23 septembre 1908 : Itinéraire d’un tueur en série

 » Des coups terribles avaient été portés sur la face, on notait des traces évidentes de strangulation. La victime éventrée baignait dans son sang, elle avait les yeux révulsés de quelqu’un qui a connu un mort atroce.  »

Edouard Herriot avec lequel je finis mon repas, a fait des recherches sur les crimes de Joseph Vacher, le terrible tueur guillotiné il y a tout juste dix ans. Il a repris les minutes du procès des assises de Bourg-en-Bresse décrivant les dizaines de meurtres épouvantables de jeunes femmes et d’adolescents (souvent des bergers) perpétrés par celui qui était surnommé « Jack l’éventreur du Sud-Est ».

vacher2.1222145837.jpg

Le réveil du Vacher avant son exécution (guillotine) en 1898

 » Pourquoi ces recherches ?  » . Ma question vient du fait que j’ai un peu de mal à comprendre comment un jeune et brillant politique peut prendre un quelconque intérêt à se replonger dans une affaire criminelle horrible datant de plus de dix ans.

 » Malheureusement, ce Vacher fait un peu parti de la famille. Mon beau-père, le docteur Fleury Rebatel, président du Conseil général du Rhône et surtout directeur de maison de santé a eu l’occasion d’examiner et de suivre cet assassin hors normes. Avec son collègue Lacassagne, il a rendu des rapports d’expertise pour le procès concluant à la responsabilité atténuée de notre homme. Mon beau-père était quelqu’un de profondément humain. Il a examiné et suivi Vacher comme un vrai médecin et n’a pas porté sur lui le regard d’un juge. S’il n’a jamais oublié le sort terrible des victimes de ce monstre, il a aussi cherché à savoir ce qui se cachait dans ce cerveau malade.  »

– Et alors ?

– Vacher a été, lui-même, probablement violé par un garde champêtre alors qu’il n’était qu’un enfant. Il a été profondément perturbé par cette violence et a ensuite reproduit à l’infini sur ses victimes cette mutilation initiale.

– Vous concluez que Vacher était irresponsable ?

– Pas du tout. Mon beau-père apportait des explications, donnait aux enquêteurs de la matière pour comprendre, à l’avenir, d’autres coupables de séries de meurtres. Il permettait, par son analyse scientifique, de quantifier le degré exact de culpabilité de Vacher. Sans son travail, le procès aurait été complètement bâclé et la condamnation aurait été le seul reflet des passions d’une opinion publique chauffée à blanc.

vacher.1222145951.jpg

Joseph Vacher, l’éventreur violeur du Sud-Est

– Et le travail de votre beau-père a été compris ?

– Très peu. Nous avons tous reçu des lettres anonymes et des menaces. Dans ces courriers abjects, le docteur Rebatel était accusé de défendre le monstre, de protéger le violeur, d’empêcher la justice divine. Dans une missive, en rouge, était inscrit : vous êtes le médecin protecteur du Diable. Au plus fort du procès, mon beau père a même été insulté en pleine rue par des gens qui le regardaient de façon haineuse.

– Et vous reprenez le flambeau ?

– Je trouve que son travail sur Vacher a été courageux. Dans un procès dicté par les sentiments, la soif de vengeance, il a apporté de la Raison, de la sagesse, du recul. Il a permis aux parents des victimes de comprendre l’enchaînement des violences, il a donné une explication plausible à la série invraisemblable de meurtres.

Et puis, à qui faut-il en vouloir vraiment ? Au médecin qui s’efforce d’apporter des éléments sérieux à un procès ? Ne faut-il pas plutôt se retourner vers une gendarmerie et une police aux méthodes dépassées qui ont été incapables d’arrêter à temps ce criminel qui a pu écumer les campagnes pendant plusieurs années sans jamais être inquiété ?

Qui réformera enfin notre police pour qu’elle puisse mettre la main – à temps-  sur ce que je propose d’appeler les tueurs en série ? « 

22 septembre 1908 : Qui dirige Lyon ?

Lorsqu’il sort du bureau de Georges Clemenceau, je sens qu’il ne sait trop où aller déjeuner. Son entretien avec le Patron a été très cordial et souvent, nous avons ri de bon coeur tous les deux. Je lui propose donc d’aller « casser la graine ensemble ».

C’est ainsi que le nouveau maire de Lyon Edouard Herriot et moi, nous nous retrouvons autour d’une bavette bien saignante au Café des Ministères.

Trente-six ans et déjà premier magistrat de l’une des plus grandes villes de France. Beaucoup de choses nous rapprochent, au-delà d’un âge voisin : nous sommes tous les deux normaliens, nous avons des épouses lyonnaises et nous croyons en l’avenir du parti radical.

herriot.1221993243.jpg

Edouard Herriot, le tout jeune maire de Lyon depuis 1905

De façon paradoxale, le fait qu’il soit en pleine lumière et moi, en raison de mes fonctions de conseiller, dans l’ombre, crée une complémentarité voire une complicité qui facilite la confidence.

Nous avons d’abord quelques échanges sur notre amour commun pour le chef-lieu du Rhône. La Place Bellecour, le Parc de la Tête d’Or, la Basilique de Fourvière, les traboules, les « bouchons »… nous énumérons ces lieux ensemble en laissant échapper des « ah! » des « oh! » d’admiration commune. Chacun de nous y va de sa description originale, de son anecdote savoureuse sur ces endroits magiques. C’est à celui qui s’affirmera comme le plus « Lyonnais ».

La tranche de viande parisienne dans notre assiette, pourtant bien tendre, est d’emblée critiquée : « tout cela ne vaut pas une bonne cervelle de canut suivie d’une andouillette légèrement grillée accompagnée d’échalotes mouillées au vin blanc… « .

place-bellecour.1221993720.jpg

La Place Bellecour à Lyon 1908

Edouard Herriot ne peut alors s’empêcher d’y aller de l’un de ses bons mots dont il a le secret :

« Monsieur le conseiller, vous savez quelle est la différence entre l’andouillette et la politique ?  »

Devant mon regard interrogateur, il me lance, goguenard :

 » C’est la même chose. Pour être bon, cela doit sentir la m… , mais pas trop ! »

et nous partons d’un grand éclat de rire.

Après cette visite virtuelle de la ville des soyeux et cette courte évocation gastronomique, nous revenons sur l’entretien avec Georges Clemenceau.

Ce dernier a écouté toutes les revendications du nouveau maire de Lyon, a souvent hoché la tête pour montrer son attention… mais n’a rien promis du tout.

La création d’un « Grand Lyon » englobant Bron, Villeurbanne et Vénissieux ?

 » On verra. Je ne suis pas convaincu que vos voisins seraient d’accord pour vous rejoindre. Lyon a déjà la chance d’avoir un maire, contrairement à Paris. Je ne suis pas sûr que la Chambre voterait pour un nouveau texte de loi qui rendrait cet édile très puissant. »

Le rattachement de la police au maire ?

 » C’est vrai que les troubles et les mouvements ouvriers ont baissé en intensité mais je souhaite conserver encore quelque temps un préfet de police. Il est important que celui-ci ait un pouvoir sur toute l’agglomération -qui est à cheval sur plusieurs départements- si on veut assurer efficacement la sécurité de vos concitoyens. Or, si la police vous est rattachée, elle n’aura plus compétence au-delà de la ville de Lyon stricto sensu et laissera s’échapper les bandits qui sont toujours très mobiles.  » 

Un appui financier pour le grand projet des Halles ?

 » Rédigez-moi une note. On verra si je peux faire passer cela sur le budget de l’Etat en 1909.  »

Malgré ces réponses dilatoires du Président du conseil, Edouard Herriot n’est pas déçu. Politicien déjà madré malgré son jeune âge, il sait que, dans notre République radicale, il faut souvent et longtemps revenir à la charge pour obtenir quelque chose.

Pour expliquer les réserves et silences de mon Patron, j’indique que celui-ci a quelques principes auxquels il tient. La réponse, amusée, ne se fait pas attendre :

 » Justement : appuyons-nous fortement sur les principes, ils finiront bien par céder ! « .

Imparable.

Curieux, je demande à Edouard Herriot combien de temps il pense faire pression sur les bureaux parisiens pour obtenir satisfaction.

« Je n’en sais vraiment rien. Tout cela est politique et donc, en partie, imprévisible.

– Pourquoi imprévisible, monsieur le maire ?

– Mais parce que la politique n’est qu’un chapitre de la météorologie. Et la météorologie, vous savez ce que c’est ?

– Non…

– C’est la science des courants d’air ! « 

20 septembre 1908 : le fichier de la belle Edvige

Il y en a partout. En haut, en bas, sur des kilomètres d’étagères. Des fiches blanches, roses, vertes ; neuves ou jaunies. Sur ces fiches figurent des renseignements précis sur toutes les personnes arrêtées par la police parisienne dont la plupart ont été ensuite condamnées : une photographie de face et de profil, des données anthropométriques (mesures du crâne, longueur de l’écartement des bras, taille, pointure du pied…) et des relevés d’empreintes digitales qui garantissent que l’on ne confondra pas un mauvais garçon avec un autre.

Ce travail considérable a été initié par un simple employé devenu chef de service et maintenant mondialement célèbre dans le milieu policier : Alphonse Bertillon.

alphonse-bertillon.1221800343.jpg

Alphonse Bertillon, l’un des pères d’une police plus scientifique

Dans toutes les polices occidentales, dans les congrès de criminologie, on parle de « la méthode Bertillon ».

L’idée n’est plus seulement de faire avouer un suspect (avec des méthodes qui excluent la torture mais qui restent souvent violentes) et d’avoir la « religion de l’aveu » : celui qui avoue serait forcément le coupable, il conviendrait donc de tout faire pour obtenir ces confessions. La police s’efforce de nos jours d’obtenir d’autres éléments pour confondre les malfrats. En utilisant bien le fichier, on peut retracer les déplacements de telle personne interpellée, être sûr d’une de ses condamnations antérieures, établir des liens entre membres d’une même bande organisée.

 » En utilisant bien le fichier  » ai-je écrit. C’est bien là le problème. Comment s’y retrouver dans toutes ces petites cartes multicolores, comment lire rapidement tous ces renseignements figurant sur des centaines de milliers de pages, comment distinguer parmi des milliers d’informations anodines celles qui ont un intérêt pour l’affaire criminelle en cours ?

Aucune machine, aucun être surnaturel ne peut aider le policier qui se noie dans cette masse d’informations. La vérité, la clef de l’énigme, le coupable est là, tout près, dans ces boîtes de rangement… mais où ?

Un seul recours, une seule arme : la mémoire humaine. Elle seule permet de mettre en relation les informations qui en valent la peine, elle seule garantit les bons liens entre fiches, elle seule guide les pas de l’enquêteur.

Deux mémoires s’affrontent : d’une part celles des policiers de terrain qui se rappellent telle ou telle affaire, tel ou tel nom, et qui savent ensuite où chercher dans les fiches ; d’autre part celle des employés aux écritures des salles d’archives. Ces derniers ne sortent guère des sous-sols mais établissent, avec leur belle écriture, des documents qui parfois, pour des raisons mystérieuses, attirent leur attention.

Parmi les employés des salles d’archive, il y a une jeune femme rousse assez bien faite de sa personne. Depuis son arrivée, la fréquentation des salles de classement par les policiers masculins a été multipliée par deux ou trois. Discrète mais efficace, elle sait écouter la demande des enquêteurs, elle les aide à chercher au bon endroit et a des intuitions fulgurantes. Elle fait des rapprochements géniaux auxquels personne n’avait pensé. Elle repense à de lointaines affaires et donc de vieilles fiches par tout le monde oubliées mais qui cachent la clef d’un meurtre jusque là mystérieux.

Sa mémoire impressionne tout le Quai des Orfèvres, sa capacité à trouver des indices décisifs est connue en haut lieu. Comme son prédécesseur Bertillon, les grands patrons de la Préfecture réfléchissent à son avenir et envisagent pour elle une promotion bien méritée.

Elle n’en a cure. Petit minois pétillant et plein d’humour, elle aime rester dans l’ombre des étagères, ne veut pas d’un bureau de « chef » qui l’éloignerait de ses fiches, de « ses chères petites cartes ». Elle ne veut pas de carrière et aime plaisanter avec ses autres collègues employés moins doués qu’elle.

Et surtout, elle ne veut pas être, un jour, appelée « madame » ou « mademoiselle ».

Non, elle répète à qui veut l’entendre :  » j’ai un beau prénom, bien de notre époque, appelez-moi Edvige « .

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑