14 juin 1910 : Sauver les petits criminels

Edouard Dufal, 45 ans, a une jambe de bois. Vif, de bonne humeur, il s’engage sur l’esplanade des Invalides. L’air frais du soir de juin rend son retour de soirée agréable, il se plaît à accélérer son allure et à doubler les autres passants. Soudain, trois jeunes gens le rejoignent en courant et deux d’entre eux s’efforcent de lui immobiliser les bras pendant que le dernier cherche à lui dérober sa superbe montre chronomètre.

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Paris est actuellement terrorisé par de jeunes Apaches à l’argot fleuri

Dufal, doté d’une force peu commune, se débat violemment, envoie de grands coups de jambe, frappe dans le tas avec ses deux gros poings. Les jeunes Apaches poussent des cris de douleurs mais ne lâchent pas prise, tels des chiens de chasse persuadés de parvenir à fatiguer leur proie. Les bruits mats des membres qui s’abattent sur les chairs bleues, le sang qui gicle des nez et des mâchoires, les jurons et grognements de bêtes, témoignent du caractère sans merci de la lutte. Les Apaches ont fort à faire pour parvenir à leur fin. On peine à distinguer la victime des bourreaux.

Dufal lance une nouvelle fois sa jambe sur l’un des jeunes bandits. Celle-ci se brise net.

Sans se décontenancer, l’infirme ramasse l’objet et le fait tournoyer autour de lui , comme une grande masse. Il ne voit pas l’un des Apaches qui se faufile dans son dos et l’assomme d’un coup de casse-tête. Le bande de malandrins tente de s’enfuir laissant le malheureux Dufal à même le sol. Les gardiens de la paix arrivent enfin et interpellent toute la bande.

Conduits devant le commissaire du quartier, Ferdinand Gentil, les trois voyous révèlent leur âge : 14, 15 et 17 ans.

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L’affaire fait grand bruit dans l’opinion et les journaux pressent le gouvernement d’agir. Les petits criminels, les enfants violents inquiètent.

Je fais ce jour le point avec deux illustres sénateurs, Ferdinand Dreyfus et Léon Bourgeois. Ils bataillent depuis plusieurs années pour faire aboutir une proposition de loi modifiant le code pénal pour les mineurs.

« Il faut cesser de mettre les enfants en danger au contact d’autres voyous dans les maisons de correction ! Il faut juger les jeunes à part, avec des tribunaux et des juges spécialement formés, loin des malfaiteurs habituels ! Plutôt que de placer les petits criminels dans des établissements d’où ils sortent encore plus corrompus, nommons des conseils de famille ou des gardiens chargés de les suivre, sans les enfermer, pour les mener dans la voie du relèvement moral. Si chaque enfant est pris en main par un adulte responsable, il peut être sauvé. »

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Les sénateurs Ferdinand Dreyfus et Léon Bourgeois

Je prends des notes pour qu’Aristide Briand, ministre de l’Intérieur et Président du Conseil, puisse rassurer le grand public et montrer que nous agissons.

Les mots clef s’inscrivent à l’encre noire sur mon petit carnet et m’aident à mémoriser l’essentiel, les grands principes de cette réforme pénale, ambitieuse et généreuse à la fois : « Juger à part, ne pas enfermer, ne pas mélanger les jeunes criminels entre eux, les faire accompagner par des adultes responsables, considérer que la régénération est possible si la société s’en donne les moyens ».

Edouard Dufal va mieux. L’hôpital Laënnec vient de lui façonner une prothèse neuve. En réponse aux journalistes qui le pressent de questions sur ce qu’il veut dire aux Apaches qui l’ont agressé, il répond : « La prochaine fois, ils se méfieront d’un infirme. J’ai retrouvé une nouvelle jambe de bois et eux, eh bien, à la sortie du tribunal, je leur souhaite de redémarrer d’un bon pied. »

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7 avril 1910 : Un revolver comme justificatif

« Vous vous voulez vraiment un nouveau justificatif ? » L’indigent ricane, narquois et brandit soudain un revolver en direction de Paul Dubois employé du bureau de bienfaisance du XIVème. Pour ce dernier, le monde bascule. Il était concentré sur toutes les pièces déjà fournies par son interlocuteur, il s’efforçait de lui expliquer avec calme qu’il n’était pas possible de débloquer une aide compte tenu de l’enquête faite par les services de la ville : « décision de mes chefs » répétait-il.

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Il ne s’attendait pas à ce brusque débordement. C’était le dernier rendez-vous du jour avant le départ à 17 heures, le retour à la maison de Cachan pour passer un bon moment dans son minuscule jardin, aussi bien tenu que ses dossiers.

L’arme s’approche : c’est un vrai revolver. Tendu par un fou, conscient d’avoir complètement inversé le rapport de force. Le canon noir avec, au fond, la mort. Le doigt crispé sur la détente, un léger tremblement et toujours ce rire sardonique.

Dubois lève les mains, se recule sur sa chaise, cherche à savoir s’il peut se sauver, disparaître comme dans un conte pour enfant. Il se demande s’il rêve, si c’est bien lui, l’employé aux écritures matricule 5473 du 9ème bureau de la ville, qui est visé. De bonnes notes, une hiérarchie contente de son travail consciencieux, des collègues affables qui partagent leur gamelle avec lui le midi dans la salle d’attente fermée à cette heure, transformée en cantine. Et maintenant ce revolver, comme dans les journaux. L’homme armé attrape le pauvre Dubois par les cheveux et braque son revolver sur sa tempe : »Ce justificatif te suffit, mon cher ? » braille-t-il.

Les collègues du bureau se découvrent soudain un début de courage et tentent de dégager Dubois. Un commencement de lutte, des cris, le coup de feu part. Le fonctionnaire s’écroule, touché à la tête, le sang gicle sur la couverture bleue du dossier et cache son titre : « Ouverture d’un secours d’urgence pour M. Ripoul ».

« Ripoul ? bien connu des services ! » Le commissaire de police du XIVème arrondissement vient me rendre compte des graves événements qui viennent de se produire dans le bureau de bienfaisance de son quartier. Il a interrogé le meurtrier : c’est le même homme qui avait tenté d’attirer l’attention sur son triste sort en septembre dernier en tailladant au canif une toile de maître au Louvre. « Clac, clac, clac, trois coup dans « Le Reniement de Saint Pierre ». Il a peur de rien notre Ripoul. Il est allé voir le gardien du musée en disant que c’était lui et qu’il se constituait prisonnier. »

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« Le Reniement de Saint Pierre », oeuvre exposée au Louvre

Le policier me déroule l’histoire lamentable de ce pauvre Ripoul, pourtant issu d’un milieu relativement aisé et qui a tout raté dans sa vie. Fin de l’école à douze ans, les Halles et les marchés puis l’ouverture d’une échoppe de bandagiste. Pas aimable le Ripoul, intelligent, compétent mais sombre : les clients se font rares, les fins de mois sont difficiles. Le loyer est de plus en plus dur à payer à temps, le banquier prête un peu d’argent puis exige brusquement le remboursement intégral des sommes versées. Ripoul est pris à la gorge. Il veut que l’on parle de lui dans tout Paris et plante trois coups de canif dans le tableau du Louvre. L’effet est immédiat : dix articles dans la grande presse, un procès sensationnel très suivi, des expertises psychiatriques qui conduisent à son irresponsabilité et son internement à Saint-Anne.

Six mois après, Ripoul sort. Toujours aussi fou mais libre.

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Le Louvre en 1910

« Aujourd’hui, eh bien c’est un peu pareil. » reprend le commissaire. « Il venait de recevoir son avis d’expulsion. J’étais chargé de le mettre dehors dès demain. A la rue qu’il aurait été, le pauvre gars. Il voulait attirer l’attention sur son compte. C’est réussi. »

Je prends des nouvelles de Dubois qui sort du coma. Il a perdu beaucoup de sang mais il vivra. Ses chefs ont décidé qu’il ne sera plus jamais au contact avec le public. Il va recevoir une belle médaille de la Ville.

Un fonctionnaire tranquille dont la vie bascule d’un coup, un pauvre fou qui finira ses jours au bagne ou à la prison de Melun, un tableau du Louvre que des spécialistes tentent de réparer, un commissaire tout fier de raconter son affaire au cabinet du ministre, des journalistes qui piaffent d’impatience à la porte de mon bureau pour remplir leurs colonnes du lendemain : nous vivons une belle époque.

16 février 1910 : Scandale chez les macchabées

« En fait, on ne sait pas bien qui est inhumé et enterré ! » La voix du directeur d’hôpital devient blanche, son angoisse ne fait que monter. Je tente de le calmer en lui faisant répéter lentement les faits. Au départ, un garçon d’amphithéâtre indélicat se fait remarquer pour son impertinence voire sa grossièreté. Les familles des personnes décédées s’en plaignent. On le soupçonne en outre de voler les dents en or des cadavres et certains l’ont vu boire l’alcool utilisé en chirurgie.

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Le cortège funéraire d’une personnalité dans le Paris des années 1910

« Mais là n’est pas le plus fâcheux, monsieur le conseiller. Ce garçon devait s’assurer que chaque famille reconnaissait son parent décédé et attacher ensuite une carte avec les noms et adresse au poignet du corps sans vie. » Il complète, très mal à l’aise : «  Nous venons de découvrir qu’il ne reportait ensuite jamais ces informations sur les suaires eux-mêmes. Ce qui conduisait les employés des pompes funèbres à ne pas être bien sûrs qu’ils emmenaient le bon corps. En quand le garçon était ivre, les croque-morts se servaient presque au hasard !»

Je regarde le haut fonctionnaire se rider profondément, se tordre de honte et je fais moi-même une grimace, en signe d’écoute et d’empathie. Même si de nombreux décès ont lieu à domicile, les grands malades opérés ou les accidentés meurent de plus en plus à l’hôpital. La confusion a donc dû toucher un nombre considérable de personnes.

Un long silence pendant que nous imaginons des dizaines d’enterrements de Parisiens se substituant les uns aux autres, dans un charivari que l’on ne peut qualifier de joyeux.

Je sens poindre le scandale de la République : des milliers de familles aussi éplorées que choquées demandant des vérifications immédiates, des exhumations ; des centaines de plaintes déposées contre l’Administration, une campagne de presse acharnée réclamant des têtes haut placées.

Je me vois recevoir toutes les grandes lignées de la capitale pour expliquer l’inavouable : oui, monsieur, madame, la tombe sur laquelle vous allez vous recueillir n’abrite pas votre vieille mamie. Où est-elle ? Nous cherchons, madame, monsieur, nous cherchons…

Scènes glauques: le riche baron « machin » a laissé sa place au sieur « truc » petit épicier. Les riches élégantes en manteau venaient donc se recueillir sur la tombe d’un homme du peuple anonyme ! Brassage de classes sociales dans l’au-delà, distribution des corps par la seule main de Dieu : le message de l’Evangile sur la vacuité des gloires terrestres prend toute son importance. Le garçon d’amphithéâtre indélicat s’est transformé en démiurge rebattant les cartes de la vie et de la mort.

Le directeur d’hôpital ne me laisse pas longtemps dans mes réflexions philosophiques. De sa voix aigrelette, il me pose la question que je redoute : « Monsieur le conseiller, que fait-on ? »

Je m’approche de lui, profitant de ma taille plus imposante que la sienne, je lui saisis l’épaule de façon protectrice. Je le fais pivoter et l’emmène dans un coin sombre de la pièce en lui parlant d’une voix basse mais ferme : « Votre petite affaire, vous en avez parlé à quelqu’un ? » Le directeur me répond les yeux baissés comme un enfant qui doit se faire pardonner d’avoir trempé son doigt dans un pot de confiture : « Non, monsieur le conseiller. Je vous l’assure. »

Je tranche alors définitivement : « Eh bien, cher ami, vous allez continuer à vous taire. Vous remplacez votre garçon d’amphithéâtre, vous vous assurez que les noms sont maintenant bien reportés sur les suaires et nous en restons là. La République n’a pas besoin d’un scandale de plus ! »

Le pauvre fonctionnaire, plus humble que jamais et qui pensait perdre sa place séance tenante, se confond en excuses, bredouille des mots de remerciement saccadés peu compréhensibles. Il finit par me promettre avec un humour bien involontaire « d’être muet… comme une tombe. »

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