8 décembre 1908 : Le Chancelier de l’Echiquier chassé à coups de fouet

Londres, la salle de l’Albert Hall est pleine à craquer. L’atmosphère est électrique. 10 000 femmes attendent en trépignant, des dizaines de journalistes fébriles ont le stylo à la main : le chancelier de L’Echiquier Lloyd George va parler du droit de vote des femmes. Va-t-il l’annoncer pour demain ou faudra-t-il modifier en profondeur les lois britanniques ?

Pour les suffragettes présentes emmenées par la mince et nerveuse Charlotte Despard, 64 ans, la question importe peu. Il faut agir de façon spectaculaire, frapper l’opinion publique, profiter de cette foule acquise à la cause et de ces journalistes venus de tous les pays.

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L’énergique Charlotte Despard, irlandaise d’origine, mariée à un Français décédé en 1890, est l’une des meneuses des suffragettes britanniques. Elle consacre aussi son temps à lutter en faveur des travailleurs pauvres.

Lloyd George monte à la tribune. Il déplie les feuilles de papier d’un discours qu’on imagine long.

Il prononce à peine quelques mots.

Charlotte Despard dressée dans sa loge donne alors le signal du tumulte en levant vigoureusement les bras au ciel. Le Chancelier tente de continuer son allocution mais les cris, les insultes et les sifflements stridents l’en empêchent.

Les huissiers se ruent vers la loge de Mme Despard pour tenter de l’expulser. Au moment où ils parviennent à l’encercler, celle-ci, le teint pâle comme la mort et les yeux brillants de colère sort un long fouet et le fait claquer tout autour d’elle. Effrayés, les hommes, pourtant nombreux et solidement bâtis, battent en retraite prudemment et se protègent les yeux avec leurs bras à chaque passage de la longue lanière.

Le chahut augmente, les coups de parapluie pleuvent sur les policiers trop peu nombreux qui essaient d’éloigner la foule de la tribune. Le joueur d’orgue tente de jouer, en catastrophe, un morceau à sa façon, pour couvrir le vacarme. Mais le personnel de l’Albert Hall est rapidement débordé.

Le directeur de la salle, conscient de son impuissance, commande à ses hommes de s’éloigner de Charlotte Despard.

La meneuse range alors son fouet et d’un geste souverain fait signe à ses militantes de reprendre leur place et faire silence.

En quelques instants, comme par enchantement, le calme revient.

Lloyd George regarde, anxieux, en direction de Charlotte Despard. Du haut de sa loge, elle le fixe de façon fière et dominatrice.

Ironiquement, elle s’écrie :  » Sir, vous aviez quelque chose à nous dire ? Des bonnes nouvelles à nous annoncer ? Votre gouvernement continue à nous confisquer nos voix mais nous allons vous laisser vous exprimer. Soyez bref, les décisions que vous avez à prendre ne sont pas longues à décrire : le droit de vote pour toutes les femmes, à toutes les élections, dès demain ! Sir, vous avez la parole.  »

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Le séduisant David Lloyd George est, en 1908, un jeune chancelier de l’Echiquier (NDLR : ministre des Finances britannique) promis, manifestement, à un bel avenir.

David Lloyd George, d’une voix mal assurée, reprend alors le fil de son intervention. Il explique, maladroitement, qu’il est bien évidemment favorable au vote de la gent féminine, que celle-ci doit avoir les mêmes droits politiques que les hommes, que la majorité du gouvernement pense comme lui.

Les 10 000 femmes l’écoutent dans un silence glaçant, leur meneuse continue à le dévisager avec un air de défi permanent.

Le chancelier complète alors :

 » Je ferai donc ajouter dans la loi électorale, une clause prévoyant le vote des femmes. Mais, voyez-vous, l’ajout de cette disposition, ne peut naturellement se faire qu’après des élections générales favorables à un tel projet…  »

Les cris reprennent : « Hou, hou, menteur, lâche, nous avons assez attendu comme cela, dehors !  »

Charlotte Despard a sorti à nouveau son fouet et provoque, à chaque claquement, une augmentation des hurlements. La scène commence à tourner à l’émeute. Le chef des policiers supplie le chancelier de ranger son discours et de le suivre vers une porte dérobée. Celui-ci ne se fait pas prier. Il quitte précipitamment et piteusement la tribune.

Les 10 000 femmes sont alors maîtresses de la salle. Elles ont chassé l’hypocrisie, les faux semblants, les discours dilatoires.

Demain, la presse du monde entier parlera à nouveau des suffragettes britanniques intrépides. Et peut-être un jour, les hommes laisseront à leurs compagnes la place politique qui leur revient de droit.

Peut-être un jour…

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Charlotte Despard qui n’est plus toute jeune, mobilise les foules avec une énergie inépuisable

26 août 1908 : 19 médailles olympiques pour les Français

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Une cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Londres qui a provoqué quelques polémiques

Que penser de ces Jeux Olympiques de Londres ?

Victoire du sport ou du chauvinisme national ?

Il y a eu de beaux moments comme la performance d’Oscar Swahn qui, à soixante ans, a remporté une médaille d’or en « tir sur cerf courant ». Le Suédois a provoqué l’admiration de la foule du White City Stadium par son calme et son exceptionnelle habileté. Je pense que nous ne reverrons pas de sitôt un sportif de haut niveau de cet âge.

Autre instant d’émotion quand le marathonien italien Dorando Pietri a achevé la course longue de 42 kilomètres, en première place, à bout de forces. A quelques mètres de l’arrivée, il s’est effondré plusieurs fois, s’est relevé courageusement et a fini soutenu par un public enthousiaste. Nous sommes quelques-uns à regretter sa disqualification finale : les arbitres lui reprochent d’avoir été aidé et porté par des supporters pour finir l’épreuve.

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La terrible arrivée du marathonien italien Dorando Pietri

On pourrait aussi parler des sympathiques William et Charlotte Dod, le frère et la soeur, tous les deux médaillés en tir à l’arc.

On n’oubliera pas les finalistes en lutte gréco-romaine, Martensson et Andersson. Le second a accepté de repousser d’un jour la finale pour permettre au premier, Martensson, de se remettre d’une blessure. Beau geste. D’autant plus que c’est finalement Martensson qui a eu la médaille d’or !

Les Jeux sont aussi une occasion unique pour les vingt-deux nations représentées, de montrer leur force et leur détermination.

Cela a commencé au moment du défilé d’ouverture.

Pas moins de trois querelles autour des drapeaux !

Les Suédois ont refusé de défiler parce que leur drapeau n’était pas hissé de façon permanente dans le stade. Les Finnois, membres de l’Empire russe, ont fait la tête, de façon ostensible, en marchant derrière la bannière du Tsar. Quant aux Américains et aux Anglais, ils sont à l’origine d’une invraisemblable polémique ; les premiers refusant de « tremper » leur bannière toute républicaine dans un grand vase béni… par le Roi britannique et les seconds voulant interdire, dès lors, que celle-ci soit déployée.

Tout cela est bien futile et gâche un peu la fête.

Nous, Français, avons de bonnes raisons de rentrer la tête haute de ces Jeux de Londres.

Notre pays est quatrième sur vingt-deux et nous avons décroché dix-neuf médailles dont cinq en or.

Les esprits chagrins remarquent cependant que sans les épreuves de tir et sans l’escrime ou le cyclisme, nous n’aurions pas eu beaucoup de compatriotes sur les marches des podiums. C’est vrai. Nous ne sommes manifestement pas très doués en athlétisme.

A qui la faute ?

Les jeunes Anglais et Américains, grands vainqueurs de ces quatrièmes Olympiades, passent, dans leurs écoles et universités, tous leurs après-midi à faire du sport. En France, on préfère l’austérité cérébrale des versions grecques et latines. C’est un choix… qui ne conduit pas à faire des étincelles au « 100 mètres  » ou au « lancer de javelot » !

5 août 1908 : Un premier ministre qui sait s’imposer

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Herbert Henry Asquith tient bien en main son fougueux ministre du commerce W. Churchill

Un cabinet avec des personnalités de talent, reconnues ou prometteuses. Le gouvernement britannique, formé il y a déjà quelques semaines, fait envie. Il tranche avec notre Conseil des ministres français déjà usé jusqu’à la corde par deux années difficiles à la tête d’un pays remuant.

Outre-manche, les idées nouvelles ont la parole, portées par de jeunes ministres comme Loyd George et Winston Churchill.

A la tête de l’équipe de choc : Herbert Henry Asquith, Premier ministre de 56 ans. Expérience et force, autorité naturelle, pétri de culture classique. On remarque vite sa volonté d’en découdre avec tout ce que la vieille Angleterre compte d’institutions surannées. Surnommé « The Sledgehammer » (le marteau de forgeron), on sent qu’il brûle de taper fort sur la très conservatrice Chambre des Lords. C’est un libéral au sens anglo-saxon du terme : liberté pour le commerce, protection sociale – et donc liberté – pour les plus faibles que sont les ouvriers.

Dans ses projets sociaux, il pourra naturellement compter sur Loyd George le plébéen. Fils de cordonnier, autodidacte, le Chancellor (ministre des finances) a une revanche à prendre sur la vie, quelque chose à prouver. Il veut déclarer la guerre à l’indigence et assurer une pension pour les plus âgés.

En face, un patricien : Winston Churchill. L’homme né avec une cuillère en argent dans la bouche, accède à trente-trois ans au poste de président du Board of Trade (ministre du commerce et de l’industrie). Lui aussi veut s’occuper des pauvres et pense – sérieusement – que la providence l’a désigné pour veiller sur eux.

Asquith, Loyd George et Churchill sont tous les trois des orateurs hors pair. Avec des discours enflammés, ils séduisent une opinion anglaise qui a fini par se lasser d’une révolution industrielle qui laisse beaucoup de monde sur le bord de la route.

Le défi à relever pour Asquith est passionnant : comment secouer un pays menacé par l’immobilisme des riches conservateurs tout en éloignant le danger permanent d’une subversion ouvrière violente ?

Faire des réformes sociales crédibles pour tuer le socialisme… en douceur. Voilà ce que les ministres français peinent à faire, fragilisés par une Chambre prête à les renverser à tout moment et affaiblis par une pensée « radicale » à bout de souffle.

Ne rêvons pas sur « l’exemple britannique ». Il faudra que les ministres, là-bas aussi, passent des discours aux actes.

Asquith a eu une conversation -en anglais – avec G. Clemenceau. Ce dernier l’interrogeait sur ses deux ministres si prometteurs que sont Loyd George et Churchill.

– Vous pensez qu’ils sauront faire évoluer votre pays et accomplir de grandes réformes ?

– Pour l’instant, mon cher Georges, je vois plus leur sens de l’intrigue et de la manoeuvre.

– Ils ne sont donc pas comme les dépeint la presse admirative ? Ils n’ont pas d’idéaux chevillés au corps ?

– Pensez donc ! Loyd George est sans principe et Churchill sans conviction ! « 

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