10 mai 1908 : Ma nièce traverse l’Atlantique sur  » La Savoie « 

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La salle à manger des passagers de 1ère classe du paquebot « La Savoie », navire français de la Compagnie Générale Transatlantique, mis en service en 1901

Il fallait qu’elle prenne une décision. Elle ne pouvait plus rester longtemps chez nous ; trop indépendante, trop rebelle. Ma nièce a décidé de partir pour les Etats-Unis. Pour tenter sa chance. Arrivée à New York, elle envoie cette première lettre au moment où elle débarque sur le sol américain.

 » Mon cher Oncle

Longue traversée, temps suspendu, moment pour se retrouver seule. Le voyage s’est bien passé.

Une grosse tempête vers le milieu du parcours. Des vagues hautes comme des immeubles de cinq étages mais notre paquebot  » La Savoie », long de 170 mètres, ne s’est pas laissé impressionner par les éléments. Pour ma part, je n’étais pas toujours rassurée et je pensais au drame de  » La Bourgogne » , autre navire de la Compagnie Générale Transatlantique, disparu en mer il y a à peine dix ans avec la majorité de ses passagers. Lorsque la tempête se lève, comme éviter une collision du même type, avec un autre navire sur les routes maritimes très fréquentées que nous prenons ? Comment arrêter deux paquebots lancés chacun à vingt noeuds ? Comment se diriger convenablement dans la pluie, le vent et le brouillard ? Pourtant, le commandant et l’équipage avaient l’air tout à fait sereins !

Le paquebot se révèle comme un vrai microcosme.

Sur les ponts supérieurs, la bonne bourgeoisie et quelques familles aristocratiques monopolisent les salons confortables, échangent des amabilités dans de longs et ennuyeux dîners, où se succèdent une dizaine de plats. Les messieurs étalent leur réussite sociale, s’efforcent d’être brillants et caustiques à table. Les dames, surtout les Françaises seules, changent de toilette chaque soir et brillent de mille feux en rêvant de capter tous les regards. Elles estiment naturel que l’on vienne les rejoindre chaque fois qu’elles sont isolées dans le grand salon Directoire ; les galants se pressent autour d’elles en leur faisant une cour qui cessera par enchantement dès que nous serons à terre.

Il faut voir ces couples dignes, élégants, se tenir fébrilement aux rampes en cuivre dans les couloirs pour conjurer le tangage et garder la tête haute malgré un équilibre parfois précaire. Je pouffe souvent de rire lorsqu’une de ces « grandes dames » tord l’une de ses bottines de daim et se rattrape au bras d’un mari rougeaud, bedonnant, en poussant un petit cri ridicule.

Les ponts inférieurs accueillent une population chaque fois plus pauvre dès que nous nous enfonçons dans les profondeurs du navire. Je te raconterai dans une autre lettre mes contacts avec les autres « émigrants ».

Au fond du Savoie, oubliés de tous et pourtant indispensables : les soutiers. Travaux terribles, usants, dangereux. Les hommes à la peau noircie, vieillis avant l’âge, sont à la merci d’une fuite de vapeur, d’un wagonnet de charbon qui se détache ou d’une terrible brûlure causée par le charbon en fusion. Ils ne voient guère la lumière du jour, vivent dans une chaleur étouffante et sont oubliés des passagers, visiblement indifférents à leur triste sort.  Tout cela pour 85 francs par mois !

Nous vivons une belle époque.

Bises.

Ta nièce qui t’aime.  »

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Les soutiers du Savoie

8 mai 1908 : Les socialistes, un parti divisé sans idées neuves ?

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Deux figures socialistes controversées: Jules Guesde et Alexandre Millerand

Une grande figure protectrice, un chêne servant de repère, une voix qui apaise et galvanise … Jaurès est l’homme phare du parti socialiste.

Mais derrière le grand Jaurès, le parti lui-même qui s’appelle depuis trois ans SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière) a-t-il une force propre, une dynamique indépendante de son leader ?

En première analyse, les socialistes apparaissent facilement divisés.

Au moment de l’Affaire Dreyfus, on distinguait ceux qui prenaient parti pour le malheureux capitaine et demandaient la révision de son procès et une majorité qui considérait que tout cela n’était qu’un « drame bourgeois » qui ne devait pas préoccuper la classe ouvrière.

Autre exemple : le socialiste Millerand a accepté de devenir Ministre du Commerce, de l’Industrie, des Postes et Télégraphes dans le gouvernement radical de Pierre Waldeck-Rousseau du 22 juin 1899 au 7 juin 1902. Ces trois années ont profondément écartelé la grande famille de gauche. Peut-on, doit-on accepter de siéger dans un « gouvernement bourgeois » ? Peut-on espérer faire avancer la cause du monde ouvrier de l’intérieur, en participant à l’exécutif, en acceptant d’inévitables compromis ? Ou doit-on rester à l’écart, dans la pureté des combats extérieurs au pouvoir en place ?

Et, enfin, que penser de cette situation : Certains estiment, derrière Jules Guesde, que le parti doit avoir un lien direct  -un rôle de direction ? – vis à vis des syndicats et transformer leurs revendications en expression politique. D’autres, majoritaires et confortés par la Charte d’Amiens de 1906, soulignent l’indépendance absolue par rapport à la politique dans laquelle doit s’inscrire la vie syndicale.

Au-delà des divisions, jetons aussi un regard sur les idées.

On est frappé par la faiblesse de l’armature idéologique du nouveau parti. A mi-chemin entre un marxisme (trop) vulgarisé, souvent mal compris et les idées pragmatiques du radicalisme au pouvoir, les idées des parlementaires socialistes peinent à convaincre.

Le parti se réfugie trop facilement derrière les discours intellectuellement brillants de son leader et maître à penser Jaurès. Il pratique volontiers un rejet confortable et sans concession du monde bourgeois, sans bâtir un corps de doctrine propre permettant d’interpréter plus justement notre époque.

Et pourtant !

Le nombre de militants progresse. Nous sommes loin, avec 50 000 encartés environs, des grands partis de gauche germaniques ou anglo-saxons. Pour autant, une force naît qui commence à peser dans certaines régions comme le Midi.

Les électeurs sont de plus en plus nombreux. Indifférents aux références marxistes obligées du parti, ils recherchent une alternative aux partis conservateurs et au radicalisme. Ils veulent, et de plus en plus, un parti profondément engagé dans le progrès social, un parti qui prenne en compte réellement la misère matérielle et morale des masses ouvrières. Les socialistes apparaissent « neufs », « combatifs » .

Il n’est toujours pas bien vu pour un fonctionnaire ou pour un chef de service dans une banque d’être militant socialiste. La mise à l’index reste inévitable pour les « rouges ».

Pour autant, le socialisme pourrait devenir la force de demain, prenant le relais d’un parti radical usé par des années de gouvernement difficile, lessivé par des combinaisons et tractations parlementaires multiples et sans gloire.

Zola s’écriait déjà à la fin de Germinal :  » Des hommes poussaient, une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans les sillons, grandissant pour les récoltes du siècle futur, et dont la germination allait bientôt faire éclater la terre.  »

6 mai 1908 : Un Président qui déçoit

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Le Président du conseil Clemenceau :  » Le pays doit savoir qu’il est commandé « .

Une forte personnalité, sportif, le verbe habile, un programme ambitieux susceptible de transcender les clivages droite-gauche : il avait tout pour réussir.

Notre Président du Conseil Clemenceau succédait, il y a un peu plus d’un an, en octobre 1906, au pâle Sarrien surnommé « le Père tranquille ». Ce dernier avait été dominé tout au long de son mandat par son redoutable ministre de l’intérieur. Au moment de son arrivée au pouvoir, Clemenceau avait pris la décision de cumuler les deux portefeuilles : intérieur et présidence du Conseil.

Assis sur une confortable majorité qui se traduisit le 5 novembre 1906 par un vote de confiance de 376 voix contre 94, l’ancien « tombeur de ministères » cumulait toute la puissance entre ses mains.

Chouchou de la presse, il aimait recevoir les journalistes -fascinés – auxquels il racontait par le menu ses journées harassantes mais passionnantes. Le lendemain de ces entretiens privilégiés , les différents quotidiens en retraçaient les meilleurs moments en mettant en exergue le dynamisme et la faconde du nouveau responsable de l’exécutif.

Son gouvernement était formé  » à sa main ». Il avait su faire venir les meilleurs de notre IIIème république : Briand, Caillaux, Barthou, Doumergue …

Certaines nominations étaient fortement symboliques et audacieuses : à la Guerre par exemple, on voyait arriver le général Picquart, devenu un héros au moment de l’Affaire Dreyfus.

Un ministère du Travail était nouvellement créé et répondait à une véritable aspiration de la société. Il était confié au brillant Viviani. Chacun applaudissait à l’idée géniale de réconcilier par des lois audacieuses et avec l’aide de la puissance de l’Etat, les forces sociales du pays.

Au programme, pour un pays en retard par rapport au reste de l’Europe dans le domaine social : les retraites ouvrières, la journée de 10 heures, de nouveaux pouvoirs pour les syndicats, la possibilité d’intervenir dans la vie économique par le rachat de sociétés au rôle stratégique.  » J’installerai définitivement la démocratie au gouvernement » ne cessait de répéter le Tigre aux journalistes avides de ses formules alléchantes.

Au Parlement, il ne montait pas à la tribune, il s’y élançait. En quelques phrases, les parlementaires étaient conquis.

Un peu plus d’un an et demi après ces débuts prometteurs, que reste-t’il de ces élans, que reste-t-il des rêves de ceux qui ont cru en Clemenceau ?

Pour beaucoup, la désillusion est forte.

Clemenceau s’est révélé cassant avec ses proches. Son ministre des colonies a dû essuyer un  » bougre d’âne » en public ; tel autre s’est vu reprocher d’avoir « plus qu’un poil dans la main mais toute une forêt ».

Dans le domaine social, la succession des grèves – électriciens, dockers, ouvriers de la chaussure, métallurgistes, boulangers, viticulteurs, pour ne citer qu’eux – montrent que le chef du gouvernement peine à maintenir un climat apaisé dans le pays. Pire, les violences policières, l’intervention fréquente de l’armée coupent le ministère radical de sa base populaire…sans pour autant convaincre les conservateurs de la Chambre qui continuent à dénoncer l’impuissance du régime.

Critiqué par la presse qui l’a naguère encensé, vilipendé par une majorité fragile devenue frondeuse, Clemenceau est condamné à plus de discrétion. Il laisse, contraint, monter en puissance des ministres intelligents mais dangereux rivaux comme Briand. Il s’affaiblit face à des politiciens roués qui attendent leur heure comme Poincaré.

Clemenceau peut-il tenir encore longtemps ?

Il a de la ressource. Une énergie formidable l’habite en permanence. Il croit en son destin, en sa bonne étoile. Par le passé, il a eu d’autres épreuves à surmonter comme un cinglant échec électoral à Draguignan en 1893.  Les accusations d’enrichissement frauduleux contenues dans un faux bordereau fabriqué par le député Millevoy cette même année auraient pu aussi l’emporter. Il n’en est rien, il sait se défendre, pied à pied. Son cuir est épais. Son humour demeure au rendez-vous. Il n’est jamais à court d’idées nouvelles.

Je suis sûr que le Tigre ne peut être abattu facilement. Souplement, il se dégagera des mauvais pas ; d’un coup de patte, il jettera à terre les imprudents qui auront cru que sa perte est proche.

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