18 octobre 1909 : Le talentueux fils du Président de la République

  « Jamais je ne t’aurais pris à mes côtés si tu n’avais pas eu ton doctorat ! » Le regard que jette le Président Armand Fallières sur son fils André se teinte d’un peu de sévérité mais reste bienveillant. Ce dernier a fini son droit brillamment il y a une dizaine d’années et a réussi à intégrer le barreau. Son père, devenu Président du Sénat en mars 1899 l’a appelé à ses côtés comme chef adjoint de cabinet. Puis, lors de l’accession du père à l’Élysée en janvier 1906, le fils a suivi.

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Le Président de la République Armand Fallières en compagnie de son fils bien aimé, André, devenu son conseiller à l’Elysée.

Le rapport de confiance est là, le dévouement aussi, accompagné d’une compétence certaine pour « éplucher » les dossiers.

La Présidence de la République ne pèse pas bien lourd dans la pratique constitutionnelle de notre régime mais elle joue un rôle de phare, de point de repère. C’est dans ce lieu que se décide notamment qui sera le prochain Président du Conseil. Il revient aussi à M. Fallières de donner les grandes impulsions diplomatiques : la triple Entente n’aurait pu naître sans lui.

André prend la parole : «  J’aide mon père à y voir clair dans le jeu complexe de la vie politique parisienne ; je prépare ses rendez-vous, réunis les informations nécessaires en prenant contact auprès des ministères. J’écris certains de ses discours ou complète ses dossiers par des notes récapitulatives. Un travail dans l’ombre… mais que j’espère utile. »

La famille Fallières est heureuse de m’accueillir ce jour « chez elle ». Madame, toujours élégante, brode et me demande des nouvelles de Georges Clemenceau; le Président s’inquiète de savoir si j’aime le vin de Loupillon -son coin d’origine- qui sera servi à midi. Je réponds à Madame sans trop m’étendre et dit »oh, oui!» concernant le vin (une réponse négative aurait été très maladroite).

André me fait part de son souhait de faire, un jour, lui-même de la politique. « Je me sens un peu jeune et mon père ne cesse de me dire que je manque de bouteille. »

Le Président ajoute : « Quand je serai parti, tu pourras te lancer, mon fils. »

En passant à table, André me prend à part : « Des fois, j’aimerais bien que l’on parle un peu plus de moi dans la presse. Vous avez une idée de la façon dont je pourrais m’y prendre ? »

Je réfléchis un instant pour lui glisser :

«  Votre père fait déjà l’objet de caricatures sévères où on le ridiculise avec son embonpoint, sa face parfois un peu rougeaude et son accent. Vous savez que votre mère en souffre. Méfiez-vous donc des journaux. D’être fils de Président, cela rapproche de la lumière mais peut conduire, si on veut aller trop vite et trop prêt, à se brûler. Les Français ne détestent pas forcément les fils de gens célèbres à condition qu’ils aient la délicatesse de rester discrets.»

28 septembre 1909 : R comme République

Cette République qui n’aurait pas dû exister, fêtera bientôt ses trente-cinq ans. Ce régime qui devrait s’effondrer, renaît en permanence. Des conservateurs naguère tout puissants doivent s’effacer devant une gauche devenue hégémonique. Une instabilité ministérielle cache une vraie continuité de l’Etat.

Notre IIIème République se révèle paradoxale.

Au départ bâtie pour permettre le retour au pouvoir du comte de Chambord, la République ne doit sa survie qu’au refus par ce dernier d’adopter le drapeau tricolore. Conçue par des rédacteurs majoritairement royalistes ou républicains conservateurs, elle fait la part belle aux pouvoirs du Président de la République qui a droit de dissolution de la Chambre et peut refuser la promulgation d’une loi. Adoptée par des démocrates convaincus, elle donne, dans les faits, tous les pouvoirs à l’Assemblée nationale depuis que Jules Grévy, Président en 1879, a accepté de s’effacer devant la représentation nationale. On se rappelle ses mots fameux :  » Soumis avec sincérité à la grande loi du régime parlementaire, je n’entrerai jamais en lutte contre la volonté nationale, exprimée par ses organes institutionnels.  »

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Depuis ces débuts incertains, la République a su bâtir. La grande loi sur la presse de 1881, les textes fondateurs sur l’école, l’encadrement très libéral des associations à partir de 1901, sont autant de pages glorieuses d’un régime qui place les libertés au-dessus de tout et se méfie du pouvoir personnel ou des autorités sans contrôle.

Certes, les débats à la Chambre n’en finissent plus. Les mots assassins entre parlementaires s’étalent dans les comptes-rendus des journaux à grand tirage et ne grandissent pas toujours leurs auteurs. Effectivement, chaque bureau de ministère doit compter sur le soutien de parlementaires versatiles s’il ne veut disparaître. C’est une donnée établie qu’une réforme ne peut se construire qu’avec une majorité puissante, travaillée au corps par des ministres et des cabinets qui passent ainsi plus de temps à Paris que dans les régions qui se sentent oubliées.

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La Chambre des députés : là où tout se décide à partir de 1879

Cependant, en 1909, chaque Français a le sentiment d’avoir prise sur les affaires publiques. Il connaît son député et peut suivre ses interventions dans les colonnes de la presse populaire qui laisse un espace conséquent aux articles relatant la vie de la Chambre. Aucun débat public n’échappe à la mise en perspective du Parlement : peine de mort, impôt sur le revenu, loi sur les retraites, protection des travailleurs contre la maladie ou les accidents, libertés individuelles, défense nationale. Rien ne se décide dans les soupentes des ministères, les experts doivent rendre compte, les fonctionnaires se vivent comme les serviteurs d’une puissance publique dont ils n’ont pas le monopole.

La précarité des ministères est compensée par la permanence et la hauteur de vue du Président de la République. Maître des horloges, garant d’un intérêt général au-dessus des partis, il veille à ce que les gouvernements en place correspondent bien aux attentes des Français. Il n’intervient pas dans les dossiers en cours mais dispense conseils et recommandations, il ne nomme pas à tous les postes clefs de l’administration mais évalue l’activité du Président du conseil. Arbitre suprême, loin des tumultes, méfiant envers les modes et résistants aux vagues sans lendemain, il rassure et rassemble. On conspue les ministres, on raille le Président du Conseil, on tourne en dérision la Chambre mais on respecte le Président de la République.

La République nous aide-t-elle à bien entrer dans ce XXème siècle riche de promesses et lourd de menaces ?

Les Français savent quasiment tous lire et écrire. L’industrie automobile se développe très vite, les voies de chemin de fer se multiplient, les médecins n’ont jamais été aussi compétents, nos compatriotes rivalisent dans les airs ou lancent des transatlantiques toujours plus rapides et confortables.

« Plus vite, plus haut, plus fort ». Une devise olympique, miroir d’une République qui a fait oublier le désastre de Sedan, une phrase adoptée par Pierre de Coubertin… un des nombreux Français de notre époque que personne n’oubliera. 

3 septembre 1909 : P comme Presse

 « Votre carte de rédacteur ne vous suffit donc pas ? » Cette réponse du directeur du Temps à l’un de ses journalistes venu lui demander une augmentation est révélatrice. La presse de 1909 reste prestigieuse. Ceux qui y travaillent ont une légitime fierté professionnelle et le grand public écoute toujours bouche bée leurs propos dans les soirées ou les dîners.

Et pourtant ! Que de scandales, de petits arrangements et de grandes bassesses ! L’affaire de Panama a montré la circulation trouble de fonds entre certaines banques, sociétés commerciales, les parlementaires et la presse. L’argent achète tout : un bon article sur les emprunts russes, une analyse favorable de la politique étrangère du gouvernement ou une vision optimiste de l’avenir commercial d’une société qui lance une augmentation de capital. Certaines plumes sont à vendre, d’autres le sont déjà. Peu se contentent, quand ils ont du talent, des modestes salaires des salles de rédaction.

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Le journaliste de 1909 cite rarement ses sources et ses informations sont donc invérifiables. En revanche, le spectaculaire fait vendre.Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le journal Le Temps.

Le journaliste de 1909 cite aussi rarement ses sources. Au mieux, c’est l’agence Havas ou un vrai bavard bien informé du ministère ; au pire, il invente, brode, enjolive en fonction de ce qu’il sait des attentes de lecteurs friands de développements spectaculaires. Peu de journaux entretiennent des correspondants à l’étranger ou ailleurs que dans leur région d’origine, rares sont les rédacteurs réellement au fait du véritable fonctionnement de l’administration ou des grandes groupes industriels. Si les grandes envolées lyriques à la Chambre font l’objet d’abondants commentaires, on ignore tout du travail en commissions, pourtant décisif dans le vote ou le rejet de tel ou tel projet de loi.

Presse en partie corrompue, souvent mal informée ? Oui, mais presse libre. La loi de 1881 est scrupuleusement respectée et les gouvernants se gardent bien de saisir un journal qui déplaît ou d’interdire un article qui attaque. Les campagnes de presse sont parfois violentes, les personnes sont directement mises en causes, les termes sont crus, au bord de l’insulte dans certaines feuilles. La perte de crédibilité progressive du régime parlementaire trouve largement sa source dans des gros titres vengeurs et des paragraphes au vitriol qui ridiculisent les ministres ou les députés.

Si le public se méfie de cette drôle de presse, il continue à l’acheter et à la lire avec passion. Les tirages demeurent impressionnants : Le Petit Journal et Le Petit Parisien dépassent le million d’exemplaires et nombreux sont les titres de province dont le tirage va au delà des 100 000.

« Faites emmerdant ! » C’est toujours Adrien Hébrard, le directeur du Temps qui s’exprime pour inciter sa rédaction à creuser les sujets au risque de déplaire, sans crainte de lasser. En 1909, il existe donc bien une presse qui s’efforce d’informer avec rigueur, qui n’accepte ni compromis ni arrangement avec l’éthique. Une presse au tirage modeste mais à l’honneur chevillé au corps… avec des rédacteurs qui doivent se contenter d’admirer leur belle carte professionnelle quand ils rêveraient d’un train de vie plus élevé. Ils peuvent se consoler en se disant que la profession des journalistes est devenue la plus décorée du pays : légions d’honneur et autres distinctions pleuvent sur les rédactions. Faute de mener à la richesse, une belle plume peut espérer la gloire.

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