18 mai 1908 :  » Y’ a jamais personne qui répond du téléphone ! »


 

telephone-1900-b.1211616248.jpg
 

Téléphone, 1908

Le téléphone : belle invention. Personne n’y croyait dans les années 1860. Tout le monde restait persuadé que les développements du télégraphe rendraient inutile le passage de la voix dans un fil. D’aucuns considéraient cette technique comme physiquement impossible. Aujourd’hui, grâce à Graham Bell puis Thomas Edison, la technique de transformation du signal acoustique en signal électrique (et inversement) est bien maîtrisée.

bell-1876.1211616317.jpg

Bell et son premier téléphone, en 1876

Sur une quinzaine de kilomètres – au-delà, le signal est trop faible, la voix devient inaudible – au sein d’une même ville, quelques professionnels ou riches particuliers peuvent correspondre. Ils passent par un central et de charmantes “demoiselles du téléphone” les mettent en relation avec le correspondant demandé.

telephone-1904.1211616402.jpg 

Les demoiselles du téléphone

A Paris, tout avait bien commencé. En 1879, l’administration des postes avait concédé le réseau aux compagnies privées qui se sont rapidement regroupées en une Société Générale du Téléphone (SGT). Pour plus de commodités, les fils ont été installés dans les égouts passant sous tous les immeubles parisiens. Au même rythme que dans les autres capitales, les citadins ont commencé à s’équiper.

En 1889, l’Etat, après avoir pris la décision de ne pas renouveler la concession de service public, décide de nationaliser le réseau.

Il faut bien constater aujourd’hui que cette décision de laisser seules les Postes-Télégraphes-Téléphones (PTT) sur ce nouveau moyen de communication se révèle désastreuse.

Les investissements dans le réseau, déjà arrêtés par la SGT dès qu’elle avait appris que la concession ne serait pas renouvelée, n’ont pas été non plus lancés à temps et dans des proportions suffisantes par l’administration publique. Le résultat, après plus de quinze ans de négligence, est – pardon pour le mauvais jeu de mot – sans appel. Paris compte trois ou quatre fois moins de téléphones que Londres ou Berlin (sans parler des grandes villes américaines).

Je reçois dans mon bureau des représentants de banques d’affaire et des agents de change qui se plaignent amèrement des défaillances de leurs appareils.

” – Monsieur le conseiller, cela devient insupportable. Les communications peuvent être interrompues à tout moment, sans préavis. Pour ma part, cela m’est arrivé pas plus tard qu’hier alors que je communiquais la liste des nouveaux cours de la Bourse aux représentants des banques parisiennes. Des centaines d’investissements ont été retardés ou annulés.

– Je comprends que votre métier d’agent de change n’en est pas facilité…

– Quand nous trouvons -enfin – quelqu’un pour nous plaindre aux PTT, au Central Gutenberg, on nous indique que ce sont des problèmes de courts circuits dans les égouts, où passent les fils, “à cause de l’humidité ambiante”.

Un autre agent de change renchérit :

” Vous vous rendez compte que les PTT n’ont même pas de carte du réseau à jour et que la recherche de l’origine des pannes doit souvent se faire en aveugle ! “

Pour calmer mes interlocuteurs, je leur propose alors un rendez-vous directement avec le ministre des PTT, Louis Barthou. Ils insistent alors pour que la prise de rendez-vous ait lieu sous leurs yeux. “Nous en avons assez d’être promenés ! ” s’exclament-ils, même s’ils sont flattés de pouvoir enfin rencontrer un ministre.

Je saisis donc … mon téléphone et m’apprête à passer par le central interministériel pour fixer, avec mon homologue au cabinet de M. Barthou, la date et l’heure de la rencontre.

A mon grand désespoir, mon appareil téléphonique reste obstinément muet. Aucun son, aucune sonnerie. La panne, la vraie …devant mes interlocuteurs narquois.

Hilare, l’un d’entre eux s’écrie avec un fort accent de titi parisien :

” M’sieur le conseiller, vous voyez, en France, le téléphone, avec les courts circuits et le fil qui fond, y’a jamais personne qui en répond ! “

barthou.1211616478.jpg

Louis Barthou, ministre des travaux publics et des PTT

17 mai 1908 : Rachmaninov, délices et tourments de notre belle époque

rachmaninov.1211012865.jpg

Sergueï Rachmaninov a quitté la Russie depuis deux ans…

…pour s’installer à Dresde, qui le repose des tournées européennes triomphales.

dresde.1211013175.jpg

Il serait bien dommage de le réduire à un pianiste virtuose même si c’est ce qui l’a rendu célèbre. Des mains félines, endiablées qui courent sur un clavier, des partitions techniquement redoutables, un public fasciné par une performance hors du commun qui se lève en fin de concert en criant « bravo ». Rachmaninov est bien plus que cela.

On pourrait aussi enfermer notre homme dans un personnage craintif et hypocondriaque, terrorisé par la mort. Bon mari, père attentif, épanoui dans la chaleur d’un foyer, aimant sa Russie natale. Un être très ordinaire en somme.

Il ne serait pas de notre époque mais encore du XIXème siècle. Il n’apporterait rien de neuf à la musique. Laissons-là les pisse-froid, les coincés de l’oreille, les plumes obstinément trempées dans le vinaigre.

Ecoutons…

Rachmaninov nous plonge dans notre belle époque. Oui, c’est brillant comme l’est ce siècle qui commence avec ses automobiles vrombissantes, ses aéroplanes qui s’élancent ; brillant comme le progrès scientifique tour à tour fascinant et inquiétant, brillant comme les fêtes où s’étourdit une société qui valse sur les trois temps de journées qui ne cessent jamais.

Les notes glissent, fluides : l’époque ne s’attarde pas, n’a plus le temps. Elles laissent des impressions fugitives, font naître un sentiment ou plusieurs qui s’entremêlent et s’exposent de façon impudique.

La vague du piano joué « forte », épaulé d’un orchestre où les cordes se tendent, les archets montent et s’abaissent dans d’énergiques mouvements, font craindre un danger qui s’approche, une catastrophe qui peut tout engloutir. Une cinquantaine de violons et cuivres se liguent pour nous plonger dans quelque flot furieux ; le souffle se coupe un instant.

L’apaisement ne tarde pas. Le piano qui nous avait inquiétés nous rassure maintenant. L’époque est belle, croit en sa bonne étoile … ou fait crânement mine d’y croire. Tout cela reste après tout dérisoire, seul compte l’art et le beau. La mélodie nous porte alors dans un élan romantique au spleen bizarrement délicieux.

L’introspection ne dure guère. L’auditeur est alors happé par le roman musical qui continue. Rachmaninov se plaît à conter, nous emmène dans une histoire où son imagination interpelle la nôtre. Rencontrons-nous les créatures fantastiques du folklore russe, chevauchons-nous en direction d’une princesse endormie, sommes-nous dans une barque en direction de l’île des morts ? A chacun de répondre, de tisser les fils multicolores d’une musique qui fait briller de mille feux les artifices de notre belle époque.

16 mai 1908 : En finir avec le terrorisme en Russie ?

azef.1210794910.jpg 

Yevno Azef fait tomber ses anciens camarades terroristes

Ils se révèlent particulièrement coriaces. Les terroristes russes voient grands. Plusieurs milliers d’attentats au sein de l’Empire du Tsar ces cinq dernières années. Deux ministres de l’Intérieur, Sipiaguine et Plehve et plus d’une centaine d’autres fonctionnaires de haut rang, ont succombé à leurs bombes. Le grand duc Serge est aussi passé de vie à trépas à la suite de leur acharnement à détruire toutes les représentations du pouvoir russe en place.

grand-duc-serge.1210883058.png

Le grand duc Serge Alexandrovitch, assassiné par l’Organisation de combat

En face, la riposte s’organise. Elle est brutale. L’Okhrana, la sinistre police secrète tsariste grossit de jour en jour. Ses pouvoirs, pas toujours légaux, s’accroissent à chaque nouvelle vague d’attentats. Ses méthodes – filatures, infiltrations, provocations mais aussi tortures, enlèvements d’activistes à l’étranger, mises au secret sans procès – ne sont pas vraiment celles d’une organisation démocratique.

« Nous répondons au mal par le mal » s’exclame l’attaché militaire de Russie, accompagné d’un dirigeant de la police moscovite, dans mon bureau ce jour.

Objet de l’entretien : recouper les informations obtenues auprès de l’agent double Yevno Azef. Ce dernier trahit actuellement tous ses anciens camarades de l’Organisation de combat, bras armé du parti socialiste révolutionnaire (SR). Les éléments recueillis auprès de ce personnage qui séjourne à Genève et parfois en France, semblent de première main.

Azef dévoile les plans inouïs de son organisation : faire sauter le bâtiment de l’Okhrana, enlever le Premier ministre Stolypine, tuer cinq gouverneurs généraux en une journée…

J’ai sur mon bureau les rapports de la préfecture de police sur tous les révolutionnaires russes qui résident dans la capitale et dans les environs. A droite, ceux qui se sont fait remarquer par la police ; à gauche, ceux qui semblent se tenir tranquilles. J’ignore pour une large part les activités qu’ils ont pu avoir en dehors de France. Difficile de savoir s’ils ont du sang sur les mains ou s’ils militent « pacifiquement ».

Que dois-je faire ? Tout donner spontanément aux représentants de Moscou ou attendre que ces derniers me donnent un nom et des informations avant de livrer les miennes ?

Je choisis la seconde voie, moins pénible pour ma conscience.

Je me heurte à un refus sec du policier russe. « Vous devez nous donner, sans contrepartie, toutes les informations. Sinon, nous nous plaindrons par la voie diplomatique. Ces terroristes, instrumentés par les socialistes révolutionnaires, sont des illuminés, des fous furieux. Certains se prennent pour des représentants de la toute puissance divine et considèrent que leurs attentats sont des vengeances du Très-Haut . »

Je réponds : « Justement, vous ne craignez pas, avec vos méthodes, d’en faire des martyres ?

– Monsieur le conseiller, nous ne sommes pas là pour discuter de cela. Donnez les informations aux représentants du Tsar ! »

Passablement agacé, j’explique à mes interlocuteurs qu’ils ont affaire à un « représentant » – pour reprendre leur expression – de la République française, Etat souverain qui n’a pas l’habitude d’obéir aux injonctions d’une puissance étrangère.

L’entretien s’achève… et peut-être ma carrière avec ?

bombe-russe.1210883200.jpg

Bombes de terroristes russes, saisies à temps par l’Okhrana

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑