus de progrès que nous sur cette question. La France est à la traîne !  »

Il propose alors que le texte ne repasse pas tout de suite au Parlement et de convaincre les députés et les sénateurs un à un avant de leur présenter à nouveau le texte.

« Il faut arrêter de s’exposer publiquement et inutilement. Il faut convaincre dans les couloirs, à la buvette, lors des dîners en ville ou dans les antichambres. »

Viviani objecte :

 » … et si tous nos efforts restent vains ?

Le Tigre répond avec une voix posée, les deux mains jointes, le regard un peu perdu dans ses pensées :

– Ce qui m’intéresse, c’est la vie des hommes qui ont échoué. C’est le signe qu’ils ont essayé de se surpasser… « 

19 juin 1909 : Clemenceau, bientôt la fin ?

 » La prochaine fois, ce sera la fin !  » Je me retourne brusquement et n’arrive pas à distinguer le nom et la tête de l’impertinent député radical qui a prononcé ces mots menaçants pendant que Clemenceau regagne son banc. Le Patron vient de faire une nouvelle intervention musclée devant la Chambre. Il a justifié sa politique sociale, son refus des syndicats dans l’administration, son positionnement prudent et conciliant vis à vis de l’Allemagne, ses actions de réforme de la Marine, ses choix budgétaires…

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Son ton a été jugé arrogant, plein de morgue. Le regard furieux qu’il a jeté à un collaborateur à l’origine d’une coquille dans son discours n’a échappé à personne et a été diversement apprécié.

On sent une lassitude de la Chambre vis à vis de ce Président du Conseil en poste depuis maintenant près de trois ans, durée exceptionnelle dans notre régime parlementaire. La gauche ne lui pardonne pas ses envois de régiments de dragons dans les usines en grève et ses arrestations de leaders de la Cgt. La droite lui reproche de ne pas avoir trouvé la recette pour maintenir un climat social propice aux affaires et développement économique.

Et Clemenceau lui-même ?

La Chambre le fatigue, l’agace, l’énerve. Sur la brèche tôt le matin jusqu’au soir, assumant la direction d’une des principales puissances de la planète, louvoyant entre les écueils, assumant les réussites et les échecs d’une administration pas toujours très maniable, digérant un nombre impressionnant de dossiers chaque jour, le Tigre accepte peu les critiques de députés qui n’ont jamais été aux affaires et ignorent les aspects concrets de la direction de la France.

Lassitude, envie de liberté et de voyages, de lectures permettant l’évasion et de rencontres féminines plus fréquentes. Le premier flic de France se verrait bien rompre les amarres.

Son discours roulé dans une main, Clemenceau s’apprête à se rasseoir. Il a lui aussi entendu la phrase menaçante de l’un de ses collègues radicaux. Contrairement à moi, il sait manifestement qui a parlé. Il se retourne et prononce ces quelques mots, en articulant distinctement dans un silence de mort :

 » Cher collègue, dans la vie, il ne faut pas avoir peur d’avoir des ennemis. Si vous n’en avez pas, c’est que vous n’avez rien fait ! »

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Le Tigre, usé, fatigué ?

9 juin 1909 : L’invention du diable

Le rêve de tout gouvernant : avoir une opposition docile, compréhensive et constructive. La dureté des grèves de ce début de XXème siècle semble transformer cette vision en utopie. Pourtant, Clemenceau, poussé par Aristide Briand, ne renonce pas à un climat social pacifié.

Je suis chargé de rencontrer Léon Jouhaux, sans doute futur secrétaire général de la toute puissante Cgt, le syndicat qui fait trembler les ministères et les patrons, la confédération honnie des dirigeants.

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Léon Jouhaux (g) un des leaders de la Cgt, héritier de Griffuelhes (d)

L’homme au bouc et à la moustache abondants, aux oreilles légèrement décollées, aux paupières tombantes sur des yeux légèrement en amandes et au visage poupin, me regarde les bras croisés. Il m’écoute lui proposer une « paix des braves » ; une « trêve dans les conflits » en échange d’évolutions sociales majeures sur le temps de travail, sur les retraites ou sur les assurances sociales.

J’insiste sur la fin des arrestations de leaders syndicaux, l’arrêt de l’envoi de régiments de dragons en cas de grèves dures, autrement dit tous les signes -récents-de bonne volonté du ministère de l’Intérieur.

Jouhaut croise les bras, les décroise et sourit, amusé. Il s’exclame :

– Vous vous rendez compte de ce que vous me demandez ? Après toutes les luttes sanglantes que mon syndicat a dû subir, après les procès, les fusillades, les réquisitions ? Votre discours est généreux mais arrive trop tard… ou beaucoup trop tôt. Les adhérents attendent de moi que je continue le syndicalisme révolutionnaire. Préparer la grève générale, respecter l’héritage de Victor Griffuelhes représentent un devoir.

Je suggère :

– Des lois audacieuses peuvent être votées…

Sa réponse claque :

– Nous sommes convaincus de la nullité du parlement pour protéger nos intérêts de classe. On ne peut demander à des députés bourgeois de défendre les ouvriers… sauf s’ils ont peur d’un « Grand soir ».

Il poursuit alors :

Mon père est devenu aveugle pour avoir manipulé du phosphore. Or, à ce jour, de nombreux gaz dangereux ne sont toujours pas interdits dans les usines. La Chambre a d’autres préoccupations. En vous suivant, j’aurais l’impression de trahir mon père, de tromper aussi mes anciens compagnons de l’usine d’allumettes où je travaillais dès seize ans, après avoir laissé tomber mes études pour pouvoir manger.

Monsieur le conseiller, je suis diplomate, stratège. Je n’engage aucun combat par plaisir. Si le gouvernement et les patrons comprennent cela, nous pouvons imaginer une vie sociale plus sereine. »

Nous nous séparons bons amis. Pas d’espoir, ni promesse. Flaubert disait :

« Quelle admirable invention du diable que les rapports sociaux ! »

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Léon Jouhaux

  

13 mai 1909 : 228 postiers révoqués

 » Les faits tout d’abord : tout a commencé le 12 mars. Les postiers du central téléphonique sont excédés par l’absence de promotions et le favoritisme qui règne, selon eux, dans le tableau d’avancement. Ils lancent une grève que je qualifie d’insurrectionnelle et qui s’étend à toute la Poste. Ils demandent le départ du sous-secrétaire d’Etat aux postes Symian qu’ils rendent personnellement responsable de cette situation.

La suite vous la connaissez : le préfet de police Lépine essaie d’intervenir pour ramener le calme et il est blessé pendant les échauffourées.

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La grève dégénère : des affrontements en pleine rue entre postiers grévistes et policiers en civil

C’est à ce moment que le gouvernement fait voter par la Chambre un pouvoir de révocation immédiate et qu’il envoie la troupe pour trier elle-même le courrier.

Fin mars, les délégués des grévistes sont reçus par le Président du Conseil Clemenceau qui refuse de satisfaire leurs deux exigences : l’assurance qu’il n’y aura pas de révocation et le départ du sous-secrétaire d’Etat.

Le mouvement se poursuit : trois millions de lettres et plus de 100 000 télégrammes sont en souffrance.

Pendant tout le mois d’avril et en début mai, les affrontements en grévistes et non grévistes se multiplient. Les interventions de la police et de l’armée sont quotidiennes. On dénombre plusieurs actes de sabotages que le gouvernement fait constater par la justice.

En dehors du monde postal, d’autres conflits sociaux violents ont lieu à Méru-sur-Oise, Mazamet et Hazebrouck.

Clemenceau tient bon.

La Chambre continue à soutenir l’exécutif par des votes de confiance et refuse une nouvelle fois le droit de grève des fonctionnaires.

A ce jour, 228 postiers ont été révoqués et le mouvement semble se tarir. »

Ma conférence à l’Ecole de Guerre comme professeur associé, en présence de son directeur le général Foch, me donne l’occasion, comme souvent, d’évoquer l’actualité immédiate. Les officiers qui m’écoutent sont attentifs. Certains d’entre eux ont dirigés des régiments engagés dans la répression des conflits sociaux. Discrètement -obligation de réserve oblige – ils se révèlent plus critiques que leurs collègues sur les méthodes du gouvernement :

 » Est-ce bien à la troupe de faire du maintien de l’ordre ? »

 » Ne risque-t-on pas, comme en 1907, une collusion entre les grévistes et les soldats qui sont souvent du même milieu social ? »

Je réponds à ces questions en expliquant qu’effectivement la troupe ne doit intervenir qu’en dernier recours. J’insiste sur le fait que les administrations doivent profondément être réformées pour améliorer les conditions de travail et d’avancement des fonctionnaires. Quand un conflit survient, c’est un signe d’échec de la direction au quotidien des services.

 » Et l’armée, qui la réforme ? »

Foch se retourne, furieux et cherche des yeux l’officier impertinent qui a crié, caché au fond de la salle. Il demande, en vain : « quel est l’âne qui a dit cela ? »

Silence. Pas de Cgt dans l’armée, pas de conflits sociaux. Des régiments prêts à soutenir le gouvernement dans la répression.

Et surtout : silence dans les rangs. 

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12 mai 1909 : Pas d’hommes grands dans la police !

– 1m71 ! Je mesure 1 mètre 71 et pour le préfet de police Lépine, je suis trop grand.

Jules Belin, bachelier, sous-officier pendant son service militaire, a brillamment réussi les examens de sélection pour devenir inspecteur à la préfecture de police. Un garçon intelligent qui sait rédiger, analyser, exposer clairement sa pensée avec de bons arguments.

Il a toute les qualités sauf une : il est trop grand. Le préfet de police n’accepte, dans les effectifs de sa police judiciaire, que des hommes de taille moyenne, capables de se fondre parfaitement dans la population. Et 1 mètre 71, c’est deux centimètres de trop pour faire un bon limier du Quai des Orfèvres.

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Le préfet de police Louis Lépine (à gauche sur la photo) pratique un examen dit « de binette » avant tout recrutement pour la police judiciaire et les hommes trop grands sont recalés.

Notre pauvre Jules Belin s’est rabattu sur un poste de secrétaire de commissaire dans un obscur poste de police de quartier et lit dans les journaux les exploits des candidats au concours qui avaient la bonne idée d’être plus petits que lui.

Mais Belin n’est pas homme à se laisser abattre : il a écrit à Georges Clemenceau et a su, par une lettre bien troussée, convaincre celui-ci de le faire convoquer par son cabinet.

En face de moi, il me regarde dans les yeux et me demande ce que je peux faire pour lui. Lui obtenir un poste, de force, à la préfecture de police ? Je préfère éviter un incident avec Lépine. Il me vient en revanche une autre idée.

– Si vous quittiez la préfecture de police pour rejoindre la Sûreté nationale ? Nous sommes en train de faire grossir les prestigieuses brigades mobiles. Le directeur de la sûreté, Célestin Hennion et le chef de ces brigades, Jules Sébille, se moquent de votre taille. Pour dégringoler un rade (Ndlr faire une descente dans un bar) ou plumer une piaule (Ndlr pénétrer dans une chambre par effraction avec un pied-de-biche ), seule la compétence compte. Je vais leur transmettre votre dossier pour que vous puissiez poursuivre votre carrière dans des eaux plus hospitalières.

La demande de mobilité de Jules Belin est donc transmise à Célestin Hennion.

Trois jours plus tard, je reçois la réponse -positive – du prestigieux patron policier. Celui-ci s’est même fendu du commentaire suivant :

 » 1 mètre 71 ne pose pas de difficulté dans le poste proposé à la 10ème brigade mobile de Lyon.

Je vous remercie, monsieur le conseiller, de m’adresser toutes les candidatures d’hommes de haute taille qui croupissent à la préfecture de police. Leurs grandes jambes nous sont particulièrement utiles dans des brigades dites « mobiles » qui, en 1909, par la faute des bureaux de la rue de Rivoli, ne sont toujours pas pourvues d’automobiles ! »

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La place Beauvau, qui dirige directement la Sûreté, est plus accueillante pour les grands que la Préfecture de police. Quant à Jules Belin… il fera une fort belle carrière dans la Sûreté et fera partie des policiers dont s’inspirera Simenon pour créer le personnage de Maigret.

12 avril 1909 : Pourquoi vote-t-on à droite ?

André Siegfried est un ami. Il a fréquenté le lycée Condorcet quelques années après moi et tente actuellement de suivre les traces de son père Jules, maire du Havre et auteur d’une loi restée célèbre organisant le logement social. Nous dînons ensemble ce soir et il se confie :

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André Siegfried… une petite vingtaine d’années après notre conversation

– Cela fait trois fois que je me présente à la députation, trois fois que je suis battu. J’aime le contact avec les électeurs, discuter avec les gens dans un bistro, sur un marché, convaincre un auditoire dans un préau. Ces échanges sont riches d’enseignements même s’ils ne m’ont jamais permis de remporter la timbale.

En fait, j’envisage de laisser tomber cette vie politique qui ne veut sans doute pas de moi pour enseigner à l’Ecole libre des sciences politiques. J’ai déjà vu et entendu tellement de choses que cela passionnerait sans doute les étudiants de la rue Saint Guillaume. 

Entre mon voyage autour du monde, ma thèse sur la Nouvelle-Zélande et mes campagnes électorales dans l’ouest, j’ai de quoi raconter.

Ce qui m’intéresse actuellement, c’est d’étudier les raisons pour lesquelles un canton vote à droite alors qu’un autre reste traditionnellement à gauche.

– C’est le nombre de bourgeois dans l’un et d’ouvriers dans l’autre qui détermine cette orientation ?

André me répond mystérieusement :

– La France du granit vote à droite, la France du calcaire vote à gauche.

Devant mon regard médusé, il consent à quelques explications :

– Dans les pays de granit, le sol retient l’eau, donc les puits sont nombreux et favorisent l’émergence de vastes propriétés agricoles. Celles-ci sont tenues par des grands propriétaires qui votent à droite et contrôlent les opinions de leurs fermiers et métayers. Au contraire, dans les régions de sol calcaire, l’eau est absorbée et se fait donc plus rare. Les propriétés ont dès lors tendance à se morceler entre les mains de multiples petits paysans pauvres regroupés en villages. Ces derniers votent plus facilement à gauche.

Je décide de taquiner mon ami :

– Donc, si tu perds toutes les élections auxquelles tu te présentes, c’est que le sol n’est pas bon ?

Sans se démonter, il me répond, candide :

– Mais cela ne me rend pas malheureux. Ce qui console les candidats battus, c’est de ne pas à avoir tenir compte des promesses qu’ils ont faites !

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Les tableaux d’André Siegfried, devenu professeur, expliquant le vote de différents cantons de la France de l’Ouest

7 avril 1909 : Faut-il se laver tous les jours ?

Conversation animée avec les enfants aujourd’hui : la question de la toilette quotidienne a été l’un des sujets majeurs de conversation… du début de repas.

L’examen des mains des enfants passant à table a été l’occasion d’un débat auquel je ne m’attendais pas. Mon fils de treize ans est arrivé avec les mains couvertes de terre ; sa cousine avec laquelle il avait joué dehors, avait eu, elle, la présence d’esprit de passer les siennes sous l’eau avant de venir.

L’aîné a donc été grondé… mais s’est défendu :

– Père, quand vous m’avez envoyé à la campagne cet hiver, jamais nous n’avons eu l’occasion de nous laver en entier. Je n’ai pas trouvé que notre famille restée là-bas était plus malheureuse que nous. Grand-père  dit que si l’on veut devenir vieux, il ne faut pas enlever l’huile de sa peau.

– Et l’odeur ?

– Il prend l’exemple du bouc : plus il pue, plus la chèvre l’aime !

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Gustave Caillebotte : Homme s’essuyant la jambe

J’ai alors mobilisé toutes les connaissances acquises dans une carrière de plus de vingt ans au ministère de l’Intérieur. J’ai confirmé à mon jeune garçon les progrès accomplis en matière d’hygiène publique : l’accès plus fréquent en ville à l’eau courante (c’est le cas de notre immeuble depuis deux ans), la surveillance grandissante de la qualité de l’eau pour les fontaines publiques, la condamnation des puits contaminés, l’évacuation des eaux usées par des égouts rénovés, l’enseignement scolaire mobilisé pour convaincre chaque petit Français de soigner son corps… Les quelques statistiques que j’avais en tête sur le recul de la fièvre typhoïde étaient censées couronner une argumentation cartésienne que j’espérais convaincante.

Nicolas a souri et m’a rappelé :

– Mais père, vous parlez comme un livre. La France que vous décrivez est celle dont rêve les fonctionnaires mais elle n’existe pas encore vraiment. Sans aller chercher loin : L’immeuble d’en face n’a pas l’eau courante, les voisins de notre rue continuent, chaque matin, à jeter l’eau de leur pot de chambre par la fenêtre dans la rue en criant « gare »…

Ma chère cousine qui est en pension chez les soeurs n’a pas le droit de se laver nue, ce geste étant considéré comme un péché scandaleux par la mère supérieure qui dirige son institution. Elle ne se mouille donc que le visage et les bras pendant une semaine. Et la bonne ? Vous savez où elle habite ? Vous croyez que dans sa chambre au dernier étage  de son immeuble décrépit, elle se lave à grande eau ?

La bonne a alors rougi en me rappelant, comme pour s’excuser, que dans son Morvan natal, l’eau était réservée au visage et que le reste du corps devait « rester dans son jus ». Elle m’a certifié qu’elle se lavait beaucoup depuis son arrivée chez nous.

– Comprenez, servir un monsieur du Ministère, j’dois en être digne. Ici, c’est une bonne place !

J’ai alors indiqué que la conversation était close. Mon fils et la bonne ont été priés de passer à la salle de bain pour obtenir de belles mains toutes blanches. J’ai entendu mon fils maugréer à voix basse :

– ça donne vraiment pas envie de travailler au ministère un jour !

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22 mars 1909 : Le Garde des Sceaux peut-il faire bouger la Justice ?

« J’avais les mains plus libres comme juge ! Un député ne peut guère faire bouger la société tout seul. Il est noyé dans une majorité parlementaire et sa voix se perd dans la multitude. »

Le juge Magnaud, le bon juge, devenu député radical socialiste il y a trois, quatre ans, ne souhaite pas se représenter aux élections prochaines.

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Le député Magnaud veut redevenir « le bon juge », fonction qui lui correspond mieux.

Il égrène devant moi ses combats et ses succès de magistrat : Louise Ménard, la voleuse de pain affamée qu’il a acquitté ; cette autre femme désespérée dont il a excusé l’accouchement clandestin qui a conduit au décès de son enfant ; cette ouvrière séduite et devenue fille mère à cause de l’arrogant fils du patron, qu’il a aussi protégée après qu’elle ait tenté, maladroitement, de se révolter.

On ne compte plus les accidents du travail où son action en faveur des victimes a été décisive.

Le président Magnaud avait commencé à changer le monde dans son petit tribunal de Château-Thierry. Les faibles se sentaient protégés, les puissants devaient filer droit.

Paul Magnaud veut reprendre la robe :  » J’ai beaucoup cru qu’à la Commission de réforme judiciaire, je pourrais agir pour le bien du peuple et faire passer des lois de bon sens pour aboutir à une justice plus humaine. Il n’en a rien été. Mon projet de « Loi de Pardon » protégeant les délinquants occasionnels, reste enterré. L’ordre du jour de la Chambre est verrouillé, mon temps de parole réduit à la portion congrue. Mes collègues députés me regardent comme une icône mais se moquent de mes combats ».

Nous prenons une carte de France : où le « bon juge » pourrait-il à nouveau apporter sa justice généreuse ? Dans quelle région faut-il un homme de sa trempe pour redresser les torts, rééquilibrer la balance du droit en faveur de ceux qui ne savent se défendre ?

La France est si grande, le juge est si seul.

Je m’exclame :  » en fait, il faudrait vous nommer Garde des Sceaux ! »

Il me répond, du tac au tac :

 » Et vous croyez vraiment qu’un Garde des Sceaux peut faire bouger notre lourde Justice ?  »

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21 mars 1909 : Faut-il acquitter une voleuse de pain affamée ?

Cela fait trente-six heures que Louise n’a pas mangé. Son enfant de deux ans a très faim et pleure. La jeune femme se sent perdue, oubliée de tous. Elle erre dans les rues de Charly-sur-Marne, demande sans succès aux passants une petite pièce ou un bol de soupe. Les uns et les autres se détournent, pressés de rentrer chez-eux dans cette matinée encore froide.

Louise passe devant le boulanger Pierre. La chaleur et les odeurs de cuisson lui font tourner la tête. Sans vérifier si elle est surveillée, elle s’empare prestement d’un pain et court se cacher dans une ruelle sombre pour le dévorer son précieux butin, son enfant et elle.

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Louise Ménard devenue la voleuse de pain la plus populaire de France

Une heure plus tard, trois gendarmes procèdent à son arrestation : « Madame Louise Ménard, au nom de la loi, nous vous arrêtons pour vol ! »

Personne n’a oublié l’affaire Ménard qui remonte à plus de dix ans. Le grand public s’est pris d’affection pour cette pauvre Louise, fille mère à vingt ans. Les mêmes qui évitaient de la regarder dans les rues de Charly, lisent avec avidité le Petit Journal où ils découvrent qu’il existe un juge d’une bonté extraordinaire.

Le juge Magnaud, « le bon juge ». Celui-ci acquitte Louise Ménard dans un jugement retentissant considérant « qu’il est regrettable que dans une société bien organisée, un des membres de cette « société », surtout une mère de famille, puisse manquer de pain autrement que par sa faute; que lorsqu’une pareille situation se présente et qu’elle est, comme pour Louise Ménard, très nettement établie, le juge peut, et doit, interpréter humainement les inflexibles prescriptions de la loi; »

Il ajoute ces quelques mots frappés au coin du bon sens : « L’intention frauduleuse est encore bien plus atténuée lorsqu’aux tortures aiguës résultant d’une longue privation de nourriture, vient se joindre comme dans l’espèce, le désir si naturel chez une mère de les éviter au jeune enfant dont elle a la charge ».

Le président Magnaud, légende vivante, a laissé sa robe de juge et a suivi le conseil de Georges Clemenceau. Il est élu député de l’Aisne comme radical socialiste.

Il me rejoint dans mon bureau ce jour et souhaite faire le point sur sa courte carrière politique.

A suivre…

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Le Président Magnaud a quitté le palais de justice de Château-Thierry depuis 1906 pour faire de la politique

13 mars 1909 : Il faut fermer les maisons closes

La disparition de l’inspecteur Robert de la Mondaine commence à faire du bruit dans l’appareil d’Etat. Le préfet Lépine fait le point avec moi :

« On critique beaucoup mes fiches roses, ces petits cartons bien tenus qui permettent de suivre toutes les personnes qui fréquentent de près ou de loin les milieux louches de la prostitution à Paris ? Eh bien, dans ce genre d’affaire, nous sommes bien contents de les trouver !  »

Pour en savoir plus, nous convoquons une ancienne et encore très jeune dame de petite vertu : Marthe Richard. Elle fait partie de nos informatrices privilégiées sur le monde de la nuit parisien.

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Marthe Richard, très critique sur son ancien métier…

Cette dernière, après avoir exercé le plus vieux métier du monde à Nancy puis rue Godot-de-Mauroy à Paris, a épousé un riche industriel du nom d’Henri Richer, un des magnats des Halles. 

Marthe Richard n’y va pas par quatre chemins :

 » Votre inspecteur Robert, vous ne le reverrez sans doute jamais. Soit il est parti en galante et riche compagnie et c’est lui qui veillera à rester loin des regards indiscrets, soit il a surpris des secrets de gens puissants et son corps repose déjà au fond de la Seine dans un sac lesté de pierres. Je ne comprends pas pourquoi il a commencé à s’intéresser au Chabanais, cet établissement de luxe était trop gros pour lui. »

Elle nous raconte ensuite le fonctionnement du Chabanais :

 » Je sais, cela fait rêver les hommes mais cela n’a rien de bien drôle.  Le champagne coule à flot. Les pensionnaires restent distinguées et accueillent leurs invités dans le salon Louis XV ou le salon pompéien. Chaque chambre a aussi une ambiance particulière : chambre japonaise, chambre russe, chambre mauresque. Il y a même la salle des tortures. Ces messieurs très bien habillés, en chapeau melon, jettent leur mouchoir en direction d’une pensionnaire de leur choix et entrent peu après, encore en costume, dans l’une de ces pièces du plaisir, au bras d’une demoiselle déjà très dévêtue.

Il faut arrêter de se placer du point de vue des messieurs. Pour les filles, c’est un calvaire, une humiliation permanente. J’ai une chance extraordinaire d’être sortie de ce monde. Mes anciennes collègues décèdent de maladies, tombent dans la rue sous les coups des voyous ou sombrent dans la misère dès que l’âge arrive. 

Ces maisons closes qui sont des usines à transmettre la syphilis et permettent au Milieu de prospérer devraient… être fermées. C’est une honte pour la République. »

Lépine part d’un grand éclat de rire :

 » Chère madame, si un jour un député se risque à proposer une vaste loi en ce sens, nous vous proposons de baptiser ce texte avec votre nom ! »

12 mars 1909 : Interrogatoire d’un maquereau

« Maintenant, Jules la Canne, il faut parler. Qu’est devenu notre collègue, l’inspecteur Robert ? »

Les hommes de la Mondaine se fâchent. L’un des leurs a disparu dans les quartiers interlopes de Paris, du côté de la rue Saint Anne. Jules la Canne est maquereau, informateur de police à ses heures, respecté, violent et jusqu’à présent intouchable.

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Toulouse-Lautrec, le « Salon » de la rue des Moulins… et ses jolies pensionnaires

 » Les renseignements que tu nous a donnés sur les Apaches ne suffiront pas à te protéger si nous ne pouvons pas savoir ce qui est arrivé à Robert !  » Les policiers deviennent hargneux, ils défont le faux col du mac, l’attachent sur une chaise, lui passent la main dans les cheveux en signe de menace. Celui-ci glapit :

 » Je ne sais rien. Laissez-moi à la fin ! Je ne m’occupe plus des filles à cent sous que fréquente votre Robert. J’essaie de faire des choses plus respectables en montant des brasseries avec des serveuses très agréables. C’est légal et ce n’est pas aussi contrôlé que les maisons à gros numéro (ndlr : les maisons closes).  »

La première gifle part, puis une seconde. Jules perd progressivement de sa superbe. Il sent que les « bourgeois » sont à cran et qu’ils feront tout pour sauver Robert. Alors, il se met à table :

 » Votre Robert avait changé ses habitudes. Il avait cessé de s’occuper des filles de la rue Saint Denis, de la rue Saint Honoré ou Saint Anne et de suivre les petits macs. Il commençait à s’intéresser aux maisons de luxe comme le Chabanais. Et à mon avis, c’est là qu’il s’est grillé les ailes. Il a dû découvrir des choses inavouables sur des gens puissants qui fréquentent cet enfer du désir tenu par Mme Kelly.  »

Les hommes de la Mondaine se calment d’un coup : « mince, il avait mis les pieds au Chabanais ! Là, c’est trop gros pour nous. Il faut en parler au Patron. Même le roi Edouard VII fréquente ce bel hôtel !  »

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Le roi d’Angleterre Edouard VII fréquenterait le Chabanais, maison close de luxe

Jules la Canne est libéré sur-le-champ et le commissaire Le Floch prend la suite des opérations.

Ce dernier, philosophe, lettré, revenu de tout, écoute ses hommes lui raconter l’affaire. Il leur fait la leçon :  » Et les pauvres filles soumises à ce Jules la Canne, vous y pensez ? 80 passes par jour, c’est affreux ! Vous l’avez relâché comme cela, ce mac de malheur ?  »

Il s’affale sur son fauteuil, fatigué et regarde le portrait de Victor Hugo -son grand homme -qui lui fait face. Il repense, avec un pâle sourire aux lèvres, à cette phrase du célèbre écrivain :

« La femme est obligée de choisir entre acheter un homme, ce qui s’appelle le mariage, ou se vendre, ce qui s’appelle la prostitution. »

6 mars 1909 : Lorsque l’enfant disparaît…

Les familles nombreuses disparaissent peu à peu. En cherchant bien dans quelques régions à tradition très catholique comme la Bretagne, on en distingue encore quelques-unes mais cela devient une exception.

La famille française typique compte un enfant. Notre pays, il y a un siècle, pouvait s’appuyer sur un million de naissances par an pour peupler ses campagnes, remplir ses usines et pourvoir ses régiments. Aujourd’hui, le chiffre de 740 000 est péniblement atteint et ne permet guère de compenser les décès.

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La France ne progresse plus guère en nombre d’habitants et reste, mise à part la région parisienne, lyonnaise ou lilloise, un grand pays vide.

Cela ne laisse pas d’inquiéter les autorités qui craignent une Allemagne qui s’accroît chaque année de 800 000 garçons et filles.

Réunion aujourd’hui autour du directeur de cabinet de Clemenceau, Etienne Winter pour examiner les mesures à prendre pour enrayer le phénomène et pousser les Français à faire plus d’enfants.

Les fonctionnaires convoqués font part de leur surprise :

– Vous n’imaginez tout de même pas que l’Etat va être garant de la taille de la progéniture dans chaque foyer ! Nous ne rentrons pas dans les chambres à coucher !

– L’essentiel de ce qu’on pouvait faire a déjà été fait (Ndlr : réponse très courante dans les réunions administratives) : par la loi Roussel, nous nous sommes assurés de la sécurité sanitaire des enfants placés en nourrices ; nous travaillons à rendre les maternités plus sûres ; des dispensaires aident les femmes qui ont des difficultés à allaiter leurs marmots… Bref, la France fait peu d’enfants mais elle soigne ceux qu’elle a déjà. Tout cela contribue à faire reculer la mortalité infantile et garantit donc une jeunesse plus nombreuse.

Winter et moi, nous reprenons :

– Il faut aller plus loin. Il convient de vraiment favoriser les familles nombreuses. Il faut trouver un moyen pour que les employeurs versent plus systématiquement des primes aux femmes qui accouchent, à celles qui allaitent et élèvent leurs enfants.

Un vieux chef de bureau du ministère des finances nous coupe magistralement :

– Je vous vois venir. Au départ, l’idée est généreuse : on veut aider les jeunes mamans pour qu’elles fassent plus d’enfants. Mais à l’arrivée, quel sera le résultat ? Les patrons vont constater qu’ils ne sont pas tous égaux face aux charges de familles de leurs employés. Ils vont donc commencer à imaginer des caisses de compensation des versements dont ils doivent s’acquitter : ceux qui ont beaucoup de jeunes femmes seraient accompagnés financièrement par les autres, en suivant un système financier dont je préfère ne pas imaginer la complexité.

Et ces caisses de compensation, et bien je vous le donne en mille, un jour, il faudra les aider avec des fonds publics ! Il faudra que mon ministère s’en mêle ! Vos idées d’aider les familles, c’est à terme, plus de fonctionnaires, plus de paperasse et plus d’impôts. Je suis contre ! 

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27 février 1909 : « J’ai vu Napoléon 1er en vrai ! « 

« Non, je ne veux pas de médecin, je suis en pleine santé !  » Claude Ermy, vénérable centenaire au Raincy, confond un instant le journaliste du Temps qui vient lui rendre visite avec un docteur. Dès que les présentations sont faites, M. Ermy redevient affable et souriant. Bonne mine, des cheveux blancs brillants, une voix encore claire, un regard qui pétille, il a cent-trois ans ? On lui en donnerait trente de moins.

Dans ses yeux peut se dérouler tout le XIXème siècle : la mort de Louis XVIII où il fait partie de ceux qui rendent un dernier hommage au roi en défilant devant son lit de parade  ; le sacre de Charles X en 1825 où il est impressionné par le nombre de gardes du corps entourant le souverain mal aimé.

Mais surtout :

« J’ai vu Napoléon 1er. Là, comme je vous vois ! Ah, quelle présence !  » Il évoque le passage de l’Empereur à Saulieu, lors de son retour de l’île d’Elbe en 1815. La foule qui acclame sur le perron de la mairie celui qu’elle considère comme un sauveur; le petit homme pressé qui donne des ordres secs à son entourage pour remonter vers Paris et consolider un pouvoir fragile ; les fonctionnaires cassés par le roi Louis XVIII -en fuite- qui proposent leurs services…  Il se souvient de ce pays qui semble alors reprendre espoir. « J’avais neuf ans. C’était un moment d’union, de joie et d’espérance extraordinaire. Seul Napoléon savait faire naître ces sentiments dans le peuple !  »

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Caricature anglaise décrivant Napoléon à l’île d’Elbe

Claude Ermy a eu une vie assez rude. Originaire du Morvan, ses « compatriotes de la région  » lui trouvent une place de garçon de café à Paris. Père de onze enfants, il en a perdu plusieurs en bas âge. A la mort de son père, lui qui est l’aîné, retourne dans son village natal pour élever ses derniers frères et soeurs.

Devenu ouvrier aux forges, il est victime d’un terrible accident du travail et voit ses doigts broyés entre les rouages d’une machine. On doit l’amputer de la main. Comme invalide, son ancienne fabrique lui verse, depuis, une pension mensuelle de 25 francs.  » Je vis avec. C’est peu. Il faut compter.  » Il reste sobre et digne sur cette question.

Depuis 18 ans déjà, il vit chez son petit fils, chef d’entreprise de fumisterie. Il raconte, à qui veut l’entendre, ce XIXème siècle dont nous sommes tous les héritiers.

A chaque fin d’anecdote, il puise avec délice, de sa main valide, dans sa tabatière. Est-ce là le secret de sa longévité ?

22 février 1909 : Blum fasciné par Jaurès

Il écoute, il boit ses paroles, ne pense jamais à le contredire. Socrate et Alcibiade ? Non, Jaurès et Blum.

Tout sépare les deux hommes. Le physique tout en puissance de Jaurès paraît écraser la minceur longiligne de Blum. Le cou de taureau du premier semble fait pour la lutte, le port de tête délicat du second prédispose plus à des joutes oratoires dans les salons. Jaurès bouillonne et fonce, Blum réfléchit avant d’agir.

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Jean Jaurès et Léon Blum, le maître et le disciple ; le premier a 50 ans, le second 36. Jaurès est un parlementaire célèbre et prestigieux… Blum n’est connu que par quelques lecteurs de critiques littéraires…et ses collègues fonctionnaires.

Ils se réunissent devant le temple du socialisme. Le plus âgé prend le second par la main, lui fait franchir le seuil et le présente aux grands Anciens qui fascinent le plus jeune. Alors que l’Internationale est chantée par une foule qui attend au dehors des messages de délivrance, Jaurès délivre à son disciple les paroles magiques qui peuvent enflammer le peuple. Il lui apprend les règles du combat politique et les devoirs du chef charismatique. Il lui fait sentir les rapports de force et le prix des luttes de classes.

Riches de l’enseignement transmis, ils ressortent tout deux du temple, main dans la main, face aux ouvriers victimes d’injustice, face aux obscurs de la mine et aux oubliés du capitalisme triomphant. Les regards qui se tournent vers eux expriment l’espérance de ceux qui ne veulent plus être trompés, de ceux qui rêvent de jours meilleurs pour leurs enfants. Le tribun et l’élégant juriste, le parlementaire redouté et le critique littéraire incisif, s’avancent accueillis par les vivats et les cris de joie. Ils lèvent les bras au ciel en faisant redoubler, à chaque mouvement, les hurlements d’une assemblée qui rentre en communion avec ces deux leaders.

Blum est heureux, il se sent porté par une vague qui ne peut se briser. Il a les yeux clos pour emmagasiner le plus de sensations possibles.

Les bruits s’éloignent, la lumière du vrai jour envahit la pièce.

Blum, maître des requêtes au Conseil d’Etat, se lève. Une heure après, dans un costume bien coupé, rasé de près, il franchit les portes de la prestigieuse institution et se surprend… à siffloter l’Internationale.

20 février 1909 : Quand Robin des Bois finance l’hôpital…

« Pour trouver les 66 millions de francs dont nous avons besoin chaque année, tous les moyens sont bons ! » Gustave Mesureur, directeur de l’Assistance publique de Paris, écarte les bras et les mains pour accentuer la force de ce qu’il vient de dire.

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Gustave Mesureur, 61 ans, est directeur de l’Assistance publique. Il est ancien député de la Seine, ancien ministre et membre éminent de la Grande Loge de France.

Nous avons rendez-vous pour examiner les sources de financement possible des 32000 lits des hôpitaux parisiens qui accueillent chaque année près de 270 000 malades. L’Assistance publique qui accueille les pauvres ne pouvant se soigner, a la réputation d’être riche : elle possède des terrains, des titres, des immeubles. Elle a des capitaux qui lui rapportent des intérêts, elle donne à bail des domaines, des maisons et des fermes.

Tout cela ne suffit pas : elle reçoit donc, en plus, des subventions municipales et départementales. Elle touche une part des bonis du Mont-de-Piété. La vente de terrain dans les cimetières se fait aussi en partie à son profit. « Ainsi, chaque mort finance un bébé qui naît!  » ajoute, pragmatique, notre directeur.

Pour équilibrer son budget, l’Assistance publique peut aussi compter sur une taxe originale : le « droit des pauvres ». Sur la région parisienne, tous les billets de spectacles, bals, concerts sont grevés d’une taxe qu’elle recouvre directement grâce à son service de perception. Ainsi, ceux qui s’amusent, se distraient, s’étourdissent dans les fêtes, financent et soulagent la pauvreté. 1 294 salles de concerts, théâtres ou cabarets sont régulièrement visités par les limiers de l’Assistance publique afin de vérifier que le droit des pauvres est bien acquitté.

– Monsieur le conseiller, ces agents qui s’assurent que les riches paient bien ce qu’ils doivent, sont un peu nos Robins des Bois !

– Mais d’autres sources de financement ne seraient-elles pas plus pertinentes ?

– Que voulez-vous dire ?

– Imaginez que tous les salaires soient soumis à une cotisation significative, perçue par des grands organismes de recouvrement… vos recettes seraient assurées !

– Nos dépenses sont infinies car on ne fait jamais assez pour la santé et pour soulager les pauvres. Vos idées de recettes sont les bienvenues mais elles ne seront sans doute pas suffisantes. Je suis pessimiste. Il y aura toujours un déficit… comment dire, un trou !

16 février 1909 : Si vous voulez que la Guadeloupe reste calme…

 » Il va falloir s’occuper un peu plus sérieusement de toutes les inégalités qui perdurent sur notre territoire !  » Hégésippe Légitimus que je reçois aujourd’hui, ne mâche pas ses mots même s’il garde un sourire avenant.

Au départ, mon propos était juste de passer en revue tous les postes budgétaires du ministère de l’intérieur et de celui des armées pour examiner les économies possibles. En regardant la longue liste des affectations, je me suis étonné du nombre de fonctionnaires présents pour le maintien de l’ordre en Guadeloupe. J’ai voulu en savoir plus sur la situation de cette île que je connais mal et j’ai eu l’idée de faire venir le député maire de Pointe-à-Pitre, dans mon bureau, pour faire le point.

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Hégésippe Légitimus a un fils du nom de Victor qui sera journaliste et se mariera avec la comédienne Mathilda Paruta qui deviendra Darling Légitimus. Cette dernière sera à son tour la mère de Théo Légitimus, comédien lui aussi, qui aura, en 1959, en enfant du nom de … Pascal.

 » Si vous voulez que la Guadeloupe reste calme, il faut s’efforcer de mettre fin à la crise sucrière qui secoue notre territoire depuis 1870. La canne se vend de moins en moins et à des cours trop bas pour permettre aux petites exploitations de survivre. Le résultat se traduit par une concentration des propriétés entre les mains des usines et d’industriels métropolitains et/ou mulâtres. »

Hégésippe Légitimus explique calmement et s’efforce de vérifier, par des regards furtifs, que mes notes prises au fur et à mesure, sont bien conformes à ses propos.

 » J’ai créé le parti socialiste guadeloupéen pour redonner du pouvoir politique aux exploités de l’île qui sont souvent noirs, pour mettre fin aux grands monopoles qui conduisent à des inégalités de fortune choquantes et pour favoriser l’accès aux études des classes populaires guadeloupéennes. A chaque hausse des cours de la canne à sucre, il faudrait que les salaires des ouvriers agricoles et des usines soient revalorisés.  »

Je décide de le faire parler un peu de lui :

– On vous qualifie, peut-être un peu vite, de « Jaurès noir  » ?

– Monsieur le conseiller, c’est beaucoup d’honneur mais si vous connaissiez mieux l’île, vous verriez que le nom de Légitimus est pris au sérieux par les habitants qui placent beaucoup d’espoir dans mon action de président de conseil général, de député et de maire.

En me regardant avec fierté, il ajoute une phrase dont je peine à comprendre complètement le sens :

– Mon nom n’est pas celui d’un… inconnu… et je ne suis pas… un amuseur public. »

29 janvier 1909 : Il faut savoir bien commencer une grève

 » J’en ai un peu assez de cette réputation de briseur de grèves ! »

Clemenceau tapote nerveusement la table avec ses doigts et continue :

– L’opposition de droite essaie de me donner une réputation de faux dur et la Cgt fait croire que je suis l’assassin de la classe ouvrière. La vérité est plus simple : je m’efforce d’éviter les troubles importants à l’ordre public et je favorise un règlement pacifique des conflits sociaux en décourageant les agitateurs. La France n’a vraiment pas besoin d’une révolution pour l’affaiblir à nouveau.

Il se retourne brusquement vers moi :

– Pour le conflit de Mazamet, dans le Tarn, vous laissez les ouvriers délaineurs démêler leur conflit avec leurs patrons. Nous essayons de ne pas nous en mêler et nous incitons chacun à rester calme et constructif. Dans cette région, les employés sont très liés à une église catholique qui soutient leurs revendications sociales et votent tous pour le baron Reille, député conservateur.

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Le travail de la laine dans les usines à Mazamet en 1909

Autrement dit, à Mazamet, nous ne sommes pas au bord du « grand soir » et on devrait pouvoir trouver une issue heureuse au conflit. Je compte sur vous pour y veiller !  »

Le lendemain, le préfet du Tarn est dans mon bureau pour prendre les consignes du ministère. Je donne des recommandations de modération. Le haut fonctionnaire s’étonne :

– Mais je ne vais pas disposer de régiments de dragons ?

– Peut-être, le cas échéant, on verra… mais juste pour préserver les usines de la vallée de l’Arnette. Nous devons nous montrer à l’écoute, compréhensifs. Le gouvernement favorise actuellement la prise de pouvoir de dirigeants modérés au sein de la Cgt. Il faut donc éviter tout ce qui peut être perçu comme des provocations. Le déploiement de l’armée serait vécu comme de l’agressivité de notre part.

– En fait, ce sont des familles entières qui sont mobilisées, qui partagent en chantant les mêmes soupes le soir et défilent derrière les drapeaux syndicaux.

– Efforcez-vous de protéger les enfants et faites en sorte qu’ils aillent chez des parents de villes voisines. Si les choses tournent mal, il faut qu’ils restent à l’écart.

– Oui, mais si je n’ai aucune force armée pour mener à bien ma mission, pour pacifier la ville…

– Ecoutez, monsieur le Préfet, faites comme votre collègue de Paris, Louis Lépine. Lui, il va directement au contact des manifestants, il parlemente, négocie, avance, recule, louvoie et toujours avec une pointe d’humour et une grosse dose de bon sens.

– Monsieur le conseiller, le Tarn, ce n’est pas Paris. Chez nous, les ouvriers ont un peu perdu le sens de l’humour -comme vous dites- en raison de conditions de travail très dures. Le délainage des peaux de mouton reste un métier ingrat : très physique, des odeurs parfois difficilement supportables… Les grévistes n’ont plus de ressources et ne se sentent pas écoutés par les patrons locaux qui ne semblent pas avoir peur du rapport de force.

– Je suis sûr que vous allez y arriver. Attendez-vous à la visite du leader Cgt Griffuelhes et même sans doute à celle de Jaurès.

– Là aussi, il risque d’y avoir des incidents… Même pas un petit régiment de dragons pour m’aider ?

– Non, prenez les gendarmes locaux qui sont connus de tous… et allez voir les familles grévistes.

– La soupe avec eux tous les soirs (le préfet semble retrouver le sourire) ?

J’observe son ventre bien rebondi.

– Pour un bon vivant comme vous ? A vous de voir le régime qui vous convient le mieux !

Le préfet et moi, nous nous séparons en riant. Il faut savoir bien commencer une grève.

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