22 février 1908 : La mission Pavie ; une conquête sans larme et sans arme

800px-luangphabang_okt98.1203630109.jpg

Luang Prabang

Conquête des coeurs, visions de contrées humides, chaudes, inondées de soleil, paysages fabuleux de monts arrondis à perte de vue, bruits assourdissants des eaux furieuses des rapides du Mékong, odeurs des forêts vierges inexplorées puis retour au calme dans une maison en bambous et paillottes … je pose sur ma table de nuit, rêveur, les premières pages du journal d’Auguste Pavie.

Fonctionnaire retraité installé en Bretagne, il est connu au ministère pour avoir délimité les frontières du Laos avec la Chine (c’était la fameuse « mission Pavie » ) après avoir placé ce royaume sous la protection de la France.

Il a fait cela sans tirer un coup de feu. Ses seules victimes demeurent les merveilleux papillons et autres insectes qu’il a collectionnés là-bas.

Il a su convaincre, souvent seul, les milliers d’habitants du nord de l’Indochine de se rallier à la République Française. Ses seules armes : l’écoute, la simplicité des attitudes, une parfaite connaissance des moeurs locales et des langues pratiquées, un vrai sens du rapport de force qui lui permet d’exploiter au mieux la peur suscitée par les ambitions du puissant Siam voisin.

Pavie m’a confié, quand il est parti à la retraite ( je représentais mon chef à la réception donnée en son honneur au Quai ), qu’il lui faudrait de nombreuses années pour relier, compléter, annoter, tous les documents réunis lors de ses missions en Indochine.

augustepavie.1203625897.jpg A. Pavie

Ce que j’ai déjà pu voir, ce soir, de son oeuvre laisse admiratif.

Il nous fait revivre son aventure avec un vrai sens des effets et du suspens. Nous le suivons haletants, lorsqu’il sauve d’une mort certaine le vieux roi de Laos à Luang Prabang. Nous tremblons avec lui quand il arrive à échapper in extremis aux redoutables pirates chinois « Pavillons-Noirs » .

Patiemment, avec beaucoup de poésie et de souci du détail, c’est aussi toute une civilisation qu’il fait revivre pour nous. Sur des centaines de pages, s’étalent des relevés topographiques, des dessins de flore et de faune exotiques et des analyses passionnantes d’ethnologie ou d’histoire locale.

Il faut que je parle d’Auguste Pavie à Clemenceau. A minima, je calmerai peut-être les ardeurs anti-coloniales de mon Patron. Au mieux, il acceptera de rédiger une dédicace pour ce journal, séduit par la personnalité passionnée et idéaliste de son auteur.

20 février 1908 : Une armée qui réfléchit trop

French soldier early uniform WWI.JPG

Dans notre République, il y a un débat récurrent : l’école prépare-t-elle à la caserne ou la caserne doit-elle continuer l’école ?

Dans le premier cas, on axe nos effort sur la constitution d’une armée française puissante, performante, solidement implantée dans le pays. Après la désastreuse guerre de 1870, cette orientation apparaissait comme prédominante. Il fallait à tout prix préparer la « Revanche ».

Avec la seconde option, l’élévation du niveau d’instruction de la population devient une priorité et l’armée est priée de se mettre au service de cette grande oeuvre. Depuis le début des années 1900, la France privilégie cette belle idée.

Clemenceau, pour sa part, souhaite en avoir le coeur net sur ce que les jeunes recrues apprennent au cours de leur service militaire et il remet en question le fait que l’armée se transforme en école.

 » Les boulangers doivent faire du pain et les plombiers réparent les tuyaux. Si on inverse les rôles, les tuyaux se percent et le pain a un goût infâme. Pour l’armée et l’école, c’est pareil. Laissons les instituteurs apprendre aux enfants à lire, écrire et compter. Demandons aux officiers de préparer nos jeunes à porter les armes pour défendre le pays et ne mélangeons pas tout « .

Le Patron me demande donc un court rapport sur cette question, sachant que je vois bien la réponse qu’il souhaite que j’apporte !

Je viens de me mettre en contact avec la hiérarchie militaire pour recueillir les opinions de généraux réputés et j’ai demandé à assister, dans les régiments, à quelques cours dispensés par des officiers aux jeunes recrues issues de toutes les villes et campagnes de France.

Après observation, j’ai été assez convaincu par le fait que les gradés devaient se préoccuper de la situation mentale et de la vie matérielle de leurs subordonnés. Demander des nouvelles de la famille n’est pas un mal en soi. L’officier a sans doute une responsabilité sociale à assumer.

En revanche, j’avoue avoir été pris d’un fou rire nerveux lorsque j’ai eu l’occasion d’assister à des cours sur l’hygiène, les mathématiques, la morale civique, l’histoire ou les techniques agricoles. Dans les casernes visitées, ces enseignements prenaient une bonne part de l’emploi du temps des jeunes appelés. Les officiers, guère compétents sur ces sujets mais beaux parleurs, dispensaient sans aucune méthode, des savoirs incertains à des jeunes gens complètement somnolants (levés depuis cinq heures au clairon !).

Et pendant ce temps, j’imaginais l’armée prussienne, nombreuse, bien équipée, se préparant en bon ordre au tir et aux manoeuvres complexes de campagne. Je voyais déjà des mitrailleuses allemandes faucher sans pitié nos intellectuels à deux sous, nos officiers pérorants, en lunettes, le doigt sentencieux levé, avec un livre « sur l’hygiène  » à la main.

Une fois de plus, l’Etat major est à côté de la plaque. Une fois de plus, Clemenceau et les ministres vont devoir se fâcher pour que les soldats redeviennent … des soldats.

Clemenceau a demandé à consulter mon rapport avant même qu’il ne soit terminé. Satisfait de sa lecture, il m’a glissé, malicieusement :  » il ne sert à rien d’apprendre l’algèbre à la caserne. Le soldat ne doit savoir compter que  … jusqu’à « 2  »

Il a alors quitté mon bureau, hilare, le corps rigide, le torse bombé, la tête levée, singeant un soldat marchant « au pas cadencé » sous les ordres d’un caporal aboyant de grands « une, deux, une, deux « .

19 février 1908 : Garnier, le bonheur est dans le béton armé

2008_0216_130611aa.1203160376.JPG 

Tony Garnier, dessin pour une cité-jardin

Dans le cadre de mes fonctions, j’ai des rendez-vous avec beaucoup de gens avec pour mission de leur donner l’impression qu’ils ont été reçus par « quelqu’un de très important qui va confier au Président du Conseil, sur-le-champ, ce qu’il a entendu » . Mes interlocuteurs doivent croire que Clemenceau tenaient à les recevoir personnellement ; mais … voilà … un contretemps de dernière minute ….

Cela donne des entretiens amusants, passionnants ou pathétiques.

Aujourd’hui, nous étions dans le registre de l’amusant.

Tony Garnier. Son nom ne me disait rien et je savais juste qu’il venait d’être embauché comme architecte par la Ville de Lyon.

Il souhaitait être reçu  » au plus haut niveau  » . Un peu déçu au début que le plus haut niveau s’arrête à ma modeste personne, il a rapidement oublié qu’il n’avait pas un ministre face à lui, emporté qu’il était par sa passion pour l’architecture et ses projets de cités futuristes.

Et bien, notre Tony Garnier, il va nous changer notre société ! Fini les commissariats, les églises, les prisons ou les casernes … Dans les villes du demain qu’il imagine, l’Homme sera naturellement bon et pourra aller jusqu’au bout de sa personnalité, sans contraintes.

Les lieux de travail resteront soigneusement séparés des habitations. Celles-ci seront bordées d’arbres, d’espaces verdoyants et de vastes stades pour des sports pratiqués par tous.

Les véhicules circuleront sur des voies les séparant soigneusement des piétons, le cas échéant dans des souterrains. Des aéroplanes vont envahir les airs et permettront à chaque homme de rejoindre les autres dans des délais records.

Chaque citoyen pourra retrouver ses semblables au centre municipal où se prendront les décisions collectives comme dans une agora.

Le tout utilisera le béton armé qui permet des lignes pures et audacieuses pour chaque bâtiment.

Le calendrier sera rythmé par des fêtes et des cérémonies populaires dont les défilés franchiront les entrées monumentales de stades  où des spectateurs joyeux célébreront une société réconciliée avec le bonheur.

Ah, ce Tony Garnier ! Je l’ai écouté jusqu’au bout. Sa fraîcheur m’a fait du bien. Cela change des attaques mesquines entre administrations ou des interpellations de parlementaires jaloux et ennemis du Patron.

Paix, sérénité et béton armé. Merci Monsieur Garnier !

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑