14 mai 1908 : La révolution en mai ?

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Victor Griffuelhes, l’intransigeant meneur de la CGT

La situation sociale se tend. Le secteur du bâtiment et des carrières prend la forme d’un baril de poudre. Le « détonateur » et la « mèche » pourraient être les grèves dures organisées depuis le 2 mai à Villeneuve-le-Roi, à Villeneuve-Saint-Georges et à Draveil en banlieue parisienne. Le syndicat des carriers -métier particulièrement pénible -voudrait 20 centimes de l’heure d’augmentation et la suppression du travail à la tâche.

Face aux ouvriers mécontents, un patronat fermé. Au début du mois d’avril, la chambre syndicale de la maçonnerie avait décidé le lock-out (fermeture autoritaire des chantiers) pour juguler les revendications et les sabotages naissants. Depuis, les dirigeants du secteur pressent le gouvernement d’envoyer des forces importantes de police ou la troupe pour mettre fin aux désordres.

Clemenceau hésite. Il sait que la fermeté n’est pas forcément impopulaire auprès des électeurs. Sa réputation de « briseur de grève » , de « premier flic de France » n’a pas empêché les radicaux de remporter les élections municipales. Les socialistes ont perdu Saint-Etienne, Toulouse et même Lille. Pour autant, il souhaite éviter le faux pas qui pourrait conduire à des drames, compte tenu de l’exaspération des forces en présence.

Briand insiste, auprès de lui, sur le fait que la CGT n’est pas aussi unie qu’on voudrait bien le croire. L’écoute et la conciliation favorisent les modérés comme Latapie, secrétaire de la fédération de la métallurgie. La répression, au contraire, ouvrirait un boulevard aux syndicalistes les plus virulents comme Yvetot, Pouget ou Griffuelhes.

Sur place, à Draveil ou à Villeneuve-Saint-Georges, une forme de solidarité s’instaure entre les grévistes. On boit du vin de Suresnes, on chante à la barbe de la police qui a, pour l’instant, consigne d’attendre. On fait aussi une chasse impitoyable aux « renards »,  les nouveaux embauchés par les patrons qui tentent de briser la grève. Lorsque ces derniers tombent entre les mains des grévistes, ils sont molestés sans pitié.

Mai, le mois des premiers beaux jours ; mai, le mois des révolutions qui commencent (1830, 1848, la Commune …). Dans cette banlieue rouge, tout peut basculer. Une maladresse des forces de l’ordre, un mot d’ordre patronal malheureux et l’ambiance de fête constatée sur place peut donner brusquement naissance à des barricades. Le bruit des bouteilles de vin frais que l’on débouche serait couvert par les premiers jets de pierre. Aux coups de gueule des ouvriers succéderaient les coups de feu de la troupe.

La presse, l’opinion publique et la Chambre ont les yeux rivés sur Villeneuve-Saint-Georges. L’avenir social de notre pays s’y joue dans les prochains jours.

A suivre …

13 mai 1908 : Alain,  » les Muses protègent la retraite des dieux « 

 

 

Nous sommes quelques collaborateurs de ministres à fréquenter, à l’occasion, Alain, jeune philosophe qui aide le parti radical à se doter d’une doctrine.

Emile-Auguste Chartier – c’est son vrai nom – est professeur au lycée Michelet de Vanves.

Confortablement installés sur la terrasse d’un bel appartement parisien, au soleil, notre conversation de ce jour porte sur les religions.

Notre professeur s’exclame :

 » – Le fond de la Religion n’est peut-être qu’une ivresse collective. La contagion des sentiments a une telle puissance, et notre corps est si naturellement porté à imiter les mouvements des corps qui lui ressemblent le plus, que des hommes réunis en viennent bientôt à aimer, à haïr, à penser en commun.

– Emile, tu crois vraiment que la religion n’est que la joie de se retrouver ensemble ?

– Oui, de cette joie est née la poésie. Tous sentent quelque puissance invisible, qui agit à la fois en chacun d’eux et hors d’eux; tous la cherchent, tous veulent donner un corps à cette âme ; ce corps, ce sera le chef ou le prêtre, ou le prophète ou quelque dieu qu’ils finiront pas voir et toucher.

– Il me semble pourtant que la Religion naît aussi dans la solitude des monastères, dans la méditation des bouddhistes, dans l’isolement des ermites…

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Frederick Evans, 1903 : « une mer de marches, la cathédrale de Wells »

– Le Christ a bien dit  » toutes les fois que vous serez réunis, je serai avec vous « , non ?

– Certes. Que les religions utilisent la force des foules comme le font les partis politiques ou les armées, je veux bien tomber d’accord avec toi. Mais imaginer que la Foi ne repose que sur une galvanisation collective, il y a un pas que je ne peux pas franchir.

– Regarde bien pourtant : la Religion se distingue de l’attitude dictée par la Raison, par la Science. Cette dernière est née sans doute dans les pays froids, pendant de longs hivers, alors qu’il faut fermer sa maison et vivre chacun pour soi.

– Je crois au contraire que ce type de repli sur soi, constaté dans les villages éloignés, ne conduit qu’à l’obscurantisme, aux croyances ancestrales. La Science a besoin de l’échange d’idées, d’expériences. Elle est tout le contraire du repli sur soi ! Pour revenir à la Religion, tu ne peux évacuer d’un revers de main sa faculté à transcender l’homme, à lui donner un idéal supérieur. Elle a donné naissance aux cathédrales, au Requiem de Mozart, aux symphonies de Beethoven, que sais-je …

– Je vois que les hommes, même les plus raisonnables, ont une tendresse pour le divin. Et, à cours d’arguments, tu appelles à la rescousse ta vision de l’Art, produit de cette Foi déraisonnable. Les Muses protègent la retraite des dieux ! « 

12 mai 1908 : Le tri d’Ellis Island

Ma nièce qui vient de toucher le sol américain où elle souhaite s’établir nous envoie cette lettre.

 » Huit mille personnes examinées par jour. De l’abattage. Ellis Island a été agrandie grâce à la terre issue du creusement du métro new yorkais. Les dix hectares de cette île sont entièrement réquisitionnés pour trier les flots d’émigrants vers l’Amérique.

Ils viennent du monde entier. Toujours des Européens des pays de l’Ouest : Irlandais chassés de leurs terres par des propriétaires toujours plus gourmands en redevances, Italiens du Sud, ouvriers allemands chômeurs …

Mais de plus en plus des Grecs, des Arméniens, des Syriens, des Russes, des Juifs fuyant les pogroms.

Mes compatriotes restent peu nombreux. Ils préfèrent l’Algérie, plus accueillante, dit-on.

Tout ce monde arrive épuisé. Des semaines pour rejoindre la France en charrette, une traversée de notre pays dans des trains sans confort, des heures à croupir, serrés dans des salles d’attente de gares ou de port (Saint Lazare, Le Havre …). La faim, la soif, le manque d’hygiène. Les maladies se répandent comme une traînée de poudre dans les rangs. Cinq à dix pour cent de ces pauvres gens meurent avant d’avoir fini le voyage dans l’entrepont d’un navire de la Compagnie Générale Transatlantique ou de la White Star Ligne. La traversée qui dure plus d’une semaine est fatale aux plus faibles.

Ellis Island. Le début du « rêve américain » ! Façon de parler, chère tante, cher oncle.

Dans un immense hangar, nous sommes parqués comme des bestiaux et rangés dans des colonnes différentes suivant notre nationalité. Un service d’hygiène nous examine les yeux, nous fait tousser, on se baisse, on lève les bras … quelques secondes pour chacun. Au moindre doute, un marquage à la craie nous désigne pour un examen approfondi. Il faut écarter les contagieux, les fous ou les invalides du sol américain.

Après l’examen « médical », l’entretien administratif. Avons-nous des moyens pour survivre les premiers jours ? Quel métier souhaitons-nous exercer ? Avons-nous déjà fait l’objet d’une condamnation ? Les questions sont posées en rafales, toujours sur un ton suspicieux. L’Amérique n’a que quelques minutes pour débusquer le menteur, le voleur voire le criminel. Il paraît que les prisons de New York et des environs sont déjà pleines de ces émigrés incapables de s’adapter et qui ont sombré dans la misère et le vice.

Enfin, je suis apte pour entrer sur le sol des Etats-Unis d’Amérique ; je suis heureuse de cette nouvelle vie qui s’annonce !

J’ai le choix entre aller grossir les rangs des « sans le sou » du Lower East Side… ou utiliser les multiples lettres de recommandations fournies par ma famille.

Je réfléchis quelques jours. Sombrer dans la misère (provisoirement ! je crois à ma bonne étoile) mais être libre, ne rien devoir à personne. Ou entrer plus facilement dans la société anglo-saxonne avec les clefs fournies par mon père et mon oncle.

Dans une ou deux semaines, j’aurais pris une décision. Je ne manquerai pas d’écrire.

Je vous embrasse tous.

Votre nièce qui pense à vous.  »

Le tri d’Ellis Island

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