27 février 1909 : « J’ai vu Napoléon 1er en vrai ! « 

« Non, je ne veux pas de médecin, je suis en pleine santé !  » Claude Ermy, vénérable centenaire au Raincy, confond un instant le journaliste du Temps qui vient lui rendre visite avec un docteur. Dès que les présentations sont faites, M. Ermy redevient affable et souriant. Bonne mine, des cheveux blancs brillants, une voix encore claire, un regard qui pétille, il a cent-trois ans ? On lui en donnerait trente de moins.

Dans ses yeux peut se dérouler tout le XIXème siècle : la mort de Louis XVIII où il fait partie de ceux qui rendent un dernier hommage au roi en défilant devant son lit de parade  ; le sacre de Charles X en 1825 où il est impressionné par le nombre de gardes du corps entourant le souverain mal aimé.

Mais surtout :

« J’ai vu Napoléon 1er. Là, comme je vous vois ! Ah, quelle présence !  » Il évoque le passage de l’Empereur à Saulieu, lors de son retour de l’île d’Elbe en 1815. La foule qui acclame sur le perron de la mairie celui qu’elle considère comme un sauveur; le petit homme pressé qui donne des ordres secs à son entourage pour remonter vers Paris et consolider un pouvoir fragile ; les fonctionnaires cassés par le roi Louis XVIII -en fuite- qui proposent leurs services…  Il se souvient de ce pays qui semble alors reprendre espoir. « J’avais neuf ans. C’était un moment d’union, de joie et d’espérance extraordinaire. Seul Napoléon savait faire naître ces sentiments dans le peuple !  »

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Caricature anglaise décrivant Napoléon à l’île d’Elbe

Claude Ermy a eu une vie assez rude. Originaire du Morvan, ses « compatriotes de la région  » lui trouvent une place de garçon de café à Paris. Père de onze enfants, il en a perdu plusieurs en bas âge. A la mort de son père, lui qui est l’aîné, retourne dans son village natal pour élever ses derniers frères et soeurs.

Devenu ouvrier aux forges, il est victime d’un terrible accident du travail et voit ses doigts broyés entre les rouages d’une machine. On doit l’amputer de la main. Comme invalide, son ancienne fabrique lui verse, depuis, une pension mensuelle de 25 francs.  » Je vis avec. C’est peu. Il faut compter.  » Il reste sobre et digne sur cette question.

Depuis 18 ans déjà, il vit chez son petit fils, chef d’entreprise de fumisterie. Il raconte, à qui veut l’entendre, ce XIXème siècle dont nous sommes tous les héritiers.

A chaque fin d’anecdote, il puise avec délice, de sa main valide, dans sa tabatière. Est-ce là le secret de sa longévité ?

26 février 1909 : La France, chouchou des Etats-Unis

« C’est un homme qui respire l’intégrité. » Le chef d’Etat américain qui achève son mandat, Theodore Roosevelt, ne tarit pas d’éloges sur lui.

Il ajoute :  » L’ambassadeur Jusserand fait partie de ces fonctionnaires français très capables et il se situe parmi les plus doués de sa génération. Les promenades que nous faisons ensemble sont un vrai plaisir ».

Jean Jules Jusserand, ambassadeur de France à Washington, passe, exceptionnellement, quelques semaines à Paris. Avant qu’il soit reçu par le Président du Conseil, je fais le point rapidement avec lui.

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Son excellence Monsieur l’ambassadeur de France à Washington, Jean Jusserand. Un homme très apprécié du gouvernement américain depuis sa nomination il y a cinq ans.

Nous passons en revue les réussites de la politique de l’Etat fédéral :

– la lutte contre les grands trusts qui étouffaient la concurrence et empêchaient la baisse des prix ;

– la mise en place d’une marine puissante permet à Washington de faire entendre sa voix sur tous les dossiers internationaux ;

– la « politique du dollar » qui conduit à accroître les investissements américains à l’étranger ;

– la politique du « gros bâton » qui régente maintenant la vie sur tout le continent américain et empêche l’émergence de gouvernements d’Amérique latine qui seraient opposés au Etats-Unis ;

– la protection des espaces naturels avec la création et l’extension des grands parcs dans l’ouest du territoire.

Jusserand est un homme de grande culture. Parfaitement bilingue, il est publié régulièrement par les éditeurs américains qui s’arrachent ses oeuvres passionnantes et érudites sur le sport, la littérature anglaise ou l’histoire diplomatique. A 15 ans, il voulait s’engager dans l’armée française pour lutter contre les Prussiens lors de la guerre de 1870. Arrivé à l’âge adulte, il s’est rendu compte que les plus grandes victoires étaient celles remportées par les diplomates.

Grâce à des hommes comme lui, ces Etats-Unis qui ne cessent de grandir, nous considèrent comme un pays frère.

24 février 1909 : La crise économique est terminée !

La crise économique semble s’achever. Les bons chiffres sont là : 359 millions de francs d’exportations au mois de janvier dernier contre 318 au même mois de l’année précédente. Les importations progressent aussi et passent de 510 à 524 millions.

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Le bureau du ministre des Finances Joseph Caillaux, rue de Rivoli

Le chômage qui touchait une bonne partie de la population recule. Les carnets de commande des patrons se remplissent. Et le ministère des finances souligne que les rentrées fiscales se révèlent excellentes.

« Qu’avons-nous fait pour en arriver à ces résultats fameux ? » Je pose cette question à notre ministre des finances Caillaux. Il me répond avec beaucoup de franchise :

« Rien ! Nous n’avons rien fait. Tout au plus, nous n’avons pas mis le pays en guerre et nous avons essayé d’équilibrer le budget de l’Etat en étant économes des fonds publics. Mais fondamentalement, nous avons attendu que la crise se passe. Après les périodes de vaches maigres, viennent celles des vaches grasses. C’est comme dans la Bible. Il faut être patient.  »

Comme conseiller plus spécialement chargé du ministère de l’Intérieur, je suis impressionné par cette impuissance érigée en règle de conduite. A la place Beauvau, chaque affaire criminelle, chaque trouble à l’ordre public, doit recevoir une réponse des pouvoirs publics. A la question : « Que fait la police?  » Je ne peux jamais répondre :  » Rien ! » Et c’est pourtant la réponse que fait le ministre des finances pour son domaine.

Caillaux insiste :

– Ce n’est pas moi qui passe les commandes aux entreprises sauf pour les achats de matériel militaire ; ce n’est pas moi non plus qui prend les décisions d’embauche. Je ne fixe aucun prix, n’intervient pas à la Bourse, ne manipule pas la monnaie. En cas de malheur, je peux tout au plus accepter de délivrer des crédits pour les indigents… et encore, je préfère que ce soit les communes qui s’en chargent.

– Vous avez donc une vision très réductrice de votre rôle ?

– Mon cher conseiller, je sens votre ironie et vous savez que je n’ai pas la réputation d’être discret. Mais nous ne pouvons diriger tout ce qui se passe dans le pays ! Ce que les Français attendent de nous, c’est déjà que l’Etat soit correctement administré : pas de guerre, peu d’impôt, une police qui trouve les voleurs, une justice rapide, une école qui apprend à lire, écrire et compter. Pour le reste, nous laissons les patrons, les commerçants, les artisans, les ouvriers se débrouiller pour produire de la richesse.

– Pour vous, c’est cela l’Etat moderne ?

– Etat moderne ? Etat modeste !

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