20 mars 1909 : Et si la France accueillait Aurobindo ?

 » Je vais vous faire découvrir le supramental !  » Mr Devon, diplomate britannique, a le sourire aux lèvres et négocie avec moi le sort de plusieurs opposants à la présence anglaise en Inde. La France compte quelques comptoirs sur le sous-continent et les indépendantistes sont tentés d’y trouver refuge.

Au moment où Mr Devon vient de prononcer sa phrase bien mystérieuse sur le « supramental », nous évoquions le cas d’Aurobindo Ghose.

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Aurobindo Ghose, poète, philosophe et partisan de l’indépendance de l’Inde

Il reprend, avec le souci d’être précis :

– Cet homme né à Calcutta aurait pu faire un excellent fonctionnaire dans l’Administration civile de sa majesté le Roi : fils de médecin, diplômé de Cambridge, étudiant brillant, il avait tout pour apporter des compétences recherchées dans nos services coloniaux.

Il a refusé bêtement de passer l’épreuve d’équitation qui était obligatoire pour devenir responsable dans les bureaux anglais. Il travaille maintenant comme professeur et agent de la principauté du Bengale.

Il s’est petit à petit rapproché des mouvements en faveur de l’indépendance jusqu’à devenir porte-parole de l’un d’entre eux. Sa propagande se révèle particulièrement pernicieuse et sape les fondements même de notre domination sur l’Inde.

Soupçonné d’avoir préparé des bombes (il clame son innocence), il est actuellement sous les verrous et son procès est en cours.

– Oui, et où voulez-vous en venir ?

– J’y arrive, monsieur le conseiller. Il apparaît qu’Aurobindo Ghose s’intéresse, depuis peu, au yoga, à la méditation et à la religion hindoue. Il travaille à l’avènement d’une ère de notre espèce humaine où régneraient les forces supramentales…

Je regarde mon interlocuteur avec des yeux ronds.

– Et, donc, Monsieur le conseiller, M. Ghose serait donc beaucoup moins dangereux pour nous s’il devenait un illuminé complet. Il a l’air d’être en bonne voie. A condition qu’il quitte notre territoire, nous arrêterions nos poursuites.

– Vous voulez donc qu’il soit accueilli à Pondichéry ou Chandernagor ? 

– Disons que s’il trouve à se cacher chez vous, notre gouvernement apprécierait que… vous le gardiez ! Vous verrez, il parle un excellent français.

Je clôture la fiche concernant Aurobindo Ghose par ces quelques lignes un peu ironiques :

 » Opposant indien à la couronne britannique, philosophe et poète, a priori beaucoup moins violent qu’un ouvrier gréviste métropolitain de la Cgt face à un régiment de dragons : lui délivrer un laissez-passer.  »  

15 mars 1909 : Ce roi qui aime la France

Les Français aiment les têtes couronnées et ne les tranchent qu’en dernier recours. Notre troisième République fatiguée de querelles parlementaires sans grandeur, des misérables combats de territoires entre chefs de bureaux et d’une finance décérébrée, se tourne volontiers vers les souverains étrangers, surtout quand ceux-ci savent la prendre, la faire rêver et lui parler avec douceur.

Edouard VII, rejeton réputé sous-doué d’une austère reine Victoria toute puissante, qui a attendu l’âge de 60 ans pour régner après avoir été rabaissé toute sa vie par les méprisantes sphères dirigeantes britanniques, est devenu la coqueluche des Français.

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Edouard VII, surnommé au choix Tum-Tum, Gros-Bide ou Berthie aime passionnément la France qui le lui rend bien…

Ah, le bon roi, devenu obèse, surnommé « gros bide », nous connaît bien ! Nos vins, nos cabarets, nos femmes galantes, nos théâtres, nos parties de chasse… plusieurs fois par an, depuis longtemps, il vient rire et s’encanailler à Paris ou en province, un gros cigare au bec, loin de la vertueuse Angleterre puritaine et sans doute un peu hypocrite.

Après l’incident grave de Fachoda, il a travaillé à donner une meilleure image de son pays à nos compatriotes. Lors d’un voyage remarqué dans la capitale en 1903, il a rendu un hommage appuyé à une comédienne aimée du grand public  et, grâce à une bonté et une chaleur communicative, a fait progressivement la conquête de foules qui l’avaient accueilli au départ avec des cris comme « vive Jeanne d’Arc ».

Edouard VII demeure le vrai père de l’Entente cordiale, celui qui a vengé sa femme danoise outrée de voir son pays croqué partiellement par la famille de son brutal neveu, le Kaiser Guillaume II.

Il vient nous rendre visite incognito à Paris à partir de demain. Cinq policiers en civil de la Sûreté, auxquels je viens de remettre leur ordre de mission, avec quelques recommandations, assureront une surveillance prévenante et discrète de tous ses déplacements.

La République protège le roi.

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Edouard VII passe en revue ses Highlanders

13 janvier 1909 : Churchill s’attaque à la pauvreté… et au socialisme

 » Le socialisme exalte le règlement, le libéralisme exalte l’homme. Le socialisme attaque le capital, le libéralisme attaque les monopoles.  »  Ma note concernant les réformes menées en Angleterre par le président du Board of Trade (ministre du Commerce et de l’Industrie britannique), Winston Churchill, commence par l’une de ses citations favorites. Cette dernière pourrait servir à nouveau dans un débat à la Chambre pour répondre à Jaurès !

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Winston Churchill est pressé de réussir

Outre Manche, la volonté du gouvernement de ne pas perdre pied face à la montée du Labour le conduit à des réformes sociales audacieuses dont pourraient -devraient ? –  s’inspirer les radicaux au pouvoir en France.

Churchill, le jeune patricien de 34 ans, habitué des salons mondains et des beaux quartiers, découvre, dans ses fonctions, la misère effroyable qui concerne un bon tiers de la société britannique. Cela le touche, l’émeut. Il veut agir, frapper fort et faire reculer cette « poverty line « . Les journalistes londoniens, goguenards, s’exclament :  » M. Churchill est plein de ses pauvres qu’il vient de découvrir « . 

Trêve de moqueries, les réalisations concrètes sont là :

– Les labours exchanges -bureaux de placement – se multiplient sur le territoire de sa Gracieuse Majesté et permettent aux chômeurs touchés par la crise sévère que nous connaissons depuis 1907, d’obtenir de précieuses informations pour trouver une nouvelle place dans les villes voisines de leur domicile ;

– l’Etat commence à mettre son nez dans le fonctionnement de plusieurs branches professionnelles et impose des conditions de travail et des salaires minimum (national minimum). Ces trade boards scandalisent les patrons britanniques mais sont efficaces pour protéger les travailleurs pauvres de la dentelle ou de la couture, par exemple, qui subissaient jusqu’à présent une exploitation sans merci ;

– enfin, le gouvernement londonien veut absolument créer un plan d’assurance chômage pour l’industrie. Churchill travaille dur sur plusieurs projets en ce sens qui devraient aboutir dans les prochains mois.

Tout cela a de l’allure et ma note administrative destinée à Clemenceau et au ministre du travail Viviani, laisse transparaître une certaine admiration de ma part.

La situation française fait un peu pâle figure à côté de ces réalisations. Notre projet sur les retraites est toujours embourbé, la protection contre le chômage reste balbutiante, l’accès aux soins médicaux reste cantonné à un frange réduite de la population.

En avant dernier paragraphe, je propose de faire venir à Paris, pour une réunion ou deux, un collaborateur très brillant de Churchill, économiste à Oxford, un certain William Beveridge. Celui-ci pourrait nous apporter quelques idées précieuses.

Je conclus ma note par une dernière citation qui provoquera forcément quelques réactions de mes lecteurs (je veux parler de Clemenceau et Viviani) : « le socialisme cherche à abattre la richesse, le libéralisme à supprimer la pauvreté. « 

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