2 septembre 1908 : Le pouvoir russe est-il fiable ?

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Alexandre Petrovitch Iswolski, ministre des affaires étrangères russes 

Brève visite à Paris aujourd’hui d’Alexandre Petrovitch Iswolski, ministre des affaires étrangères russes.

J’ai préparé cette nuit pour Georges Clemenceau une note faisant le tour d’horizon de nos relations avec Saint Petersbourg et sur la situation de la Russie.

Le Président du Conseil continue de se méfier de cet allié. Pas assez démocrate à son goût, trop fragile économiquement, trop peu fiable militairement.

  » L’élection récente d’un parlement – la 3ème Douma – très conservateur grâce à une loi électorale « adaptée » , n’encourage pas une vision positive de la démocratie dans ce pays. Le 1er ministre Stolypine continue de gouverner sans réel contrepoids et ne rend compte qu’au Tsar Nicolas II.

Les réformes agraires en cours sont les bienvenues mais il n’est guère évident de faire émerger une classe de paysans aisés et responsables à partir de situations locales qui ne sont parfois guère éloignées du servage. En outre, la conquête de terres à l’Est, au-delà de l’Oural, demandera du temps. Près de trois millions de personnes partent actuellement là-bas.

L’industrie russe se structure peu à peu mais le monde ouvrier reste l’un des plus remuant d’Europe : le régime tsariste se révèle incapable de dialoguer avec lui et ne cesse de se crisper sur les revendications des syndicats naissants.

Au niveau diplomatique, la guerre désastreuse contre le Japon de 1905, continue à fragiliser nos alliés russes. Ce conflit a bien montré les faiblesses de l’armée du Tsar, notamment de sa marine.

En contrepartie du projet d’annexion pure et simple de la Bosnie Herzégovine par l’Autriche, Stolypine négocie avec les autres Etats européens un droit de passage des navires russes dans le détroit des Dardanelles. Cela permettrait de « désenclaver » la force militaire de l’Empire slave et de lui donner une possibilité d’agir plus facilement sur toutes les rives de Méditerranée et au-delà. Cette démarche mérite d’être soutenue même s’il faut inviter les Russes à la sagesse dans leur action dans les Balkans et dans leur soutien aux Serbes.

L’emprunt russe se porte bien et les épargnants français continuent d’acheter massivement les bons émis par Saint Petersbourg. La confiance entre nos deux pays s’appuie beaucoup sur ce transfert important de liquidités. Il marque le soutien populaire à l’Entente Cordiale. il conviendra de demander au ministre Iswolski les conditions dans lesquels les remboursements seront effectués, compte tenu des taux d’intérêts intéressants promis par la Russie.

Enfin, les tensions entre nos deux alliés, russes et anglais, se sont apaisées grâce à la convention du 31 août 1907 qui règle les influences respectives des deux pays en Perse, en Afghanistan et au Tibet. On ne peut pas dire que l’avis des peuples concernés ait beaucoup été sollicité dans le règlement de ce conflit. Mais au moins, Londres et Saint Petersbourg ont cessé de se disputer sur ces sujets, au grand désespoir de l’Allemagne qui ne voit pas d’un très bon oeil le renforcement des liens entre ces deux capitales, liens qui contribuent à l’isoler. »

Voilà, une note « qui ne mange pas de pain » mais Georges Clemenceau ne m’a pas vraiment indiqué les points qu’il souhaitait voir approfondir. Et puis, cela aurait été mieux que je sois prévenu avant hier soir, minuit, de cette rencontre avec le ministre russe. Les notes à faire de façon nocturne, au dernier moment, ne sont pas ma tasse de thé.

La « dure » vie de conseiller…

1er septembre 1908 : L’encombrante fille du Président

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Alice Roosevelt, une fille de Président que l’on ne peut oublier

Alice Roosevelt prend de la place, beaucoup plus que ne le voudrait son père Président des Etats-Unis.

Remarquée par tous pour sa grande beauté, elle n’attire pas la presse avec son seul joli minois. Libérée, rétive à toute règle sociale, fatiguée du conformisme des milieux dirigeants de la Côte Est, elle ne cesse de faire parler d’elle par les mini-scandales qu’elle provoque… avec gourmandise.

Cela ne se fait pas ? Elle fume en public. Ce n’est pas convenable pour une femme du monde ? Elle prend des paris directement auprès d’un bookmaker. Ceci risque de faire hurler les visiteurs ? Elle élève un serpent à la maison et le fait savoir. Elle adore les gros mots et jure comme un charretier dès qu’elle sent que cela pourrait choquer telle ou telle oreille chaste.

Très intelligente, elle a un sens inné de la mise en scène. Dès qu’elle arrive dans un lieu public – une salle de spectacle de Broadway ou un hippodrome – tous les regards se tournent vers elle, comme brusquement magnétisés. Un clin d’oeil espiègle à l’un, un bon mot pour l’autre et surtout un charme fou pour tous, Alice Roosevelt aime faire son numéro et couvrir les pages des journaux du lendemain sous la rubrique légère « Gens ».

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Alice Roosevelt fait tourner toutes les têtes lors d’une course de chevaux

Theodore Roosevelt ne sait quelle contenance adopter.

Ignorer sa fille ?  Elle ne cesse de rentrer dans son bureau ovale pour lui donner des conseils -souvent judicieux – et sait se monter affectueuse et désarmante quand il faut.

L’intégrer dans son équipe ? Ce serait le scandale assuré chaque jour. Cela provoquerait la fuite des collaborateurs, techniciens indispensables, garçons distingués et bien peignés issus d’universités respectables. On ne serait, en outre, pas à l’abri d’incidents diplomatiques fâcheux.

A chaque frasque de son aînée, T. Roosevelt soupire, lève les yeux au ciel et lâche, fataliste : « Soit je conduis les affaires du pays, soit je m’occupe d’Alice… mais je ne peux physiquement faire les deux « .

Le père et la fille ont parfois des explications, forcément orageuses. Quand le Président demande à Alice les raisons pour lesquelles elle souhaite toujours se faire remarquer, la jeune femme répond en riant :

 » Mais, père, c’est plus fort que moi ! Quand il y a un baptême, je redeviens le bébé ; quand nous sommes à un enterrement, je prends mentalement la place du corps ; si nous assistons à un mariage, j’apparais au premier rang toute vêtue de blanc et c’est à mon doigt que l’on est tenté de passer la bague !  »

Le docteur viennois Sigmund Freud pourrait donner quelques clefs pour expliquer ce comportement atypique dans la bonne société de Washington.

Une enfance sans l’affection d’une mère, décédée au moment de sa naissance. Un papa envahi par le chagrin ne sachant que faire de son bébé. Puis, plus tard, un père trop occupé par sa carrière politique et incapable de s’occuper d’elle.

Pour compenser ses fêlures, oublier ses blessures intimes, Alice avance à grands pas sans se retourner et choisit de nous faire rire à gorge déployée. Dans ses jolis yeux pétillants de malice, ceux qui la connaissent bien, devinent cependant un léger voile cachant une gravité inavouée : la tristesse de ceux qui ont grandi sans être aimés.

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Alice Roosevelt en 1908, elle a 24 ans 

27 et 28 août 1908 : Elections USA : les Démocrates dans les choux

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W. Bryan, candidat démocrate aux élections de 1908, déjà battu deux fois en 1896 et 1900, n’a pas beaucoup de chances de l’emporter sur les Républicains

Les Démocrates sont mal partis. Le Président sortant Theodore Roosevelt demeure très populaire et même s’il a choisi de ne pas se représenter, il soutient un « poulain », William Taft, qui a de bonnes chances d’être élu.

Depuis douze ans, le parti démocrate demeure dans l’opposition. Il n’a pas su trouver de parade efficace à l’action énergique de l’actuel chef d’Etat.

En effet, quel électeur d’outre-atlantique peut trouver à redire à l’action de T. Roosevelt ?

Les Etats-Unis n’ont jamais été aussi forts et reconnus dans le monde. Personne n’ose se frotter à leur puissante flotte de guerre ; aucun Etat ne se permet plus d’intervenir sans leur autorisation sur le continent américain. Le Président a coutume de dire : « Parler doucement et manier un gros bâton (a big stick), voilà le secret de ceux qui vont loin ! ». Le « big stick »  fait peur et en impose même aux arrogantes puissances européennes.

On recherche -fait nouveau- l’arbitrage des USA dans les conflits internationaux. Le récent conflit russo-japonais a trouvé sa solution grâce à la médiation américaine. L’Angleterre et la France ont été à peine consultées sur le règlement de ce différent. Theodore Roosevelt a reçu à cette occasion, en 1906, le prix Nobel de la Paix.

En politique intérieure, les Républicains ont aussi su être efficaces. Limitant la puissance des grosses firmes (compagnies ferroviaires, trusts de l’alimentation…), ils sont soucieux du sort des ouvriers et des droits des consommateurs :

– quand un conflit grave éclate entre les mineurs et leurs patrons, l’Etat fédéral obtient pour les premiers une augmentation des salaires substantielle et une baisse de leur temps de travail ;

– les firmes alimentaires doivent, depuis la « Food and Drug Act », publier ce qu’elles mettent dans leurs produits (nutrition facts) et ne peuvent plus utiliser d’additifs dangereux pour la santé.

L’Amérique souhaite rester le pays des grands espaces et continuer à abriter une nature splendide. A cet effet, le Président Roosevelt a soutenu la création et l’extension des grands parcs nationaux. il a oeuvré à réglementer la distribution des eaux.

Bref, que peut reprocher le probable candidat démocrate William Jennings Bryan aux Républicains en place ?

Pas grand chose.

Le parti démocrate reste une coalition hétéroclite de toutes les minorités et mécontents du pays. Les agriculteurs du Sud, certains commerçants sans le sou, les catholiques, les nouveaux immigrants, les habitants de certaines grandes villes craignant la montée en puissance de l’Etat fédéral… tout ce petit monde ne fait pas un parti soudé et cohérent, tout cela ne conduit pas à une plate-forme crédible pour gouverner.

Theodore Roosevelt savoure sa toute puissance. Grand seigneur, il laisse les rênes du pouvoir et prépare tranquillement un grand safari en Afrique.

Il astique son fusil et laisse à William Taft, le candidat républicain, le soin de tirer les cartouches mortelles qui risquent de maintenir les démocrates dans l’opposition pour quatre ans encore.

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