4 août 1909 : C comme Crime

« On ne peut taire le fait qu’on tue ». C’est par cette phrase lapidaire qu’un ami journaliste au Petit Parisien m’explique que son quotidien consacre un bon quart de ses pages aux crimes de notre époque.

Les statistiques sont formelles, on ne compte guère plus de meurtres aujourd’hui qu’hier. 250 affaires chaque année environ. Pourquoi en parle-t-on, dès lors, autant ?

Le crime, en 1909, est d’abord une histoire. Une histoire passionnante.

guillotine.1249321831.jpg 

Une guillotine. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le Journal Le Temps.

 Première étape : le journaliste décrit l’homicide lui-même, après la découverte du corps sans vie, grâce aux analyses de la toute jeune police scientifique. La description doit être réaliste, spectaculaire si possible, sordide le cas échéant, édifiante toujours.

Etape numéro deux : un portrait est dressé de la victime. L’idéal est de parvenir à la description d’un homme ou d’une femme qui ressemble au lecteur et vis-à-vis duquel il peut, avec effroi, s’identifier.

Etape numéro trois : l’enquête qui avance vite (« bravo les enquêteurs ! ») ou qui piétine (« mais pourquoi le gouvernement ne donne-t-il pas plus de moyens à ses limiers ? »). La police et le juge d’instruction interrogent les témoins, arrêtent les premiers suspects, deviennent les acteurs d’une pièce aux multiples rebondissements, où le fin mot de l’affaire semble s’éloigner au fil des pages, en tenant en haleine le public.

Etape quatre : le procès. Le coupable bénéficie à son tour d’une biographie et ses propos sont rapportés avec gourmandise. Est-ce un criminel né ? Un monstre qui ne demandait qu’à se révéler ? Un pauvre type qui sombre dans le crime après avoir pataugé dans la misère ? Le Petit Parisien ou le Petit Journal se délectent à décrire un Barbe bleue en puissance, un Caligula de la gâchette ou un éventreur fou qui ne prend même pas la peine d’essuyer son couteau entre deux méfaits. Le lecteur plonge dans l’abîme de l’être humain, explore la face cachée de son prochain qu’il ne peut que détester.

« A mort ! A mort ! » : nous sommes maintenant à la dernière étape. L’échafaud, les « bois de justice », la lourde lame qui s’abat d’un coup sec et venge, d’un coup, la société toute entière devant une foule de curieux haineux, qui se rassemble et s’unie à l’occasion de ce spectacle macabre et pourtant divertissant.

L’époque où nous vivons aime le crime et se réjouit du sang qui coule.

Les Apaches, les bandes de la « zone », les « chauffeurs » aident à remplir l’imaginaire d’une population de plus en plus urbaine, plus éduquée et civilisée qui se rassure de penser que les murs de la Cité la protège du « sauvage » qui campe, là-bas, dans les bois ou dans les faubourgs. Ce sauvage qui attend la nuit ou notre dos tourné pour nous poignarder, avant de faire la une du journal que nous étions partis chercher…tranquillement.

31 juillet 1909 : La politique du chien crevé

 » Votre Patron a aussi pratiqué la politique du chien crevé qui suit le fil de l’eau ! » . Nous sommes au 5 boulevard des Italiens au siège du journal « Le Temps ». Face à moi, Adrien Hébrard, directeur gérant et André Tardieu, spécialiste des relations internationales. Les deux hommes commentent la politique de Clemenceau avec peu d’indulgence. Tout y passe : la Marine a été délaissée, l’armée n’a pas été réformée, les relations sociales se sont tendues, les investissements dans les transports restent insuffisants, les lois sociales demeurent trop timides…

hebrard.1249018046.jpg andr_t1.1249017970.JPG 

Adrien Hébrard, directeur gérant du journal « Le Temps » et André Tardieu, principal rédacteur des pages internationales

Je laisse passer. Le départ du Tigre est trop récent pour que son bilan puisse être mis en perspective avec sérénité. Le Temps, journal modéré, en principe dans la ligne gouvernementale, n’a jamais aimé l’ancien Président du Conseil et sa personnalité très (trop?) affirmée. Les critiques d’Hébrard et Tardieu ne sont donc pas une surprise.

Froidement, je glisse :

– J’imagine que vous ne m’avez pas fait venir uniquement pour vous livrer à une critique de notre travail de ces trois dernières années ?

Hébrard a compris mon agacement et me regarde fixement derrière ses paupières lourdes. D’une voix monocorde, avec des gestes lents, il m’explique ce qu’il attend de moi :

– Votre expérience des allées du Pouvoir va nous servir. Vous pouvez livrer des témoignages intéressants pour nos lecteurs et expliquer le monde dans lequel nous vivons. Pendant le mois d’août, je souhaite que vous fassiez une chronique sur notre époque sous la forme d’un abécédaire. Le 1er août, vous commenceriez par un article intitulé « A comme Allemagne » et vous finirez à la fin du mois par un papier qui commencera par « Z comme Zola ».

– Je suis libre d’écrire ce que je veux ?

– Comme tous les rédacteurs du Temps, vous resterez anonyme et vous ne citerez pas vos sources. Il vous appartiendra cependant de les recouper et de faire en sorte que nous nous ne soyons pas contredits par l’agence Havas. Vous devez faire sentir ce qu’il y a d’important dans notre époque. Imaginez que vous êtes lu par des gens des années 2000 !

Tardieu s’impatiente. Il doit prendre le train pour Cherbourg et rejoindre le cortège présidentiel dans le cadre de la visite du tsar Nicolas II en France. Avant de se lever, il me parle avec chaleur :

– Nous apprécions que vous acceptiez une collaboration avec un journal qui n’est pas lié à Clemenceau. Il est plus courageux pour vous de travailler ici qu’à l’Aurore.

– L’Aurore ne cesse de voir ses ventes baisser alors que les vôtres se maintiennent à un haut niveau. Je resterai anonyme mais, au moins, je serai lu.

Je quitte le bureau d’Hébrard en même temps que Tardieu. J’échange avec cet homme qui a fait comme moi le lycée Condorcet et Ulm. Reçu premier au concours des Affaires étrangères, spécialiste des finances publiques, ses centres d’intérêt recoupent les miens. Nous nous séparons en face de la gare Saint-Lazare. Une courte poignée de main et un échange de cartes de visite. La promesse, sincère, de se revoir vite.

Ma carrière de « journaliste » commence.

31 mai 1909 : Coppola cherche un… parrain

« Agostino Coppola, c’est lui ! » Luigi Albertini, directeur du Corriere della Sera, le grand quotidien italien, profite de son voyage aux Etats-Unis pour retrouver des compatriotes. Il serre la main du futur papa qu’on lui présente et  s’assoit en face de lui. L’Italo-américain est de petite taille, trapu, très brun, barbu, marié à une certaine Marie Zasa, enceinte.

Albertini envisage, à l’attention de ses lecteurs milanais, romains ou napolitains, une succession d’articles sur l’émigration italienne au pays de l’oncle Sam, avec pour titre : « que sont-ils devenus ? »

mulberry-street_nyc.1243682055.jpg

Mulberry Street à New-York, Manhattan, le charme de Little Italy, une ville dans la ville.

Il considère que la presse de son pays ne peut plus passer sous silence le devenir des 200 000 compatriotes qui quittent chaque année leurs Abruzes, Toscane ou Sicile natales. Beaucoup franchissent les Alpes et tentent de s’établir dans une France pas toujours très accueillante. Mais une bonne moitié achète un billet de troisième classe sur un transatlantique et tente l’aventure américaine. Ellis Island, l’accueil de tous les immigrants, le contrôle sanitaire puis l’enregistrement du nom : l’ami de Coppola, pour démarrer dans sa nouvelle vie, en a profité pour troquer son patronyme « Andolini » pour celui de « Corleone », petite bourgade sicilienne où sa famille est restée.

Les Italiens aux Etats-Unis ? Ils sont pour la plupart employés de travaux publics, manutentionnaires, petits commerçants… ou voyous. Ils se regroupent entre eux et colonisent, par exemple, des quartiers entiers de Manhattan : les rues Mott, Elisabeth et Mulberry au nord de Canal Street délimitent la Little Italy, ville dans la ville où la langue de Shakespeare n’est pratiquement jamais utilisée. Il y règne une ambiance bon enfant. On vit dehors l’été et on passe des heures dans les cafés l’hiver. Les étals en plein vent des marchands de fruits et légumes donnent une touche de gaité supplémentaire à des quartiers où personne ne roule sur l’or mais où tout le monde se serre les coudes.

Agostino Coppola rêve que son futur enfant sorte de sa modeste condition initiale :

« Il faudra qu’il soit artiste, qu’il fasse de la musique par exemple. Pour qu’il n’ait besoin de rien, je vais racheter l’armurerie qui fait l’angle et j’espère que grâce à mes ventes de fusils, il pourra grandir en pensant à autre chose que se nourrir comme je suis forcé de le faire ! »

Le patron de presse Albertini se sent obligé d’y aller aussi de sa suggestion : « Le monde du spectacle commence à faire bon accueil aux Italiens. Danseurs, chanteurs, acteurs… nos compatriotes ont des dons indéniables. Nous le constatons aux processions de la fête de San Gennaro. C’est un peu tôt pour y penser mais votre rejeton pourrait peut-être fréquenter ce nouvel art qu’est le cinématographe ? »

Agostino se rembrunit :  » Les quelques films que j’ai vu ne sont pas sérieux ! Je vois bien mon fils flûtiste mais c’est absurde d’imaginer un Coppola dans le cinéma ! En attendant, Monsieur le directeur du grand journal, nous cherchons un monsieur puissant pour protéger notre futur enfant.

– Vous voulez que je sois… son parrain ? »

luigi_albertini.1243684541.jpg 

Luigi Albertini, directeur du grand  journal italien Corriere de la Sera, rencontre ce jour Agostino Coppola qui aura un fils, Carmine, flûtiste, chef d’orchestre et compositeur. Carmine sera lui aussi le papa d’un garçon, un certain Francis Ford…

little-italy.1243685339.jpg

little-italy2.1243686177.jpg

little-italy3.1243686410.jpg

Little Italy, New-York 1909

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑