4 janvier 1910 : Petite épidémie, débauche de moyens

« 100 000 morts en Russie. Le choléra arrive ! » Mon collègue repose son journal et annonce, fier de son petit effet, la nouvelle à la cantonade. « Il faut fermer les frontières, envoyer l’armée, interdire la circulation des personnes. » ajoute-t-il, dans son petit délire du matin.

Je lui demande de se taire. Devant son bureau, j’étale silencieusement une grande carte de l’Empire du tsar. 170 millions de sujets, des espaces infinis, un État central arrêté par de puissants hobereaux locaux, une paysannerie et un monde ouvrier très pauvres. Viennent s’ajouter à cela des conditions d’hygiène souvent très rudimentaires.

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Une Russie où l’on dénombre avec effroi 100 000 cas de choléra par an…

Je commente : « Tu vois, Pierre, 100 000 cholériques, là-bas, c’est à la fois beaucoup et très peu. Cela traduit seulement un mauvais approvisionnement en eau potable pour de nombreux villages, des cours d’eau parfois infectés et des médecins dépassés quand l’épidémie commence dans certaines régions. Une personne atteinte gravement sur 1700, il n’y a pas encore de quoi rapatrier nos ingénieurs, nos financiers ou conseillers militaires et rompre l’alliance franco-russe ! »

Pierre ne s’avoue pas vaincu : « Ne rien faire ne va pas rassurer la population. Il faut agir en grand. Doubler les effectifs des douaniers, contrôler devant la presse tous les produits qui viennent de Russie, mettre en alerte quelques régiments de dragons qui pourraient patrouiller aux frontières. Tout cela plairait à l’opinion publique. »

J’objecte : « Tu es d’accord que ce déploiement de moyens ne servirait à rien puisque la propagation du choléra se fait principalement par l’eau. Or, aucun cours d’eau ne va de l’Oural jusqu’à nos verts pâturages gaulois ! Un millier de cuirassiers sabres au clair constituent une véritable plaisanterie pour empêcher l’arrivée d’un tel microbe.»

Pierre tend un doigt professoral dans ma direction : « Peut-être, peut-être, mon cher Olivier. Mais que cherche-t-on réellement, dans notre cabinet ? A lutter contre une épidémie russe ou faire réélire tous les députés du parti radical ? Quelques beaux douaniers, des contrôles tatillons des importations, des visites aux frontières de ministres gravement penchés sur le problème, le déblocage d’urgence de quelques centaine de milliers de francs pour indemniser des médecins parisiens envoyés sur place, cela impressionne et voilà des voix en plus lors des prochaines élections ! »

Une épidémie largement imaginaire, la recherche des faveurs de l’opinion publique, l’envie de rassurer le petit peuple : Pierre sait manier ces ingrédients avec talent. Un jour, il sera ministre.

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L’épidémie arrive, envoyons les cuirassiers !

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15 décembre 1909 : La grippe touche les intellectuels

« Ma toux était mauvaise, ma fièvre forte. Engourdissement, raideur de tous les muscles, courbatures très douloureuses. Un moment, j’ai cru ma dernière heure arrivée. »

Mon ami Charles Péguy exagère-t-il un peu lorsqu’il décrit la mauvaise grippe qu’il a attrapée au moment où il lançait ses fameux Cahiers de la Quinzaine ?

Nul ne sait. Force est de constater, en revanche, que sa production philosophique pendant cette période, a été intense.

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Charles Péguy : l’intense production philosophique d’un grippé

Les titres des trois courts essais écrits sur son lit, le front brûlant, montrent une fois de plus le peu de sens commercial de Charles : «De la grippe » orne la couverture du premier opuscule, « Encore de la grippe » annonce le second. Le troisième s’intitule, avec une originalité confondante : « Toujours de la grippe. »

C’est, à chaque fois, le compte-rendu nerveux, souvent plaisant, parfois plus aride, d’une conversation imaginaire avec son médecin. Dialogue philosophique, étonnement métaphysique. On y parle de la mort et de Dieu, de la maladie et de la souffrance, mais aussi du massacre des Arméniens -qui laisse toute l’Europe indifférente – et enfin, de l’Affaire Dreyfus et de politique.

Charles revient notamment sur la notion de « parti grippé » et s’interroge sur les grands rassemblements républicains qui perdent leurs forces et leur valeurs dans les basses querelles, les petites ambitions et les calculs médiocres de leurs dirigeants. A ne penser qu’à sa réélection, l’homme politique s’enfonce dans « l’électolâtrie » et gâche toute mystique républicaine.

Charles déplore, pessimiste : « Quand un parti est malade, on se garde bien de faire venir le médecin… » et fait quelques propositions pour revenir à une République régénérée.

Si l’on compte des « malades imaginaires », Péguy nous montre, qu’il y a aussi… des malades imaginatifs.

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Retrouvons-nous pour une dédicace le lundi 21 décembre au Comptoir des Saints Pères, 29 rue des Saints Pères (à l’angle de la rue Jacob) à Paris 6ème, métro Saint Germain des Prés à partir de 17 h ! 

8 décembre 1909 : Les policiers en ont ras le képi

Assez d’être injuriés par les charretiers, marre de se trouver là quand il faut débarrasser le cadavre putréfié d’un inconnu dans une maison en ruine ou expulser une famille de pauvres gens qui ne peuvent payer un loyer trop cher, assez de courir vainement après des voleurs qui se moquent des frontières entre départements, las de toucher un traitement de misère après avoir travaillé tout un mois dans des locaux sales avec du mobilier cassé. Métier usant, manque de soutien de gouvernants jugés éloignés, population agressive à leur égard, nouveaux risques liés à la présence des bandes d’Apaches : les policiers en ont ras-le-képi et commencent à le faire savoir.

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               Un policier parisien en 1909

Des lettres anonymes parviennent jusqu’au cabinet, les gradés signalent des refus de saluer, des contacts sont pris discrètement par certains avec la Cgt et d’autres envisagent de créer des associations de défense.

La police des chemins de fer, issue de la Sûreté et chargée en fait des renseignements politiques, s’est fait un plaisir de rédiger un rapport alarmiste sur les états d’âme des membres de la Préfecture de Police, la grande rivale. Les « roturiers » de la police se délectent, sur quarante pages, à signaler tous les débuts de dérive de ceux qui se sont toujours considérés comme la « noblesse » de la sécurité.

Il faut réagir.

Écouter ? certes. Comprendre ? pourquoi pas… mais surtout calmer et enfin verrouiller.

L’indiscipline dans un corps chargé de protéger l’État, ce serait fâcheux. Des manifestations de la part de ceux qui sont chargés de les réprimer ? Vous n’y pensez pas, cher Monsieur !

Briand et le préfet Lépine s’expriment ce jour devant 6000 policiers parisiens pour dire qu’ils les comprennent mais qu’ils doivent faire silence et rentrer dans le rang.

Le préfet Lépine arrive avec son prestige personnel, Briand avec sa rouerie habituelle. L’homme qui paie de sa personne d’un côté, le tacticien génial de l’autre. L’un est moralement blessé de voir certains de ses hommes dévier; l’autre y voit l’occasion de montrer, une fois de plus, son habileté à retourner la situation. Le haut fonctionnaire aimerait diriger une maison exemplaire, l’ancien socialiste et manifestant – tendance « grève générale » – sourit intérieurement, de son côté, de sentir les bleus à l’âme des forces de l’ordre dont il a longtemps craint les coups.

La salle a été préparée. La présidence est assurée par Monsieur Ruart, responsable de la caisse de prévoyance. Un bon policier celui-là, quarante ans de maison, blanchi sous le harnais, redevable au pouvoir en place d’une fonction prestigieuse, tranquille et discrètement rémunératrice. Les premiers rangs sont occupés par des commissaires ambitieux et des gradés obséquieux. Les autres sièges sont noyautés par des agents fidèles et bien notés. Les râleurs ont été envoyés faire la circulation près des octrois.

Les journalistes invités ont été, quant à eux, dûment chapitrés : il n’est pas question de faire un article qui mette en cause le gouvernement sinon adieu les renseignements de première main sur les affaires criminelles en cours. Ils ont tous eu le discours de Briand à l’avance et par mes soins. Cela leur laisse un peu plus de temps pour bien réfléchir aux discrets compliments à adresser au ministre… après avoir cité abondamment une prose écrite par votre serviteur et martelée par un Briand au mieux de sa forme.

Le discours est court (je n’avais pas trop d’inspiration) ? Le journaliste dit que Briand a l’art de la concision. Il affirme une chose et son contraire (je ne souhaitais vexer personne) ? Le plumitif se fend d’une appréciation élogieuse sur son art du compromis et de la nuance.

Les articles de ce matin concluent sur le fait que les policiers applaudissent « à tout rompre » le ministre de l’Intérieur et Président du Conseil.

Message à retenir pour le grand public : le silence est revenu dans les rangs.

Briand entre dans mon bureau et me félicite de ces quelques mots : « Mon cher, mission accomplie ! ».

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