8 septembre 1914 : notre destin se joue maintenant !

Heures mouvementées, heures tragiques, heures d’espoir aussi.

Heures mouvementées : Le gouvernement a quitté Paris pour Bordeaux. Il s’est fendu d’une déclaration un peu verbeuse et pleine de contorsions expliquant que c’est normal qu’il quitte la capitale et qu’il ne faut pas s’inquiéter. Les Parisiens déboussolés voient les réfugiés belges et les habitants des départements français envahis, affluer, exténués, en région parisienne. Eux-mêmes essaient de fuir en se rendant dans les gares de Lyon, Saint-Lazare ou Montparnasse bondées où ne circulent plus que de rares trains. Un ami a mis plus de 40 heures pour rejoindre Caen. D’autres doivent compter plusieurs jours pour gagner Toulouse, Marseille ou Biarritz. Dans toutes les villes étapes pour aller vers le Sud, on loge ces pauvres Français devenus sans domicile, dans des hangars, des cafés, des mairies ou des granges. La France se serre les coudes.

C’est aussi le règne de la débrouille et de la rumeur. Le grand public ne sait pas que les Allemands sont à trente kilomètres de Paris mais il s’en doute en écoutant tout bonnement les témoignages de ceux qui fuient et sont refoulés vers la région parisienne. L’état-major refuse de publier la liste des départements envahis mais les gens qui marchent sur les routes se confient : chacun sent que les choses tournent mal.

Heures tragiques : Nous avons appris hier que mon cher ami, le lieutenant Charles Peguy est mort, tué le 5 septembre d’une balle en plein front près de Plessis-l’Evêque. Il s’élançait à la tête de sa section quand il a été fauché, prononçant, avant de tomber, cette phrase émouvante et dérisoire à la fois : « Oh mon Dieu, mes enfants… »

En apprenant la nouvelle de sa disparition, je me suis enfermé, seul, chez moi, les larmes aux yeux. Je suis resté ainsi toute une soirée, assis sur mon lit ou déambulant les yeux vides dans l’appartement, en pensant à cet homme droit et bon, cet écrivain magnifique qui ne reviendra pas.

Heures d’espoir aussi : J’ai proposé à Poincaré de rester à Paris, au Palais de l’Elysée déserté et d’assurer la liaison avec le GQG de Joffre à Bar-le-Duc et le gouverneur de Paris Gallieni.

J’ai aidé ce dernier à rédiger une déclaration un peu plus martiale que celles des ministres que j’évoquais plus haut. Cela donne :

 « Armée de Paris, habitants de Paris.
 
Les membres du gouvernement de la République ont quitté Paris pour donner une impulsion nouvelle à la Défense Nationale.
J’ai reçu le mandat de défendre Paris contre l’envahisseur.
Ce mandat, je le remplirai jusqu’au bout.
 
Paris le 3 septembre 1914.
 
Le Gouverneur militaire de Paris commandant l’armée de Paris,
Gallieni. »
 

 Pas un mot de trop. Ça claque et ça marque.

Je dois en outre m’assurer, pour le compte du chef de l’Etat, du bon fonctionnement des pouvoirs publics dans la capitale.

Nous avons par exemple fait installer des bestiaux dans les bois de Boulogne et Vincennes pour couper court aux risques de rupture d’approvisionnement en vivres. Cela nous fait drôle de croiser des vaches ou des cochons sur des vastes étendues d’herbes où s’asseyaient encore, au mois de juillet dernier, des belles élégantes en pique-nique !

Les bestiaux au Bois de Boulogne en 1914 : il faut nourrir Paris, coûte que coûte
Les bestiaux au Bois de Boulogne en 1914 : il faut nourrir Paris, coûte que coûte
Les vaches, en 1914, sont dans les jardins de Bagatelle
Les vaches, en 1914, sont dans les jardins de Bagatelle

Ma femme Nathalie demeure à Versailles, avec les enfants, chez mes beaux-parents. Elle aide, tous les jours, dans des conditions éprouvantes, le personnel infirmier à l’hospice civil de Versailles, rue Richaud, bâtiment en partie mobilisé pour accueillir les nombreux blessés du front.

La grande salle Saint-Louis de l'Hospice Civil de Versailles, rue Richaud, en 1914
La grande salle Saint-Louis de l’Hospice Civil de Versailles, rue Richaud, en 1914

Aujourd’hui à Paris, il semble que l’espérance commence à renaître. Nous organisons avec Gallieni et la préfecture de Police la réquisition de tous les taxis pour transporter sur le front le maximum de troupes. Nos éclaireurs aériens nous rapportent en effet que la première armée allemande – celle de Von Kluck- s’est imprudemment avancée vers le sud-est, dédaignant la capitale qu’elle croit sans doute dégarnie. Nous pouvons, si nous allons vite, l’attaquer par surprise sur son flanc droit.

L’offensive recommence, nous cessons de reculer. Enfin. La grande bataille pour sauver la France est engagée. Nous n‘écoutons ni nos doutes, ni notre profonde fatigue. Nous allons nous battre, jusqu’au bout. Nous allons vaincre, j’en suis sûr.

Les taxis parisiens réquisitionnés transportent nos troupes vers la Marne
Les taxis parisiens réquisitionnés transportent nos troupes vers la Marne

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1er septembre 1914 : Paris menacé !

« Les combats se déroulent de la Somme aux Vosges… » Ce communiqué tout simple a enflammé l’opinion publique. Tout le monde avait tellement cru les multiples déclarations de victoire de l’état-major que cet aveu officiel et bien tardif de la très mauvaise posture de nos troupes fait sensation. Non, nous ne sommes pas à Berlin ou presque ; non, nous n’avons pas été victorieux lors de la bataille des frontières ! Et l’ennemi s’est engouffré en France, par la Belgique, appliquant presque à la lettre le terrible plan Schlieffen programmé pour réduire à néant nos défenses en quelques semaines.

Le terrible plan Schlieffen allemand
Le terrible plan Schlieffen allemand

Il faut l’avouer, piteusement : Paris est maintenant menacé. Chacun tremble que le drame de 1870 ne se reproduise : siège de la ville, privations, troubles puis guerre civile, humiliation nationale enfin…

J’ai demandé à ma femme de quitter Paris, avec les enfants, pour rejoindre mes beaux-parents à Versailles où ils résident rue Hoche. Je sens cette ville de garnison plus sûre et je pense que l’on peut s’y approvisionner en vivres plus facilement qu’à Paris avec les fermes et les champs à côtés, juste après la ville du Chesnay ou Saint-Cyr. Pierre de Nolhac me promet aussi de  veiller sur mes êtres chers. Il les a cueillis à la gare de Rive Droite avec son automobile de fonction qui est une des rares, sur place, à avoir encore de l’essence.

Les troupes à Versailles en 1914
Les troupes à Versailles en 1914

Depuis l’Elysée, nous avons coordonné, ces jours derniers, le remaniement ministériel, en liaison avec le président du Conseil Viviani. Moment éprouvant, plein de rebondissements, de portes qui claquent et de mots qui frappent. Clemenceau et Poincaré un temps réconciliés se sont de nouveau fâchés, à mon grand désespoir.

Nous avons intégré, tant bien que mal, dans le ministère, des représentants de presque tous les partis de l’Union sacrée. On retrouve ainsi Jules Guesde et Marcel Sembat qui apportent le soutien de la SFIO.

Mes deux rêves ne se sont en revanche pas réalisés : faire rentrer Clemenceau (qui souhaitait la seule présidence du Conseil ou rien) et virer ce nul de Viviani. Nous nous en tenons à une équipe – a priori – plus professionnelle que la précédente : Briand est vice-président du Conseil et Messimy quitte enfin ce ministère de la Guerre où il ne cessait de perdre son calme  et d’avoir des différents avec Poincaré ou le général en chef Joffre. On regrette au Palais le retour de Delcassé aux Affaires étrangères. Poincaré a eu ce mot cruel le concernant : «  Cet homme odieux croit que tout le monde l’attend ! »

Je reçois ce jour le général Gallieni. Le nouvel et énergique gouverneur militaire de Paris promet de défendre la capitale face à des Allemands que rien ne semble pouvoir arrêter. Il presse le gouvernement de quitter Paris pour Bordeaux où il sera plus en sécurité. Mon patron Poincaré, malgré l’insistance de Joffre lui-même, refuse et veut demeurer parmi les Parisiens, jusqu’à la dernière extrémité : « Je ne peux les abandonner et je vais partager toutes leurs souffrances ! »

Donc, je reste… Et je partage aussi.

Gallieni, prêt à défendre Paris, jusqu'au bout...
Gallieni, prêt à défendre Paris, jusqu’au bout…

25 août 1914 : le feu tue !

« Oui, j’ai eu peur. Un bref instant, seulement. La mort, cette grande faucheuse, a rodé tout près de moi… Mais maintenant, je suis impatient de retourner au combat. J’ai l’impression qu’après ce miracle qui m’a fait échapper aux balles ennemies alors que mes camarades tombaient comme des mouches, il ne peut plus rien m’arriver. Je rêve de nouveaux assauts glorieux, de prochains élans libérateurs protégeant notre chère terre de France… » Charles de Gaulle fait retomber sa lourde tête sur son oreiller dans le grand dortoir des officiers de l’hôpital Saint-Joseph à Paris. Blessé d’une balle déchirant profondément le muscle arrière du genou et atteignant aussi le nerf sciatique, le 15 août dernier, en défendant Dinant face aux chasseurs saxons de la Garde,  il a été opéré et entame sa convalescence.

Evacuation d'un blessé en 1914
Evacuation d’un blessé en 1914

Il poursuit son monologue : « Lors de l’assaut de la citadelle, à la tête de mes hommes du 33ème RI que j’avais su galvaniser, j’ai ressenti brusquement à la jambe une vive douleur, comme un violent coup de fouet. Immédiatement après, j’étais à terre, au milieu des corps de mourants, tressautants encore à l’impact de chaque nouvelle balle. J’ai pu me traîner jusqu’à l’entrée d’une maison et je ne dois de ne pas être prisonnier qu’au dévouement de certains civils et à la rapidité de nos médecins militaires. »

La bataille de Dinant où De Gaulle est blessé.
La bataille de Dinant où De Gaulle est blessé.

Charles me demande des nouvelles du Grand quartier général – GQG – de Joffre.

Je dois lui avouer qu’elles ne sont pas fameuses. En Belgique, nos pertes s’accumulent tragiquement et on estime que plus de 20 000 de nos hommes perdent la vie chaque jour. Nous devons reculer un peu partout face à un ennemi dont la stratégie et la tactique se révèlent plus efficaces que notre plan XVII. Trois armées allemandes menacent de nous déborder, à marche forcée, par le nord-ouest dans un immense mouvement associant troupes d’active complétées par des forces de réserve, en nombre beaucoup plus conséquent que prévu par notre état-major surpris et consterné.

Tactiquement, les Allemand savent mieux faire que nous des reconnaissances avant d’attaquer. Ils comprennent tout de suite le parti qu’ils peuvent tirer de l’aviation pour repérer les mouvements de nos régiments. Ils pilonnent aussi nos positions avec une artillerie plus efficace car mieux repartie au sein des différentes divisions. Notre doctrine de l’offensive à outrance – avec des fantassins en pantalon rouge garance de surcroît  –  se révèle souvent désastreuse face à des mitrailleuses judicieusement placées dans les replis de terrain. Nos généraux découvrent, pour la plupart avec stupeur, que « le feu tue » et dans des proportions que personne n’imaginait jusque-là.

Une offensive française : en terrain découvert, baïonnette au canon, en pantalon rouge...
Une offensive française : en terrain découvert, baïonnette au canon, en pantalon rouge…

Et quand nous devons battre en retraite, tout se fait parfois dans le plus grand désordre : nos officiers n’ont pas été formés pour reculer tout en gardant des lignes cohérentes.

Le gouvernement est furieux et j’ai rédigé un décret autorisant Joffre à relever de son commandement toute une série de généraux qui se montrent incapables voire complètement perdus face à des troupes germaniques pour l’instant fort bien commandées par Von Kluck, Von Bülow ou Von Hausen.

De Gaulle m’écoute avec attention. Il tire sur sa cigarette de longues bouffées voluptueuses et lâche : « Joffre se révèle redoutablement intelligent. Il est en train de virer toute une série de vieilles badernes galonnées et il pige vite. Les nouvelles consignes qui arrivent aux divisions montrent que nous nous sommes peut-être trompés mais nous apprenons dans des délais record. Nos offensives seront dorénavant mieux coordonnées d’une arme à l’autre et mieux préparées. Nous nous portons toujours en avant avec un courage et un moral qui ne se démentent pas… mais avec plus de prudence. »

Je me lève, sers la main et laisse le jeune lieutenant à ses considérations tactiques. Mon automobile m’attend pour rejoindre Joffre à son GQG actuellement installé à Bar-sur-Aube.

Poincaré s’estime en effet fort mal informé de ce qui se passe réellement sur le front et je dois donc faire le point dès demain matin avec l’état-major pour rapporter ensuite des nouvelles fraîches à l’Elysée.

 

Mon ami Charles de Gaulle en 1914
Mon ami Charles de Gaulle en 1914

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