21 octobre 1908 : Guerre de l’opium ou guerre des polices ?

 Opium. Nom magique, synonyme de perversion et de plaisir. L’Orient, les fumeries de Pékin, de Hong Kong et de Saigon. Ambiance décadente, rêves éveillés. Guerre de l’opium de la puissance anglaise pour conserver le monopole de production et de diffusion de cette substance très lucrative ; combat acharné des Américains plus puritains pour rendre illégale toute consommation et tout commerce de cette plante sur l’ensemble de la planète.

opium.1224400760.gif

Une fumerie d’opium en Chine au début des années 1900

Voilà les éléments, un peu exotiques, que j’avais en tête avant d’ouvrir et d’animer la réunion avec les différents services de police concernés par la lutte contre l’arrivée de l’opium en France.

Autour de la table : deux généraux de gendarmerie, le commissaire central de police de Marseille, un adjoint du préfet Lépine représentant la Préfecture de police, Jules Sébille, patron des brigades mobiles de la Sûreté générale et quelques collaborateurs des uns et des autres dont je ne me rappelle plus les noms.

Dès le début, l’ambiance est tendue. Les uns et les autres se détestent. Rivalité des gendarmes contre les policiers. Méfiance des policiers municipaux vis à vis des agents du ministère de l’Intérieur. Combat acharné entre la Préfecture de Police et les brigades mobiles.

Il faut convaincre tout ce petit monde d’avancer d’un même pas pour lutter contre des bandes très organisées de malfrats souhaitant écouler de lourds paquets d’opium dans les grandes villes françaises, en commençant par Paris.

La police de Marseille veut bien coopérer mais seulement avec le cabinet du ministre et estime ne pas avoir de comptes à rendre à ses collègues parisiens. Je rétorque immédiatement que l’étatisation de cette police,  officialisée en mars dernier, l’oblige à travailler avec les autres polices étatiques (brigades mobiles, Préfecture de police), sans passage systématique par le ministre ou ses représentants.

Renfrogné, Jules Sébille signale qu’il ne fera confiance qu’à « sa » brigade locale de police mobile et qu’il se moque donc de la coopération des autres policiers marseillais. Je lui indique qu’il risque donc de se priver de renseignements précieux sur ce qui se passe dans le port et ses environs.

La Préfecture de Police, dans une longue déclaration de son représentant, se plaint de ne pas avoir de renseignements sérieux des autres services français sur les arrivages probables d’opium sur son territoire et menace de recueillir elle-même ces informations « par tout moyen ». Sans ménagement, je réponds qu’il n’est pas question que la Préfecture fasse « bande à part » et je lui promets qu’elle aura ce dont elle a besoin pour travailler.

Après avoir ri de voir les policiers se déchirer entre eux, les gendarmes rappellent avec véhémence qu’ils n’ont aucun moyens pour lutter efficacement contre cette nouvelle forme de banditisme: pas d’automobile, trop peu d’effectifs spécialisés en police judiciaire, aucune formation aux méthodes de police scientifique.

Réunion épuisante. Menaces à peine voilées, coups bas, sorties théâtrales ou comédies pures et simples, ricanements quand l’autre parle. Tout est permis autour de la table.

Au bout de quatre heures de débat, l’heure du repas ayant sonné depuis longtemps, nous nous séparons sur un plan d’action, compromis entre les positions des uns et des autres :

– la police de Marseille contrôlera au quotidien le port de la ville ;

– la brigade mobile locale viendra la renforcer dès qu’une opération de saisie et d’arrestations en flagrant délit sera montée ;

– la gendarmerie et la préfecture de police seront prévenues par les policiers marseillais de tout arrivage d’opium sur leurs territoires respectifs ;

– la brigade mondaine de la Préfecture de Police se chargera, seule (sans la Sûreté), de toute opération sur Paris et les environs.

Au moment où la salle de réunion s’est totalement vidée, je me demande un instant si la réunion ne se serait pas mieux passée si j’avais obligé, au préalable, chaque participant à fumer… un peu d’opium.

20 octobre 1908 : La Mondaine et l’opium

Il nous arrive d’Inde ou d’Indochine. L’opium commence à envahir les ports français et à se répandre au sein de la population.

Il n’est pas évident de se faire une opinion sur l’arrivée de toutes ces substances issues du pavot.

Certains médecins disent qu’elles « font du bien » et insistent sur leurs vertus analgésiques. Les laboratoires pharmaceutiques allemands Bayer diffusent à grand renfort de publicité des petits flacons d’héroïne, dans toutes les pharmacies. J’ai sur mon bureau une brochure qui vante les propriétés de ce nouveau produit, qui semble compléter avec bonheur l’aspirine et permettrait de sauver les personnes devenues dépendantes de la morphine  :

aspirine-heroine.1224408583.jpg aspirine-heroine-2.1224408619.jpg

Brochure des laboratoires Bayer éditée en 1900

heroine-bayer.1224409410.jpg

Petite bouteille d’héroïne commercialisée par les laboratoires Bayer au début des années 1900

D’autres professionnels des hôpitaux commencent à tirer la sonnette d’alarme sur les risques liés à l’opium proprement dit.

Ils indiquent qu’ils récupèrent des patients dans des états lamentables. Les habitués de l’opium ne dorment plus, sont victimes de tremblements, tiennent des propos incohérents, vomissent, maigrissent et font des cauchemars éveillés.

En attendant que le monde des scientifiques ait tranché, le ministère de l’Intérieur doit être vigilant vis à vis des troubles à l’ordre public qui peuvent découler des trafics de ces substances.

La police marseillaise a déjà été obligée de renforcer ses effectifs pour lutter contre les bandes de voyous qui déchargent les bateaux originaires d’Asie et écoulent des substances toxiques sur toutes les villes du Sud. Le préfet des Bouches du Rhône nous alerte sur les arrivages prévus sur la capitale et sur le caractère dangereux des bandes chargées de leur commercialisation.

Je prépare actuellement une réunion que j’animerai demain avec les services -rivaux- de la Sûreté et de la Préfecture de police. L’objet de cette rencontre est « la chasse aux poisons modernes ».

Il va falloir convaincre les hommes de la célèbre Brigade Mondaine, dépendant de la Préfecture, de s’occuper de cette nouvelle forme de banditisme. S’ils refusent (la prostitution et les jeux leur demandent déjà beaucoup de travail), je leur indiquerai que le ministère s’appuiera, dans ce cas, exclusivement sur la Sûreté générale (et ses récentes brigades mobiles), compétente sur tout le territoire national.

La guerre des polices comme moteur de motivation dans les services ?

A suivre…

26 septembre 1908 : Halte aux « coups tordus » dans la police !

 » Vous vous imaginez que la presse n’aurait pas découvert un jour le pot aux roses ?  » Le directeur de cabinet Winter me passe un « savon » en règle. Non, je n’avais pas à donner des ordres aussi précis au Préfet de police. Non, nous ne pouvons pas demander à la police parisienne de procéder à des arrestations de petits malfrats sans envergure que nous ferions passer ensuite pour des interpellations d’Apaches célèbres. Non, le cabinet du Président du conseil ne doit pas tenter de manipuler la presse et ensuite l’opinion publique.

apaches-3.1222402767.jpg

Une bande d’Apaches pose pour la photo

Le « remontage de bretelles » est froid (M. Winter est toujours très courtois) mais sévère. Je n’en mène pas large, me rendant bien compte que je suis allé trop loin dans mon zèle à mettre en oeuvre l’annonce de G. Clemenceau à la presse où il évoquait « l’incarcération prochaine d’une célèbre bande d’Apaches ».

Winter reprend :  » Quand le Président du Conseil juge utile de faire une annonce aux journaux, vous devez garder la tête froide et ne pas vous lancer dans des initiatives douteuses. Que vous mettiez une certaine pression sur la Préfecture de police pour qu’elle obtienne des résultats conformes aux annonces ministérielles, pourquoi pas. Mais que vous demandiez aux services la réalisation d’une véritable manipulation, cela est contraire à la morale républicaine et je ne  peux l’accepter dans le Cabinet que je dirige.  »

Pour sauver ma tête, je propose à mon chef de reprendre tout le dossier avec ses nouvelles indications.

D’une voix blanche, je détaille les nouvelles options qui pourraient être prises :

 » Le plan que nous étudierons avec la Préfecture s’articule autour de trois grandes idées (je fais un exposé comme j’ai pu l’apprendre à l’Ecole Libre des Sciences Politiques) :

Rassurer, renforcer, communiquer.

– Rassurer les citoyens ordinaires en intensifiant les patrouilles de nuit dans les quartiers devenus les territoires des bandes d’Apaches (Glacière, Belleville, les Batignolles, rue de Lappe…). Pour cela, il faudra demander à la Préfecture de modifier le roulement des brigades de gardiens de la paix pendant trois à six mois et obtenir du ministère des Finances une indemnisation conséquente des hommes mobilisés ;

– Renforcer l’ïlotage dans les mêmes quartiers pour disposer d’informations plus fréquentes sur les déplacements de bandes organisées (NDLR : l’îlotage, qui nous vient de la police londonienne et du ministre anglais Robert Peel, est une valeur sûre quand on veut convaincre Winter) ;

– Accentuer la « communication » (c’est une expression favorite du préfet Lépine) vers la presse pour mieux expliquer la surveillance en cours des bandes d’Apaches et montrer que des résultats efficaces ne peuvent être obtenus que progressivement.  »

Winter m’écoute patiemment. Je le sens rassuré par ce plan beaucoup plus orthodoxe que celui que j’avais pu imaginer initialement. Il ajoute :

 » Il manque une partie à votre exposé : la répression. Il faudra veiller, si des Apaches sont effectivement arrêtés, à ce que le Parquet réclame des sanctions sévères aux juges. Il conviendra aussi d’être attentif à ce que les poursuites et les procès se déroulent rapidement. La machine judiciaire est souvent trop lente sur ce genre d’affaire. »

Au moment où je quitte le bureau de mon directeur, ce dernier me lâche cette parole définitive :

 » Et rappelez-vous, on ne préserve pas la République en demandant des coups tordus à notre Administration !  » 

25 septembre 1908 Insécurité : comment manipuler l’opinion publique ?

 » Le Président du Conseil l’a annoncé à la presse, maintenant, il faut le faire ! » Le ton que j’emploie est encore celui de la consigne bienveillante mais je suis prêt à le durcir.

Face à moi, le préfet Lépine et ses collaborateurs sont à la fois stupéfaits et outrés.

G. Clemenceau fait régulièrement des « confidences » aux principaux titres nationaux. Il distille des informations sur tous les sujets, dans son bureau ou à la buvette de la Chambre, à des journalistes avides de ses propos francs qui s’écartent souvent de certaines vérités officielles.

Notre Président et ministre de l’Intérieur serait-il allé cette fois-ci trop loin ? Fatigué de lire à la une du Petit Journal, du Gaulois, de l’Illustration ou du Figaro, les différents exploits des bandes de voyous appellées les « Apaches », il a annoncé que la Préfecture de police était sur le point d’arrêter une des bandes parmi les plus connues.

apache.1222231946.jpg

Des bandes de voyous à l’accoutrement spécifique : les célèbres « Apaches » sèment la terreur

Je reprends :  » Le Patron avait entre les mains vos derniers rapports dans lesquels vous annonciez que vous aviez réussi à placer quelques informateurs au sein des bandes les plus en vue comme Les Saute-aux-Pattes de la Glacière ou les Monte-en-l’air des Batignolles. Il en a naturellement déduit que vous pourriez procéder à des arrestations dans les semaines qui suivent. »

Le Préfet Lépine répond avec une colère contenue :

« Monsieur le conseiller, placer des informateurs, c’est long et progressif. Il est difficile pour notre police d’arriver à infiltrer ces bandes d’Apaches qui terrorisent les quartiers. Ils sont en effet très jeunes -quinze à vingt ans – et très mobiles. Ils se connaissent entre eux fort bien et n’acceptent guère de nouvelles recrues. Autrement dit, nos tuyaux sur ces jeunes drôles sont trop récents et fragiles. Nous n’en sommes pas à pouvoir les arrêter.

– Eh bien, Monsieur le Préfet, cela n’était pas clair dans vos rapports. La prochaine fois, vous expliquerez mieux et serez plus explicites  »  (j’insiste sur le dernier mot pour voir s’il garde son calme jusqu’au bout).

  » Nos rapports sont techniques et nous ne savons pas l’usage que les politiques peuvent en faire  » rétorque Lépine. 

Je reprends ma démonstration :  » Je ne doute pas qu’un homme de votre expérience peut anticiper les réactions ministérielles. La situation est simple. Les Apaches se sont rendus maîtres de quartiers entiers de Paris la nuit. Ils cambriolent, dévalisent et agressent les bourgeois en toute impunité. Pas un sergent de ville en vue. La presse se fait l’écho d’une opinion publique qui a peur et ne se sent plus protégée.

En réponse à ce sentiment d’insécurité, les plus hautes autorités de l’Etat doivent apporter enfin des preuves de l’action efficace des pouvoirs publics.

Je maintiens : l’annonce de G.Clemenceau, après la lecture de votre rapport, était prévisible  »  (je guette toujours le moment où le Préfet risque de sortir de ses gonds).

Silence de mes interlocuteurs, le préfet Lépine reste finalement relativement calme.

Ma stratégie – y aller « au flan » et sans état d’âme malgré mon affection pour le prestigieux Préfet – a donc payé.

Les hauts fonctionnaires face à moi ne se défendent plus. Ils me sentent très ferme et leur sens inné de la discipline les poussent à la soumission. J’imagine en outre que l’un craint pour son avancement, l’autre ne veut pas parler après son chef, et le troisième, sans doute, espère échapper personnellement à la corvée.

La suite de la conversation est plus technique mais aussi plus glauque. La préfecture étant incapable -sauf hasard – d’arrêter réellement une bande d’Apaches sous quinze jours, il faut donc imaginer comment des banales interpellations de petits coquins sans envergure pourraient être présentées à la presse comme l’arrestation d’Apaches de premier ordre.

Les plans les plus fous sont échafaudés…

Au moment où mes interlocuteurs quittent mon bureau, j’éprouve une vraie impression de malaise : nous sommes allés trop loin, j’ai franchi une ligne interdite. Les remords ne sont pas loin…

A suivre…

23 septembre 1908 : Itinéraire d’un tueur en série

 » Des coups terribles avaient été portés sur la face, on notait des traces évidentes de strangulation. La victime éventrée baignait dans son sang, elle avait les yeux révulsés de quelqu’un qui a connu un mort atroce.  »

Edouard Herriot avec lequel je finis mon repas, a fait des recherches sur les crimes de Joseph Vacher, le terrible tueur guillotiné il y a tout juste dix ans. Il a repris les minutes du procès des assises de Bourg-en-Bresse décrivant les dizaines de meurtres épouvantables de jeunes femmes et d’adolescents (souvent des bergers) perpétrés par celui qui était surnommé « Jack l’éventreur du Sud-Est ».

vacher2.1222145837.jpg

Le réveil du Vacher avant son exécution (guillotine) en 1898

 » Pourquoi ces recherches ?  » . Ma question vient du fait que j’ai un peu de mal à comprendre comment un jeune et brillant politique peut prendre un quelconque intérêt à se replonger dans une affaire criminelle horrible datant de plus de dix ans.

 » Malheureusement, ce Vacher fait un peu parti de la famille. Mon beau-père, le docteur Fleury Rebatel, président du Conseil général du Rhône et surtout directeur de maison de santé a eu l’occasion d’examiner et de suivre cet assassin hors normes. Avec son collègue Lacassagne, il a rendu des rapports d’expertise pour le procès concluant à la responsabilité atténuée de notre homme. Mon beau-père était quelqu’un de profondément humain. Il a examiné et suivi Vacher comme un vrai médecin et n’a pas porté sur lui le regard d’un juge. S’il n’a jamais oublié le sort terrible des victimes de ce monstre, il a aussi cherché à savoir ce qui se cachait dans ce cerveau malade.  »

– Et alors ?

– Vacher a été, lui-même, probablement violé par un garde champêtre alors qu’il n’était qu’un enfant. Il a été profondément perturbé par cette violence et a ensuite reproduit à l’infini sur ses victimes cette mutilation initiale.

– Vous concluez que Vacher était irresponsable ?

– Pas du tout. Mon beau-père apportait des explications, donnait aux enquêteurs de la matière pour comprendre, à l’avenir, d’autres coupables de séries de meurtres. Il permettait, par son analyse scientifique, de quantifier le degré exact de culpabilité de Vacher. Sans son travail, le procès aurait été complètement bâclé et la condamnation aurait été le seul reflet des passions d’une opinion publique chauffée à blanc.

vacher.1222145951.jpg

Joseph Vacher, l’éventreur violeur du Sud-Est

– Et le travail de votre beau-père a été compris ?

– Très peu. Nous avons tous reçu des lettres anonymes et des menaces. Dans ces courriers abjects, le docteur Rebatel était accusé de défendre le monstre, de protéger le violeur, d’empêcher la justice divine. Dans une missive, en rouge, était inscrit : vous êtes le médecin protecteur du Diable. Au plus fort du procès, mon beau père a même été insulté en pleine rue par des gens qui le regardaient de façon haineuse.

– Et vous reprenez le flambeau ?

– Je trouve que son travail sur Vacher a été courageux. Dans un procès dicté par les sentiments, la soif de vengeance, il a apporté de la Raison, de la sagesse, du recul. Il a permis aux parents des victimes de comprendre l’enchaînement des violences, il a donné une explication plausible à la série invraisemblable de meurtres.

Et puis, à qui faut-il en vouloir vraiment ? Au médecin qui s’efforce d’apporter des éléments sérieux à un procès ? Ne faut-il pas plutôt se retourner vers une gendarmerie et une police aux méthodes dépassées qui ont été incapables d’arrêter à temps ce criminel qui a pu écumer les campagnes pendant plusieurs années sans jamais être inquiété ?

Qui réformera enfin notre police pour qu’elle puisse mettre la main – à temps-  sur ce que je propose d’appeler les tueurs en série ? « 

20 septembre 1908 : le fichier de la belle Edvige

Il y en a partout. En haut, en bas, sur des kilomètres d’étagères. Des fiches blanches, roses, vertes ; neuves ou jaunies. Sur ces fiches figurent des renseignements précis sur toutes les personnes arrêtées par la police parisienne dont la plupart ont été ensuite condamnées : une photographie de face et de profil, des données anthropométriques (mesures du crâne, longueur de l’écartement des bras, taille, pointure du pied…) et des relevés d’empreintes digitales qui garantissent que l’on ne confondra pas un mauvais garçon avec un autre.

Ce travail considérable a été initié par un simple employé devenu chef de service et maintenant mondialement célèbre dans le milieu policier : Alphonse Bertillon.

alphonse-bertillon.1221800343.jpg

Alphonse Bertillon, l’un des pères d’une police plus scientifique

Dans toutes les polices occidentales, dans les congrès de criminologie, on parle de « la méthode Bertillon ».

L’idée n’est plus seulement de faire avouer un suspect (avec des méthodes qui excluent la torture mais qui restent souvent violentes) et d’avoir la « religion de l’aveu » : celui qui avoue serait forcément le coupable, il conviendrait donc de tout faire pour obtenir ces confessions. La police s’efforce de nos jours d’obtenir d’autres éléments pour confondre les malfrats. En utilisant bien le fichier, on peut retracer les déplacements de telle personne interpellée, être sûr d’une de ses condamnations antérieures, établir des liens entre membres d’une même bande organisée.

 » En utilisant bien le fichier  » ai-je écrit. C’est bien là le problème. Comment s’y retrouver dans toutes ces petites cartes multicolores, comment lire rapidement tous ces renseignements figurant sur des centaines de milliers de pages, comment distinguer parmi des milliers d’informations anodines celles qui ont un intérêt pour l’affaire criminelle en cours ?

Aucune machine, aucun être surnaturel ne peut aider le policier qui se noie dans cette masse d’informations. La vérité, la clef de l’énigme, le coupable est là, tout près, dans ces boîtes de rangement… mais où ?

Un seul recours, une seule arme : la mémoire humaine. Elle seule permet de mettre en relation les informations qui en valent la peine, elle seule garantit les bons liens entre fiches, elle seule guide les pas de l’enquêteur.

Deux mémoires s’affrontent : d’une part celles des policiers de terrain qui se rappellent telle ou telle affaire, tel ou tel nom, et qui savent ensuite où chercher dans les fiches ; d’autre part celle des employés aux écritures des salles d’archives. Ces derniers ne sortent guère des sous-sols mais établissent, avec leur belle écriture, des documents qui parfois, pour des raisons mystérieuses, attirent leur attention.

Parmi les employés des salles d’archive, il y a une jeune femme rousse assez bien faite de sa personne. Depuis son arrivée, la fréquentation des salles de classement par les policiers masculins a été multipliée par deux ou trois. Discrète mais efficace, elle sait écouter la demande des enquêteurs, elle les aide à chercher au bon endroit et a des intuitions fulgurantes. Elle fait des rapprochements géniaux auxquels personne n’avait pensé. Elle repense à de lointaines affaires et donc de vieilles fiches par tout le monde oubliées mais qui cachent la clef d’un meurtre jusque là mystérieux.

Sa mémoire impressionne tout le Quai des Orfèvres, sa capacité à trouver des indices décisifs est connue en haut lieu. Comme son prédécesseur Bertillon, les grands patrons de la Préfecture réfléchissent à son avenir et envisagent pour elle une promotion bien méritée.

Elle n’en a cure. Petit minois pétillant et plein d’humour, elle aime rester dans l’ombre des étagères, ne veut pas d’un bureau de « chef » qui l’éloignerait de ses fiches, de « ses chères petites cartes ». Elle ne veut pas de carrière et aime plaisanter avec ses autres collègues employés moins doués qu’elle.

Et surtout, elle ne veut pas être, un jour, appelée « madame » ou « mademoiselle ».

Non, elle répète à qui veut l’entendre :  » j’ai un beau prénom, bien de notre époque, appelez-moi Edvige « .

5 septembre 1908 : Les affaires de coeur de notre garde des Sceaux

 saint-nazaire-la-vieille-gare.1220503420.jpg

Saint-Nazaire, la gare, 1900

Il s’appelle Aristide, elle porte le prénom de Jeanne. Ils s’aiment passionnément comme on peut éprouver un amour fou quand on n’a pas trente ans. Dans les rues de Saint-Nazaire, sur la plage, dans les bois de pins… ils s’embrassent passionnément. C’est une jolie blonde potelée, c’est un beau brun qui parle bien et qui la fait beaucoup rire.

Une belle histoire ?

Elle devient un vrai cauchemar.

En fait, elle est mariée à un autre -mari trompé, mari jaloux – et son père est un entrepreneur de travaux publics très connu dans la région.

Lui, c’est un jeune avocat sans le sou, issu d’un milieu très modeste.

Les amants sont découverts un chaud 1er mai 1891 dans les bras l’un de l’autre et l’affaire est portée devant la Justice.

Jeanne est priée de s’éloigner du jeune homme qui voit sa carrière d’avocat brisée. Nous assistons dès lors à un -triste- vaudeville et à une affaire judiciaire à rebondissements. Le milieu bourgeois dont est issue Jeanne fait durement payer au jeune « impudent » Aristide sa liaison coupable. Les gazettes locales s’enflamment, les cafés, les dîners en ville, ne parlent plus que de cela.

Mois après mois, Aristide se défend, contre-attaque. Il est dos au mur, au chômage, n’a plus d’argent et seule sa combativité intacte lui permet d’éloigner les idées de suicide.

Il fait appel d’un premier jugement, va jusqu’en cassation. Il a raison, la Justice ne peut rien prouver. Ses moments de bonheur avec Jeanne ne méritent ni une telle publicité ni une telle sanction.

Les témoins de la scène du 1er mai 1891 finissent par se rétracter (« à cette distance, on ne voyait pas grand chose, Monsieur le Juge ! « ) et les plaintes de la famille de Jeanne sont dès lors retirées. La Cour d’appel de Poitiers acquitte définitivement les prévenus considérant que le dossier est vide. A la fin de l’audience, le Président prend à part Aristide et lui glisse : « Mon cher maître, ce que vous avez fait, nous l’avons tous fait … »

Vingt ans après.

Nous sommes en 1908. Aristide s’est fait un nom. C’est Monsieur Briand, Garde des Sceaux, ministre de la Justice réformateur, audacieux, redoutable stratège. Homme de gauche, partisan du dialogue avec les syndicats, c’est un poids lourd du gouvernement. Il parle toujours très bien et sait enflammer les foules ou convaincre une Chambre souvent difficile à manier.

briand.1220503536.jpg la-belle-otero.1220503680.jpg

Aristide Briand ; la « Belle Otero »

Il a toujours beaucoup de charme et plaît aux dames. Il n’est pas marié et on ne lui connaissait jusqu’à présent que des liaisons de passage. On prétend qu’il a connu la belle Otero, cette vedette du demi-monde qui a séduit tant de personnages de premier plan.

Aujourd’hui, c’est plus sérieux. Aristide Briand s’affiche avec la comédienne pleine de talents Berthe Cerny. Ils se voient régulièrement dans la belle demeure de l’actrice à Saint-Cloud. Ils vivent presque ensemble.

Il est heureux, enfin.

Porté par le regard admiratif de Berthe qui vient écouter ses discours à l’Assemblée, Aristide oublie enfin l’aguichante Jeanne de sa jeunesse pauvre, la triste histoire de Saint-Nazaire. Il oublie qu’on a voulu le briser, lui qui n’avait pas de relations, pas d’appuis en hauts lieux. Il oublie cette haine d’une bourgeoisie de province contre un jeune avocat sorti du rang et osant séduire une jeune femme issue d’un milieu riche et établi. Il oublie les cancans qui salissent, les regards des bien-pensants qui se détournent,  les insultes qui abaissent. il oublie cette justice locale au service d’une classe, ces juges qui refusaient de voir qu’ils n’avaient aucune preuve solide contre lui.

Il était à terre, il s’est relevé. Il a grandi, est devenu fort. Son poste au gouvernement est prestigieux, il a tous les honneurs publics.

Vingt ans après, il a droit aussi au bonheur privé. Ne doutons pas que les beaux yeux de Berthe vont le porter encore loin.

cerny-2.1220503832.jpg 

La comédienne Berthe Cerny n’a d’yeux que pour A. Briand

17 juillet 1908 : Combat pour une presse libre

le-fou.1216271340.jpg

Le scandale, le spectaculaire, le meurtre : la presse et son public de 1908 aiment le fait divers sanglant, le coup de folie commenté avec gourmandise

Il a vingt-quatre ans. Il y croit à son métier de journaliste ! Son journal, Le Matin, ne lui a pas donné encore l’autorisation de signer ses articles mais il écume déjà les couloirs de la Chambre à la recherche de « toutes les informations utiles sur les parlementaires ». Il me confie gravement :  « Echotier : un bon tremplin pour apprendre, réfléchir à ce que je veux faire vraiment. Contrairement à beaucoup de mes confrères, je ne salis pas ma plume dans des articles sans intérêt. Je peux même continuer à rédiger mes chers poèmes quand les prises de paroles des députés sont trop longues et répétitives.  »

En apparence, la presse ne s’est jamais aussi bien portée. Plus de dix millions d’exemplaires vendus chaque jour en France ! Talonnant le Petit Parisien et son gros million de numéros vendus chaque jour, on trouve Le Journal, Le Petit Journal…et Le Matin, employeur de mon jeune ami Albert Londres.

Pourtant, le quotidien des 6000 journalistes français n’est pas toujours à la hauteur de leurs rêves d’enfants.

Ils se voyaient parcourir le monde comme des reporters célèbres ? La plupart restent enfermés dans des locaux poussiéreux, fournissant de l’information brute à des « rewriters » qui piochent dans cette matière pour écrire des articles qui resteront souvent anonymes. Les « grandes plumes » des années 1850 ont disparu. Le journal vise un large public et ne s’embarrasse pas d’individualités originales.

 » Mon journal commentait quatre crimes par jour il y a quinze ans. J’ai compté : nous en sommes à six ou sept aujourd’hui. Du meurtre, du sang qui dégouline, les cris d’effroi des victimes… les lecteurs en redemandent. Il faut tenir en haleine un public versatile qui peut à tout moment acheter le journal concurrent si nous n’avons pas su le retenir. Le but n’est donc plus d’informer mais de plaire, de vendre toujours plus pour rembourser ceux qui acceptent d’apporter leurs capitaux pour faire tourner nos rotatives.  »

L’indépendance ? Un combat permanent et difficile. Albert Londres m’explique qu’il est pratiquement exclu d’écrire un article sérieux sur les sociétés pourvoyeuses de publicité qui confient leurs réclames à la toute puissante Société générale des annonces qui monopolise la vente d’espace des principaux titres parisiens.

L’agence Havas, pour sa part, contrôle une bonne part des informations de première main et peu de journaux ont les moyens de vérifier ce qu’elle avance. Ils se contentent dès lors de reprendre les dépêches sans esprit critique.

Fournir une information financière de qualité relève aussi de l’exploit. Les organismes boursiers financent les annonces financières, « tiennent » une bonne part des journalistes spécialisés. La manipulation des cours demeure ainsi une tentation permanente. Bien malin celui qui peut se procurer des éléments fiables et neutres sur les emprunts russes !

Alors il rêve, notre Albert. Il se voit partir loin de tout cela ou s’immerger dans des réalités inconnues de tous comme… les asiles de fous ou les bagnes. Il regrette de ne pas avoir pu couvrir la guerre entre le Japon et la Russie.  » J’étais trop jeune pour partir à Port Arthur ». Il accumule une énergie qui ne demande qu’à se libérer. Il veut témoigner « de l’intérieur », faire réfléchir, surprendre voire choquer.

Et, surtout, sortir de « beaux textes ».

Pour lui, il  y aura toujours un lien entre la presse et le monde merveilleux des poètes.

3 juillet 1908 : Que s’est-il réellement passé à Toungouska ?

 tunguska.1215067817.png

Toungouska : une météorite géante (?) percute la terre le 30 juin 1908 en Sibérie

Que s’est-il réellement passé à Toungouska en Sibérie ? 

« Le 30 juin, vers sept heures, une énorme boule de feu ( une météorite ?) a surgi dans le ciel et s’est abattue sur une région heureusement presque déserte de tout être humain. Le bruit de l’explosion a été entendu à Novonikolaïevsk mais aussi à Irkoursk, alors que les deux villes sont distantes de plus de 1500 kilomètres. Une lumière aveuglante a aussi été perçue sur plusieurs centaines de kilomètres. Enfin, les premiers témoignages évoquent des dégâts (arbres couchés, sol brûlé) sur une surface équivalente à la taille d’un département français. Des incendies se sont déclenchés et ne sont toujours pas éteints. » 

Le message de notre ambassade à Moscou confirme ce que nous lisons dans la presse. Cela est spectaculaire et inexpliqué. 

Nous n’expliquons pas non plus que les nuits soient particulièrement claires ces derniers jours à Paris comme à Londres. Des habitants de la capitale anglaise cités par le Times indiquent qu’ils arrivent à lire leur journal à minuit comme en plein jour. Ceci reste un peu exagéré mais c’est vrai que le ciel est particulièrement clair jusqu’à très tard dans la soirée et que le couché de soleil s’accompagne de nuages roses à forte luminosité. 

Voilà, j’ignore s’il y a le moindre lien entre les événements russes de Toungouska et nos nuits bizarrement plus lumineuses que d’habitude. Ces phénomènes ne m’empêchent pas de dormir mais mon esprit cartésien est un peu mis en échec.  

Aujourd’hui, je rencontre un ami diplomate russe. Je vais évoquer cette question avec lui. Il faudrait absolument qu’une expédition scientifique se rende sur les lieux de l’explosion, au fin fond de cette Sibérie inhabitée. Nous sommes plusieurs au bureau… brûlants d’en savoir plus.

1er juillet 1908 : Cafouillages militaires

le-brennus-percute-la-framee.1214860865.jpg

Le contre-torpilleur La Framée fait une fausse manoeuvre, percute le cuirassé Brennus et coule en quelques minutes. Un des nombreux accidents dont est victime une marine française désorganisée.

Quelques dizaines d’heures encore à bord du cuirassé Brennus, de retour vers Toulon. Je me prépare à rendre compte de ma mission à Constantinople au directeur de cabinet de G. Clemenceau, Etienne Winter. Il va falloir que je justifie mon arrestation par la police du sultan puis mon évasion rocambolesque grâce aux hommes pilotés par le 2ème bureau (service de renseignement de l’armée).

 Je profite de ces longs moments d’inactivité pour discuter avec les marins et leurs officiers. Conversations anodines dans un premier temps ; plus sérieuses par la suite, au fur et à mesure que la confiance s’installe. L’armée est une grande muette mais avec de la patience, on peut la faire parler.

Ce que j’apprends est inquiétant. En écoutant les hommes d’équipage, les mécaniciens ou les officiers de quart, je découvre une marine bien éloignée de celle qu’évoquent les amiraux à Paris.

Avant ma traversée à bord du Brennus, j’avais connaissance des multiples accidents qui avaient durement touché la « Royale » ces dernières années : naufrages successifs des croiseurs Sully en 1905, Chanzy et Jean Bart en 1907. Naufrage aussi du sous-marin Farfadet (un panneau mal refermé avant la plongée !). Puis la terrible explosion du cuirassé Iéna en pleine rade de Toulon. Tout cela l’an dernier.

explosion-iena.1214861293.jpg

Le cuirassé Iena est détruit par une explosion en pleine rade de Toulon en 1907

Les différentes enquêtes de commandement dont les rapports passaient sur mon bureau concluaient immanquablement « aux regrettables enchaînements d’erreurs humaines » et dédouanaient la haute hiérarchie militaire.

Ce que me disent les hommes du Brennus est tout autre et rejoint les conclusions d’une commission d’enquête parlementaire et indépendante, dont le rapport a été tenu secret.

Le matériel de la marine est mal entretenu, faute de crédits suffisants. Les mécaniciens, les ouvriers des entrepôts sont souvent recrutés à la va-vite et mal formés.

 » Et monsieur le conseiller, vous savez, dans les arsenaux, eh bien, c’est le foutoir ! Nous n’avons même pas assez de cales sèches pour réparer les différents navires !  » m’indique ce quartier maître  avec un fort accent de Marseille.

Le commandant, dans un langage plus châtié, ajoute :  » Nos cuirassés font pâle figure par rapport à leurs homologues britanniques. Ils vont moins vite – vingt noeuds contre vingt-cinq – sont plus petits – 20 000 tonnes contre 30000 -et conservent une artillerie de plus faible calibre, avec un tir de plus courte portée. L’instabilité ministérielle, les économies de bouts de chandelles imposées par le ministère des finances, l’éloignement des amiraux et des états majors des réalités de terrain, le désintérêt de l’opinion publique et de la presse, expliquent cet état des choses. Faut-il une guerre pour que la France se réveille avec horreur et découvre qu’elle ne peut plus assumer sa défense convenablement ?  »

le-brennus-et-la-framee.1214861139.jpg

Le Brennus percute La Framée

Il conclut, avec fatalisme, en évoquant une catastrophe qui hante ses nuits :  » Vous vous rendez compte que le seul bateau que le Brennus a coulé appartenait … à la Marine nationale ? Dans la nuit du 25 août 1900, au large de Gibraltar, nous avons percuté le contre-torpilleur La Framée. Mal commandé, mal dirigé, ce navire s’est jeté sur nous de façon idiote et nous n’avons pu l’éviter. C’était une nuit de pleine lune, on y voyait comme en plein jour. La Framée, écrasé par le cuirassé beaucoup plus imposant, a disparu dans les flots en quelques minutes avec une cinquantaine de matelots. J’ai honte !  »

Au fur et à mesure des confidences des marins, je prends des notes, beaucoup de notes. G. Clemenceau doit être informé de ce qui se passe. La France n’est plus une grande puissance navale… et personne ne le sait.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑