23 décembre 1909 : Deux morts violentes le même jour

La veille femme essaie de se débattre. La canne à pomme plombée s’abat à nouveau sur sa tête avec une violence inouïe. Mme Gonin, épouse d’un industriel de Rouen, s’effondre, ensanglantée, dans le compartiment de 1ère classe, vide ce jour-là. Le bandit à la carrure athlétique l’empoigne, lui fait les poches, vide son sac à main et traîne son corps inerte jusqu’à la porte du wagon qu’il ouvre. Un dernier effort conduit à précipiter la veuve Gonin dans le vide.

Le cadavre horriblement mutilé par le passage de plusieurs trains, sera retrouvé le lendemain matin sur la voie, non loin de Corbeil.

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Le cadavre sera retrouvé au petit matin, sur la voie, horriblement mutilé…

Au même moment, presque à la même heure, dans un grand appartement presque vide du quartier de Viborg, à Saint-Pétersbourg, une explosion arrache la tête d’un homme d’une cinquantaine d’années. Celui-ci sera identifié, après une autopsie minutieuse, comme étant le colonel Karpov, chef de la police secrète locale. L’officier de haut rang recevait un agent provocateur à son domicile et avait visiblement manié avec lui, sans précautions suffisantes, un explosif de forte puissance. Manifestement, la police du tsar utilise voire fabrique elle-même des bombes. De là à imaginer qu’elle les pose et fait endosser ensuite les attentats aux « terroristes révolutionnaires », il n’y a qu’un pas que la presse française de ce matin franchit avec allégresse.

Deux morts violentes le même jour. L’une dans notre vieux pays, l’autre très loin, là-bas, dans les brumes et le froid russe.

Rien à voir me dites-vous ?

En effet, d’un côté, une affaire crapuleuse, l’appât du gain qui conduit un voleur à un lâche assassinat dans un train. De l’autre, des services secrets travaillant dans un univers aux frontières brouillées et préparant des manœuvres obscures pour discréditer les mouvements d’opposition au tsar.

Les deux affaires font pourtant le même jour la une de la grande presse, reflet fidèle de notre époque.

L’opposition entre classes sociales qui met dans un même wagon une veuve très riche et un assassin potentiel qui va commettre l’irréparable, marque bien un monde où l’immense majorité des Français vit de peu et a besoin de s’imaginer que la richesse ne mène pas forcément au bonheur et peut même conduire à une mort dans des conditions horribles.

 Les ouvriers attablés au bistrot de la grand-rue plaignent sans doute Madame Gonin mais commentent surtout à l’infini les conditions dans lesquelles le corps a été retrouvé, les traces de sang et les signes laissés par la courte lutte pendant laquelle la proie tentait d’échapper à son bourreau. L’appartenance de la victime à une classe « à part », possédant une fortune considérable et inaccessible au commun des mortels, évite à chacun une identification trop forte. Une distance se créé entre la victime et l’opinion. Cela facilite les commentaires sur le crime, sans complexe particulier, sans gêne ni pudeur. La fascination pour l’horreur, le sang et la violence, se donne libre court. Cela fait du bien, autour d’un coup de rouge, après un dure journée à l’usine.

Le policier russe à la tête arrachée est, lui, forcément comparé, dans nos esprits, à ses homologues français. D’un côté une police républicaine vertueuse, censée être transparente, travaillant à protéger les « braves gens » et dirigée par des patrons prestigieux comme le préfet Lépine ou le commissaire Bertillon. De l’autre, une police tsariste trouble, vivant cachée dont les dirigeants mènent des combats sans gloire contre des opposants à un régime qui n’inspire guère de sympathie.

Résumons. Le Français du café du coin se rassure : il n’est pas riche et ne risque pas sa vie « bêtement » dans des compartiments de première classe qu’il ne fréquentera jamais. Il vit aussi – et pour son plus grand bonheur – dans une République honnête, administrée avec sagesse par des fonctionnaires respectables, très éloignés de ce que produit l’administration des empires de l’Est.

Conclusion : la France est un beau pays où il fait bon d’être « dans le peuple ».

Vous ne croyez pas ?

Lisez donc la presse !

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8 décembre 1909 : Les policiers en ont ras le képi

Assez d’être injuriés par les charretiers, marre de se trouver là quand il faut débarrasser le cadavre putréfié d’un inconnu dans une maison en ruine ou expulser une famille de pauvres gens qui ne peuvent payer un loyer trop cher, assez de courir vainement après des voleurs qui se moquent des frontières entre départements, las de toucher un traitement de misère après avoir travaillé tout un mois dans des locaux sales avec du mobilier cassé. Métier usant, manque de soutien de gouvernants jugés éloignés, population agressive à leur égard, nouveaux risques liés à la présence des bandes d’Apaches : les policiers en ont ras-le-képi et commencent à le faire savoir.

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               Un policier parisien en 1909

Des lettres anonymes parviennent jusqu’au cabinet, les gradés signalent des refus de saluer, des contacts sont pris discrètement par certains avec la Cgt et d’autres envisagent de créer des associations de défense.

La police des chemins de fer, issue de la Sûreté et chargée en fait des renseignements politiques, s’est fait un plaisir de rédiger un rapport alarmiste sur les états d’âme des membres de la Préfecture de Police, la grande rivale. Les « roturiers » de la police se délectent, sur quarante pages, à signaler tous les débuts de dérive de ceux qui se sont toujours considérés comme la « noblesse » de la sécurité.

Il faut réagir.

Écouter ? certes. Comprendre ? pourquoi pas… mais surtout calmer et enfin verrouiller.

L’indiscipline dans un corps chargé de protéger l’État, ce serait fâcheux. Des manifestations de la part de ceux qui sont chargés de les réprimer ? Vous n’y pensez pas, cher Monsieur !

Briand et le préfet Lépine s’expriment ce jour devant 6000 policiers parisiens pour dire qu’ils les comprennent mais qu’ils doivent faire silence et rentrer dans le rang.

Le préfet Lépine arrive avec son prestige personnel, Briand avec sa rouerie habituelle. L’homme qui paie de sa personne d’un côté, le tacticien génial de l’autre. L’un est moralement blessé de voir certains de ses hommes dévier; l’autre y voit l’occasion de montrer, une fois de plus, son habileté à retourner la situation. Le haut fonctionnaire aimerait diriger une maison exemplaire, l’ancien socialiste et manifestant – tendance « grève générale » – sourit intérieurement, de son côté, de sentir les bleus à l’âme des forces de l’ordre dont il a longtemps craint les coups.

La salle a été préparée. La présidence est assurée par Monsieur Ruart, responsable de la caisse de prévoyance. Un bon policier celui-là, quarante ans de maison, blanchi sous le harnais, redevable au pouvoir en place d’une fonction prestigieuse, tranquille et discrètement rémunératrice. Les premiers rangs sont occupés par des commissaires ambitieux et des gradés obséquieux. Les autres sièges sont noyautés par des agents fidèles et bien notés. Les râleurs ont été envoyés faire la circulation près des octrois.

Les journalistes invités ont été, quant à eux, dûment chapitrés : il n’est pas question de faire un article qui mette en cause le gouvernement sinon adieu les renseignements de première main sur les affaires criminelles en cours. Ils ont tous eu le discours de Briand à l’avance et par mes soins. Cela leur laisse un peu plus de temps pour bien réfléchir aux discrets compliments à adresser au ministre… après avoir cité abondamment une prose écrite par votre serviteur et martelée par un Briand au mieux de sa forme.

Le discours est court (je n’avais pas trop d’inspiration) ? Le journaliste dit que Briand a l’art de la concision. Il affirme une chose et son contraire (je ne souhaitais vexer personne) ? Le plumitif se fend d’une appréciation élogieuse sur son art du compromis et de la nuance.

Les articles de ce matin concluent sur le fait que les policiers applaudissent « à tout rompre » le ministre de l’Intérieur et Président du Conseil.

Message à retenir pour le grand public : le silence est revenu dans les rangs.

Briand entre dans mon bureau et me félicite de ces quelques mots : « Mon cher, mission accomplie ! ».

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15 novembre 1909 : Contempler les cent spectacles de cet enfer

  « La justice militaire est à la justice ce que la musique militaire est à la musique ! » s’exclame Clemenceau qui a accepté de dîner avec nous dans un bouillon du boulevard Montparnasse. Le politicien roué n’a pas de mots assez durs concernant les pénitenciers de l’armée et les procès iniques qui y mènent.

Ce soir, je suis accompagné de Jacques Dhur, journaliste tout feu tout flamme, bretteur infatigable, défenseur des victimes, pourfendeur des puissants : les articles contre l’affaire des fiches au ministère de la Guerre, c’était lui ; les interpellations des parlementaires sur les bagnes et les pénitenciers coloniaux, c’est encore lui.

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Jacques Dhur préface et soutient tous les ouvrages qui dénoncent avec véhémence le bagne

Clemenceau a eu, dans sa jeunesse, une courte expérience du cachot. Opposant au Second Empire, détestant Napoléon III, il s’est retrouvé dans une cellule de la prison de Mazas, à côté du quai de la Rapée, après avoir posé des affiches appelant à une manifestation d’opposition au régime.

Il nous confie : «Dans ma famille, l’enfermement a été l’occasion de forger nos convictions. Benjamin Clemenceau, mon père, a lui aussi subi les foudres de la justice pour avoir trop parlé en public de sa haine de l’Empereur. Il a été conduit à la maison d’arrêt de Nantes puis a failli être déporté en Algérie pour finalement croupir à Marseille.

Pour ma part, en 1862, pendant plus de 70 jours, j’ai vécu dans les geôles parisiennes. Deux mois de mauvais traitements, de nourriture infecte et d’hygiène déplorable : on nous demandait de nous laver dans un grand bain d’eau boueuse et malodorante. J’ai obtenu à grand-peine de n’y rentrer que jusqu’aux genoux !

Je comprends donc, mes chers amis, votre indignation face aux bagnes. »

Jacques Dhur rêve d’articles encore plus flamboyants que ceux qu’il a déjà publiés : «  Il faut parler, dans nos journaux, des plaies de la République, des scandales que l’on étouffe, des faibles que l’on broie. »

Un dernier homme, dans notre groupe de quatre, reste silencieux. Pas encore la trentaine, mince, de constitution un peu fragile, il s’occupe de la rubrique parlementaire au Matin. Un joli style pour des articles qu’il n’a pas le droit de signer. Une curiosité insatisfaite d’homme auquel on demande d’exercer un métier routinier. Il regarde avec envie Jacques Dhur. Il aimerait lui aussi larguer les amarres, si, comme veuf et jeune papa, il n’avait pas une petite Florise à élever seul.

Il nous laisse échanger une bonne partie du repas puis, profitant d’un silence, il prononce une phrase, visiblement préparée de longue date :

«  Je rêve d’aller un jour voir les bagnes, de passer un temps hors la vie, de contempler les cent spectacles de cet enfer qui nous regarderont à leur tour toute notre vie tant que nous ne les auront pas supprimés. Cet affreux nid de serpent nous fait honte et rend les châtiments pénibles à notre conscience. Quand la justice nous demandera d’être juré, nous devrons répondre un seul mot à cette proposition : non ! »

Clemenceau observe avec bienveillance le jeune journaliste et en lui posant la main sur le bras, lui demande : «  rappelez-moi votre nom, cher ami qui parlez si bien ? »

Le chroniqueur parlementaire répond, presque timidement : «  J’ai vingt cinq ans, je m’appelle Albert Londres. »

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« J’ai vingt-cinq ans et je m’appelle Albert Londres… « 

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