18 février 1909 : Le singe qui vole …

Depuis quelques jours, dans ce grand magasin de la rive droite, le manège d’un client inquiète les agents chargés de la surveillance. Celui-ci se promène dans les rayons, longuement et n’achète finalement jamais rien. Sa mise négligée laisse penser qu’il n’est guère aisé.

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Au Printemps Haussmann ou aux Galeries Lafayette, il se passe vraiment de drôles de choses avec des clients bizarres…

A la longue, les lentes et a priori inutiles déambulations de notre quidam au teint mat et aux lourds cheveux noirs, inquiètent. Il est alors prévu de le faire suivre discrètement et d’observer ses agissements.

Nous sommes mercredi, dans l’après midi, l’individu frôle les étalages d’une riche bijouterie. Un commis vient de reposer un magnifique collier de perle qu’une élégante cliente voulait examiner.

Soudain, un petit bruit bizarre fait sursauter les surveillants.

Le long bras d’un animal velu sort de la poche de l’homme mystérieux et s’empare avec une rapidité surprenante de cet objet de grande valeur.

Une dizaine de minutes plus tard, nous sommes devant l’étalage des bagues. Ce même agile bras poilu prolongé d’une main crochue se saisit de deux ou trois d’entre elles et les fait disparaître dans la grande poche de notre mystérieux inconnu.

A la suite de ce flagrant délit, les agents de surveillance prennent une décision. Ils attendent que l’homme quitte le magasin et avec l’aide d’agents de la sûreté, procèdent à son interpellation.

Quelle n’est pas leur surprise de trouver, dans la poche du manteau miteux du voleur, un magnifique ouistiti à la tête minuscule et aux yeux très éveillés !

En procédant à l’interrogatoire, ils découvrent que l’homme s’appelle Miguel Androvar, qu’il est Mexicain, saltimbanque habitant dans une roulotte à la Porte de Montreuil. Son singe est parfaitement dressé pour des missions toutes plus malhonnêtes les unes que les autres.

Androvar a été placé sous mandat de dépôt.

Son singe se demande, tout en jouant avec une pomme, au fond de sa fourrière, quand il pourra à nouveau exercer ses talents…

13 février 1909 : Anaïs, flagellée en place publique

Anaïs Cartier a la réputation d’avoir des moeurs faciles. Les hommes de la petite bourgade de l’Isère dans l’arrondissement de Grenoble, où elle habite, viennent souvent la visiter. « On passe un bon moment avec elle, il faut pas s’gêner » s’exclament les ouvriers de l’usine du coin, « c’est toujours mieux qu’à la maison » complètent l’épicier et le boulanger, habitués des lieux.

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Grenoble et sa gare, dans les années 1900. Le drame d’Anaïs a lieu dans l’arrondissement de Grenoble, dans une bourgade proche de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs

Ce soir de février, le rapport de la gendarmerie de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs, à laquelle la commune d’A. Cartier est rattachée, indique que les choses tournent au drame.

Il est six heures, la nuit est tombée. M. B. , commerçant père de famille, est en compagnie d’Anaïs. Ils sont dans une tenue qui montre que la visite ne relève plus de la seule courtoisie.

Soudain, la femme de M B. et ses trois grands fils, décident de se rendre chez Anaïs pour obtenir des explications. Trouvant une porte close, ils la défoncent avec leurs pioches. Le commerçant surpris s’enfuit pieds nus et en maillot dans la neige.

Les trois fils furieux envahissent la maison et se saisissent d’Anaïs. Ils la rouent de coups pendant de longues minutes, insensibles à ses cris de frayeur et de douleur. Puis, ils lui passent une corde au cou et la traînent dans les rues du village. Arrivés sur la place publique, ils la flagellent sans qu’aucun habitant n’intervienne.

L’infortunée créature est finalement abandonnée par ses bourreaux sur un tas de fumier. Elle regagne quelques instants plus tard son domicile poursuivie par les huées des femmes de la commune.

Le rapport de gendarmerie est arrivé jusqu’à mon bureau avec ce commentaire du préfet local :  » le moyen âge n’est pas terminé partout » .

26 janvier 1909 : 1500 vies sauvées par la TSF

1500 personnes viennent d’être sauvées d’une mort certaine grâce à la télégraphie sans fil.

Que s’est-il passé ?

En cette froide nuit tombante de fin janvier 1909, le paquebot anglais « Republic », de la White Star Line, s’éloigne à vitesse moyenne des côtes américaines, en plein brouillard. Il se dirige vers l’Europe.

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Le Republic, paquebot transatlantique de la compagnie White Star Line, est équipé de la Tsf

En sens inverse, vient le navire italien « Florida » qui achève sa traversée de l’Atlantique nord.

Les deux navires avancent avec une visibilité quasi nulle, l’un des deux (l’enquête devra déterminer lequel) a quitté la route réglementaire séparant les navires allant vers les Usa de ceux qui en reviennent, dispositif permettant d’éviter les collisions.

Vers huit heures du soir, le Florida éperonne le Republic après avoir tenté une manoeuvre aussi vaine que désespérée pour l’éviter. Le choc est particulièrement violent et quatre passagers sont tués sur le coup.

Les voies d’eau du « Republic » se révèlent très importantes et noient rapidement la salle des machines.

Heureusement, le télégraphiste a le temps de remettre en état sa station Tsf endommagée par l’accident et lance un message CQD (Come Quickly Distress) message de détresse encore adopté par tous les opérateurs travaillant sur matériel Marconi, malgré la nouvelle norme internationale qui préconise le signal SOS (trois points, trois traits, trois points en alphabet Morse).

Le message indiquant la latitude et la longitude des navires en perdition, est capté par d’autres vaisseaux de la White Star Line possédant aussi la Tsf et par une frégate garde-côtes évoluant à proximité. Ces derniers se déroutent immédiatement pour porter secours.

Finalement, la totalité des passagers des deux navires entrés en collision sont embarqués à bord du « Baltic », gros vapeur allemand appartenant aussi à la White Star. Au moment où le dernier naufragé rejoint le pont du Baltic, le Republic disparaît définitivement, happé par les flots noirs et glacés de l’Atlantique.

La Tsf vient de préserver 1500 vies.

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Affiche de la White Star Line, compagnie anglo-américaine réputée très sûre qui a signé, le 31 juillet 1908, pour la construction de deux nouveaux paquebots géants

Le lendemain, au siège de la White Star, au 30 St James Street, à Liverpool, le Président directeur général, Joseph Bruce Ismay, jette quelques notes sur un carnet :

 » On voit bien que la sécurité des navires mérite d’être entièrement repensée. Il est important aujourd’hui de bâtir des coques rendant les bâtiments insubmersibles et de doter les équipages de moyens modernes de transmission pour faire venir les secours en cas de difficultés. A l’opposé, les canots de sauvetage,  inefficaces et désuets, qui occupent, de surcroît, une place inutile sur les ponts, doivent être réduits en nombre. Ainsi, un maximum de surfaces pourra être libéré pour une utilisation commerciale. Il convient d’appliquer ces principes aux deux gros navires en chantier de notre compagnie, depuis le contrat signé le 31 juillet 1908, transatlantiques qui promettent d’être les plus beaux du monde : l’Olympic et le Titanic. »

23 janvier 1909 : Cafouillage dans le contre-espionnage

Résumé des épisodes précédents : Fausse affaire d’espionnage, vraie « bavure » des services. Non, le sieur Gilbertas, arrêté il y a quelques jours, n’a pas dérobé des plans et des croquis ultraconfidentiels d’un cuirassé français ; non, l’Allemagne n’aura pas de secrets de fabrications de nos navires de la part d’un type qui se révèle être un déséquilibré et un affabulateur mais certainement pas un agent de l’ennemi. Après avoir fait le point avec le ministre de la Marine qui a découvert que l’affaire était bidon, je suis chargé de convoquer Célestin Hennion, directeur de la Sûreté à laquelle est rattaché depuis 1899 le contre-espionnage français.

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Célestin Hennion, directeur de la Sûreté et le Président du conseil, ministre de l’Intérieur Georges Clemenceau

Episode 3  : Un savon pour le directeur

Quand il rentre dans mon bureau, ses rides se creusent et son regard reste dur. C’est une main ferme mais moite qu’il m’a tendue. Ma tâche n’est pas évidente. Je dois dire le mécontentement du ministre à un homme pour lequel j’ai de l’admiration. C’est lui qui a mis en place les brigades mobiles, c’est aussi lui qui avait déjoué habilement un attentat contre la tsarine en 1901 et un autre contre Alphonse XIII roi d’Espagne en 1905. Droit, gros travailleur, « réformateur judicieux » comme le dit Clemenceau. Un grand policier, un grand bonhomme.

Et pourtant, ses services sont à l’origine d’un cafouillage qui nous plonge, vis à vis de la presse et de l’opinion, dans le ridicule. Quelle idée d’avoir laissé annoncer l’arrestation d’un homme pour espionnage alors que rien n’était confirmé ? Pourquoi ne pas avoir fait expertiser plus rapidement les documents litigieux trouvés à Vichy ? Comment expliquer l’absence de réaction des services à l’annonce -il y a déjà plusieurs semaines – par les arsenaux que des documents sur le cuirassé Voltaire avaient, eux, bel et bien disparu ?

Mes propos sont prudents, factuels. J’exécute ma tâche délicate sans en rajouter. Mon ton est respectueux vis à vis d’un homme qui a fait beaucoup pour notre pays et ne peut répondre de tout.

Constatant mon absence d’arrogance, Célestin Hennion se détend et commence à expliquer, avec calme, la situation du contre-espionnage français :

– La situation des services concernés n’a jamais été examinée que sous l’angle politique. Après l’Affaire Dreyfus, le « faux Henry » et l’absurde dossier secret établis par le service de renseignement militaire, section des statistiques, il a été décidé de séparer le contre-espionnage de l’armée. Le ministère de l’Intérieur qui savait gérer, lui, une procédure judiciaire, paraissait tout indiqué pour récupérer cette mission.

C’est donc la Sûreté générale qui a été chargée de protéger notre territoire contre les visées secrètes de l’ennemi.

Au départ, les commissaires spéciaux, au nombre de 200 environ, ont été rattachés à un contrôleur général des services de la surveillance du territoire puis, à partir de 1907, aux brigades mobiles, dont je suis à l’origine.

Je me risque à une question :

– Et tout cela fonctionne comme vous l’entendez ?

– Non, pas du tout. Les commissaires spéciaux sont trop peu nombreux et ne font pas que du contre-espionnage. Ce ne sont pas des policiers professionnels de la question. Ils ne connaissent ni les affaires militaires (l’armée préfèrerait se couper un bras plutôt que de les former), ni les procédés industriels. Bref, les secrets militaires et industriels ne sont pas protégés par des spécialistes.

Vous ajoutez à cela les traditionnelles rivalités entre services : le service de renseignement de l’armée n’a toujours pas digéré de ne plus avoir de compétences dans les affaires intérieures ; la préfecture de police -distincte de la Sûreté – s’est dotée d’une cinquième section des Renseignements généraux qui fait le même travail. Nous ne sommes pas très au clair non plus sur la mission exacte de la police des Chemins de fer ou sur celle du « service officiel » (contrôle postal)… en définitive, tout cela forme un joyeux fouillis qui favorise les bévues comme celle de Vichy.

– Bref, c’est au ministre de mettre de l’ordre là-dedans… avant de s’en prendre à vous ?

– Monsieur le conseiller, je n’osais pas le formuler aussi directement mais maintenant que vous le dites…

Nous nous séparons bons amis. Officiellement (c’est ce que je répèterai au Patron), le grand policier a reçu un savon. Cela aura été un savon… très doux.

22 janvier 1909 : « Espion, lève-toi ! »

Episode 1 L’arrestation de l’espion

L’homme est élégant, de mise soignée, beau parleur, il plaît aux dames. Dans l’hôtel de Vichy où il est descendu, on le connaît sous le nom de Raphaël Dufraisse mais quelques rues plus loin, dans un autre établissement, il se faisait appeler Théophile Vallore.

Son déjeuner pris, il quitte le restaurant de la Gare, rue de Paris. En partant, il laisse tomber une lettre pas encore cachetée qu’il vient d’écrire. La bonne de l’établissement la ramasse quelques heures plus tard au moment de faire le ménage et la remet au directeur.

Ce dernier découvre, avec surprise, un courrier destiné à un amiral allemand, rédigé pour moitié en français et pour l’autre moitié dans la langue de Goethe. La seconde page est un bordereau relativement incompréhensible et trois autres feuilles sont couvertes de croquis et de plans en coupe, représentant les tourelles d’un cuirassé qui vient d’être construit à Toulon : le Voltaire. 

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Le tout nouveau cuirassé Voltaire, lancé à pleine vitesse…

Le sang du chef d’établissement ne fait qu’un tour : il confie le tout à la gendarmerie. Cette dernière examine les documents et saisit la brigade mobile la plus proche, compétente en matière de contre-espionnage.

Le lendemain matin, au moment où notre individu (qui s’appelle en fait Jean-Pierre Gilbertas, originaire de Courpière dans le Puy-de-Dôme) s’apprête à monter dans un train pour rejoindre Paris, cinq commissaires spéciaux de la Sûreté procèdent à son arrestation. 

Ils l’entourent dans la salle d’attente de la gare et bloquent toutes les issues. Le divisionnaire s’approche de Gilbertas et lui dit :

– Pas un geste mon gaillard, tu es en état d’arrestation. Espion, lève-toi !

Episode 2 Le ministre de la Marine dans mon bureau

Alfred Picard, notre nouveau ministre de la Marine, est assis en face de moi, je lui explique rapidement la situation :

– Monsieur le ministre, voilà une affaire d’espionnage qui arrive au plus mauvais moment. Nous essayons de faire voter 800 millions de crédits nouveaux pour votre Marine, soit un cinquième du budget de l’Etat. Les parlementaires vont s’exciter sur cette lamentable bévue de vos services. L’état-major me confirme que des plans du cuirassé Voltaire ont bien disparu de vos bureaux d’étude.

– Monsieur le conseiller, pouvez-vous me montrer les documents à l’origine de l’arrestation de Gilbertas ?

Je lui tends la liasse. Homme d’ordre, polytechnicien, haut fonctionnaire reconnu, Picard examine les feuillets un par un pendant dix bonnes minutes.

Au fur et à mesure de sa lecture, son visage, jusque-là un peu pâle, s’éclaircit et un sourire commence à poindre sur ses lèvres minces. Il jette enfin le tout sur mon bureau et s’écrit :

– Monsieur le conseiller, c’est peut-être le bazar dans ma Marine, mais vos services de contre-espionnage de la Sûreté ne valent guère mieux. N’importe quel individu doué en dessin peut confectionner les documents que je viens de lire. Ils ne présentent aucun intérêt stratégique et peuvent être réalisés… en regardant à l’oeil nu le cuirrassé Voltaire lorsqu’il sort de nos arsenaux. Tout cela est bidon!

A suivre… 

5 janvier 1909 : On va bientôt sortir la guillotine !

Les discours de Jaurès et de Briand n’auront servi à rien. Le projet de loi débattu à partir de juillet 1908 qui avait pour objectif de faire abolir la peine de mort dans notre pays n’a pas obtenu de majorité à la Chambre en décembre dernier.

Pourtant, nous étions bien partis. Le clan des abolitionnistes avait marqué un point en lançant une procédure parlementaire tendant à supprimer la peine capitale et le Président Fallières avaient pris la décision de gracier tous les condamnés en attendant le vote final des députés. Résultats : pendant deux, trois ans, la guillotine – appelée aussi « les bois de justice » – avait été remisée et le bourreau national, Anatole Deibler, avait dû trouver un autre emploi.

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Anatole Deibler, l’exécuteur en chef des arrêts criminels de France est le fils de Louis Deibler, lui-même bourreau et descendant de bourreau.

L’horrible affaire Soleilland a fait basculer l’opinion publique dans un sens défavorable à toute remise en cause de la peine capitale. Une petite fille de 11 ans violée et étranglée ! Comment discuter sereinement à la Chambre après un crime aussi épouvantable ?

Que reste-t-il du débat entre les députés ? Deux beaux comptes-rendus de séance du 3 juillet et 18 novembre 1908. Deux pages importantes de l’Histoire de notre pays où Barrès d’un côté, Jaurès et Briand de l’autre ont fait assaut d’éloquence pour convaincre et emporter l’adhésion. Deux conceptions de l’homme, du devoir du législateur et du juge. Deux visions de la société et de l’humanité.

Dans quelques jours, Deibler reprend son travail. Je suis chargé de fixer avec lui les conditions de ses relations avec la Presse. Je commence avec un peu d’ironie :

– Monsieur Deibler, alors, votre petite société reprend du service !

– Il n’y a pas de volonté de profit dans tout cela. Juste celle de servir la Loi, répond-il calmement en tirant sur sa cigarette.

– Vous tuez cependant ?

– Non, j’exécute.  Nuance. Je suis le bras du juge, la lame tranchante de la société qui se protège. Je suis autant au côté de l’assassin que le prêtre qui lui donne les derniers sacrements. Je fais mon métier de façon humaine, avec compassion. Je ne fais pas les lois, je fais mon devoir. Vous remarquerez que pendant deux ans, je n’ai pas fait parler de moi, je n’ai pas pris position dans le débat sur la peine de mort alors que mon emploi en dépendait.

– Justement, pour l’avenir, vos relations avec les journaux…

– …n’existeront pas. Je n’ai pas de commentaires à faire à la presse. Je ne suis célèbre que par ce que je représente. On parle de moi avec effroi, avec horreur et souvent avec une délectation morbide. Je n’y suis pour rien. Je n’ai aucune relation avec les journalistes et je les laisse me transformer en symbole, malgré moi ou plutôt sans moi.

– Vous ne parlez à personne de ce que vous faites ?

– Je confie mes impressions à… de petits carnets d’écolier sur lesquels je note les crimes commis par les assassins et les détails de leur exécution. Ces cahiers sont personnels et secrets. Personne ne les lit.

Deibler me montre alors un exemplaire de ces documents : pages après pages, l’horreur de la peine de mort, les dernières paroles avant la fin, les derniers soupirs, les têtes qui roulent, le sang qui gicle des corps mutilés, le bruit mat des crânes qui tombent dans un panier en osier…

Satisfait de sa promesse de silence total (il me promet d’être muet « comme une tombe »), je serre la main de Deibler. Il me regarde en face et me lance :

– N’oubliez jamais : je suis comme vous, je représente la République et le peuple !

27 décembre 1908 , l’agression contre le Président de la République : la suite de l’enquête

Rappel des faits : 

Le Président de la République pratique ce qu’il appelle « le footing ». Devenu chef de l’Etat, il n’a pas voulu perdre ses habitudes acquises durant ses mandats de sénateur : tous les matins, qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’il neige, il marche d’un pas décidé de l’Elysée vers le Trocadéro et le Champ de Mars. Il aime à faire le tour de la place de l’Etoile et pousse souvent jusqu’aux profondeurs du Bois de Boulogne, pour revenir à son bureau vers 10 heures.

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Armand Fallières est Président de la République depuis janvier 1906, il a succédé au bien connu… Emile Loubet. Il se fait remarquer pour son opposition farouche à la peine de mort.

Ce matin, durant sa promenade, il devise, enjoué, avec M. Ramondou, secrétaire général de la présidence et le colonel Lasson, de son état-major particulier. Les deux hommes l’accompagnent souvent et apprécient l’humour de leur patron.

Des passants saluent avec sympathie le chef de l’Etat :  » regarde, c’est Moussou Fallières !  » disent certains en imitant son accent agenais. Souriant, le premier magistrat de France soulève son chapeau quand il croise une dame et fait un clin d’oeil aux enfants qui agitent les mains en sa direction.

Un peu plus loin, suivent deux inspecteurs de la Sûreté nationale qui estiment effectuer une mission tranquille en protégeant un Président très populaire dans le pays.

Soudain, tout bascule.

Au moment où Armand Fallières s’engage sur la chaussée de l’avenue d’Iéna, un jeune homme inconnu se précipite sur lui et le jette à terre violemment.

Personne n’a le temps de réagir sur le moment. On se demande un instant si ce n’est pas un déséquilibré qui tente d’embrasser le chef de l’Etat.

Le colonel Lasson et les inspecteurs de la sûreté parviennent à ceinturer l’agresseur. Celui-ci abandonne vite la lutte et se laisse maîtriser. M. Fallières, de constitution robuste, se redresse sur ses jambes, juste un peu essoufflé, légèrement égratigné au cou. Sa canne est brisée. Il ramasse son chapeau et reprend sa promenade, fâcheusement interrompue.

Un fiacre est réquisitionné par la police et permet de conduire le prisonnier au commissariat le plus proche.

– Qui êtes-vous et pourquoi avez-vous fait cela? demande le commissaire de quartier.

L’intéressé refuse de répondre jusqu’à ce qu’il soit conduit devant un juge d’instruction.

Le teint pâle, le regard maladif, les cheveux en bataille, il débite alors d’un coup :

– Je suis Jean Mattis, 34 ans, garçon de café. Je suis très content de ce que j’ai fait. Je voulais donner une leçon au chef de l’Etat qui se moque du monde. Je suis inspiré par Dieu et mon geste est destiné à dénoncer ses alliances scandaleuses avec les Francs-maçons.

Pendant ce temps, la presse nationale et internationale se couvre de gros titres :

 » Le chef d’Etat français attaqué par un fou violent  » ;  » M. Fallières, victime d’une lâche agression en pleine rue » …

Toutes les chancelleries envoient leur ambassadeur à l’Elysée pour faire part de leur soutien à M. Fallières.

Même Berlin fait preuve de solidarité.

L’ambassadeur d’Allemagne, le prince Radolin, vient de transmettre une lettre bien tournée où il exprime son indignation pour le geste de l’exalté et conclut par un message de grande sympathie à M. Fallières.

Après avoir lu le courrier, le directeur de cabinet commente, goguenard, cette affaire :

– Encore une agression comme cela et ils sont capables de nous rendre un bout de l’Alsace ou de la Lorraine, rien que pour nous consoler !

La suite au 27 décembre :

Jean Mattis, originaire de Val d’Isère, a agi seul. Il se prétend inspiré par les idées nationalistes et celles de l’Action Française (la police retrouve chez lui de nombreuses publications royalistes dont celles de Charles Maurras). Son avocat fait valoir que le chef de l’Etat n’a pas été blessé :  » Jean Mattis s’est borné à lui tirer la barbe » ne cesse-t-il d’affirmer.

Une perquisition est effectuée sans grand succès au syndicat des garçons de café dont Jean Mattis est membre. Aucun document trouvé ne permet d’éclairer le geste de Mattis.

G. Clemenceau déplore l’agression et la situe dans le climat de violence verbale voire physique dont est victime la République ces derniers mois. Il prend donc l’incident très au sérieux.

La décision est prise de renforcer la protection de l’ensemble des ministres. La garde du Sénat et de l’Assemblée est momentanément doublée. 

15 décembre 1908 : Petit meurtre en famille dans la Sarthe

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Episode 1 :  lundi 12 octobre 1908, le meurtre 

Les chevaux ont soif, ils savent que l’abreuvoir s’approche et le père Jolais peine à les retenir. Il est huit heures, il fait bientôt totalement nuit sur le village d’Avoise, dans le canton de Sablé du département de la Sarthe.

Les bêtes rejoignent le cul de sac, éloigné de toute habitation, où elles vont pouvoir se rafraîchir. Il fait déjà frais et Jolais, cultivateur à la ferme des Bouchères, marche énergiquement pour se réchauffer.

Arrivé à destination, Jolais détache les chevaux et les laisse boire tranquillement pendant qu’il allume sa pipe.

Derrière la haie, une ombre se faufile, quelques branches craquent, Jolais dresse l’oreille, scrute dans la nuit et se demande quel animal s’enfuit ainsi à son approche. Les chevaux restent paradoxalement très calmes et continuent à se désaltérer.

Soudain, sans que le paysan s’en rende compte, le canon d’une arme se braque sur lui. Quatre à cinq secondes passent. Puis, deux éclairs rouges, deux détonations, le père Jolais s’affaisse lourdement, après un long cri de douleur, touché à l’épaule et au flanc.

La mère Jolais qui a entendu les coups de feu accourt accompagnée de deux garçons de ferme portant des lanternes. Ils trouvent notre pauvre cultivateur baignant dans son sang. Il décède quelques heures plus tard en prononçant ces mots :  » là, dans la haie, un homme, là, dans la haie… « .

Episode 2 : octobre et novembre 1908, l’enquête et les soupçons

L’enquête menée initialement par la gendarmerie piétine. Personne n’a aperçu l’assassin s’enfuir ; les derniers mots de Jolais sur l’homme vu dans la haie ne désignent aucun coupable.

Pas de témoin, peu d’indice, aucun mobile apparent. Le meurtrier peut dormir tranquille.

Le magistrat instructeur est cependant frappé par un fait : d’habitude, ce n’est pas le paysan qui conduit les chevaux à l’abreuvoir mais l’un de ses domestiques, Joseph Foucault. L’assassin devait donc connaître ces circonstances particulières, il n’est sans doute pas éloigné du monde de la ferme tenue par Jolais.

On se décide à interroger Joseph Foucault lui-même. Celui-ci nie tout en bloc et dispose d’un alibi solde : il était ce lundi-là chez le barbier. Il est ainsi laissé en liberté sans être plus inquiété. 

Les habitants d’Avoise ne l’entendent pas de cette oreille. Ils font remarquer qu’il est très rare qu’un domestique aille chez le barbier en début de semaine. C’est plutôt à l’approche du dimanche qu’une personne de cette condition fait attention à son apparence. En outre, la barbe du jeune Joseph pouvait encore attendre une semaine de plus sans constituer une gêne.

Lors d’un repas de famille, le beau-père de la veuve Jolais se tourne vers Joseph et le regarde droit dans les yeux :

– celui qui a tué Jolais est un rude lâche ; moi à sa place, je me dénoncerais et ne laisserais pas inquiéter des innocents.

Le jeune garçon de ferme baisse alors les yeux et rougit.

Episode 3 : 21 novembre 1908, l’arrestation

Face à la rumeur publique qui accuse de plus en plus Joseph Foucault, le juge d’instruction ne peut rester indifférent. Il relance l’enquête et la confie à la brigade mobile de Nantes.

Le domestique est arrêté et longuement interrogé.

Il avoue être l’amant de sa patronne… mais réfute complètement être le meurtrier de son époux. Celui-ci battait peut-être sa femme mais cela ne conduit pas forcément le garçon de ferme qu’il est, à prendre la défense de sa maîtresse en se transformant en assassin.

La mare auprès de laquelle Jolais a été tué est entièrement vidée, pendant deux jours, par des ouvriers sous les ordres de la police pour retrouver des indices, notamment l’arme du crime.

Ces recherches minutieuses restent infructueuses.

Et Joseph nie toujours. Les indices à charge restent minces et l’on s’achemine vers une ordonnance de non lieu.

Episode 4 : 13 décembre 1908, la mère accuse son fils d’être le meurtrier

La vieille femme est en larme devant les magistrats. Mme Foucault s’exprime avec difficulté :

– C’est mon fils Joseph qui a tué M. Jolais, c’est horrible, je suis effondrée…

– Madame, qu’est-ce qui vous fait dire cela ?

– Peu de temps après le crime, mon fils a quitté la ferme des Jonchères et est revenu vivre chez-nous. Nous ne nous doutions de rien son père et moi. Un jour cependant, mon mari a retrouvé un fusil caché dans un abat-foin. Il a interrogé Joseph qui a avoué que le fusil lui appartenait. C’est alors que nous avons deviné la suite, l’effroyable vérité.

– Qu’avez-vous fait du fusil ?

– Mon mari l’a jeté dans la Sarthe. Nous espérions que notre fils que nous chérissons tant ne serait jamais inquiété.

– Qu’est ce qui vous décide aujourd’hui à parler ?

La mère relève la tête avec une flamme de colère dans les yeux :

– Ce n’est pas mon fils Joseph le plus grand coupable…

Episode 5 : 15 décembre 1908, le meurtrier par amour

Les magistrats continuent d’interroger la mère de Joseph Foucault.

– Mais si ce n’est pas votre fils le principal coupable, qui est-ce ?

– Vous n’allez pas me croire : c’est la veuve Jolais. C’est elle qui a poussé mon fils au crime.

Les juges, stupéfaits, la pressent de questions. Elle maintient ses accusations et les précise. Ils sentent alors qu’ils sont sur le chemin de la vérité.

Les policiers se rendent à nouveau à la ferme des Bouchères et retrouvent la veuve Jolais, toujours éplorée.

Le juge coordonnant l’instruction tente le tout pour le tout :

– Madame, inutile de continuer sur ce ton, nous avons la preuve que c’est Foucault qui a tué votre mari et que vous êtes sa complice. Vous êtes sa maîtresse et il a tué par amour, pour vous épouser.

– C’est faux, rétorque-t-elle.

Elle laisse passer un long silence et avoue :

-Oui, c’est Foucault qui a tué mon mari et c’est moi qui l’ai poussé à le tuer mais je ne voulais pas épouser ce garçon, il est trop jeune.

– Pourquoi donc teniez-vous à vous débarrasser de votre mari ?

– Pour épouser le frère de Joseph Foucault, qui est actuellement au service, mais qui rentrera bientôt au pays.

Les policiers de la brigade mobile poursuivent l’interrogatoire de la veuve Jolais toute la nuit. Ils obtiennent peu à peu tous les détails sur l’assassinat et sa préparation. La paysanne rusée avait tout prévu. Son mari n’avait aucune chance d’échapper à son tragique destin.

Au petit matin, l’horrible veuve, les cheveux défaits, les yeux rougis, les mains entravées par des menottes, est écrouée à la prison de la Flèche.

Sur son passage, les habitants de Sablé et d’Avoise crient leur indignation :

– A mort la veuve ! La guillotine pour la manipulatrice !

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Les deux photos : Avoise et ses environs. Tout est calme, tout est tranquille … et pourtant, en 1908, une horrible machination, deux coups de feu, un meurtre …

3 décembre 1908 : Quand le crime est signé par une femme

 » Il faut absolument que je vous raconte l’abominable histoire de la veuve Gras.  »

Le journaliste attentif prend des notes ; le commissaire Lepetit du 36 quai des Orfèvres, est ravi d’avoir trouvé un auditoire. Le thème de l’entretien ? Le crime au féminin. Quand les femmes commettent des crimes, quand la gent féminine tue.

 » La veuve Gras sentait que son amant, M. de la Roche lui échappait. Follement amoureuse, cet éloignement lui était insupportable. Elle décida donc de séduire un ouvrier, ami d’enfance, et après l’avoir totalement conquis, elle réussit à le convaincre de vitrioler M. de la Roche.

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Eugène Grasset : La Vitrioleuse

Le pauvre sire après cette agression devint un sujet de pitié et d’horreur. Mme Gras put alors se présenter comme la seule personne acceptant de s’occuper de lui et il était éternellement reconnaissant de ce dévouement. La femme était satisfaite, son amant, même défiguré, était de nouveau totalement à elle.

– Comment cette veuve s’est-elle trahie ?

– Eprise à la folie, elle maintenait M. de la Roche dans une dépendance totale. Les voisins, les amis ont commencé à se rendre compte qu’elle refusait qu’il sorte. Les médecins ont eu des doutes grandissants sur le respect des traitements destinés à soigner la victime. Plusieurs mois après l’agression à l’acide, le pauvre monsieur aurait dû recouvrer la vue et tel n’était pas le cas. Manifestement, quelqu’un empêchait la guérison de se produire. Petit à petit les soupçons se sont dirigés sur l’horrible veuve qui a fini par avouer toute la machination. Le pauvre M. de la Roche a été le dernier à admettre l’horrible vérité.

Cette affaire permet de retrouver deux aspects d’un crime féminin typique : la machination complexe et l’acharnement de la coupable qui finit par éveiller les soupçons.

Dans l’affaire Goglet que je vais vous narrer maintenant, nous voyons d’autres aspects de la criminalité féminine. Les femmes sont capables de refuser l’évidence et d’inventer des fables spectaculaires pour échapper au sentiment de culpabilité.

Mme Goglet était marié à un vieil homme riche physiquement diminué dont elle souhaitait se débarrasser. Elle décida un soir de mettre le feu à leur maison et tira cinq coups de feu sur son mari pendant son sommeil.

Ce dernier eut une chance incroyable. Les balles de revolver ne l’avaient que très légèrement touché et il réussit à quitter la maison avant que les flammes ne l’envahissent totalement.

Tout accusait Mme Goglet et pourtant celle-ci nia toute l’affaire farouchement, contre toute évidence avec des arguments incroyables.

Sa première ligne de défense fut d’accuser un « inconnu » qui avait mis le feu au domicile conjugal et qui ensuite avait tiré sur le vieil homme sans l’atteindre. Puis, devant l’abondance de preuves recueillies par mes collègues, elle se tut pendant trois jours. Enfin, pressée de questions par le juge, elle inventa une histoire à dormir debout.

Oui, Mme Goglet avait toute les raisons de souhaiter la mort de son mari ; oui, elle avait bien commis l’horrible forfait. Mais elle, dans le box des accusés, n’était que la soeur – physiquement très ressemblante – de la coupable. Elle clamait donc son innocence et jurait qu’elle se dévouait pour sa famille. Pendant tout le procès et après, pendant son incarcération, elle continua à se poser en martyre en se persuadant elle-même, de la vraisemblance de ce qu’elle racontait.  »

Le rédacteur du Petit Parisien frétille. Du sang, des tentatives de meurtres, des victimes qui essaient d’échapper à des femmes calculatrices et perverses… il imagine déjà son futur article à la une, un exposé sur les « femmes tueuses » qui fera vendre. Il se moque éperdument de la solidité scientifique des théories qu’il va exposer dans sa copie. Qui pourra le contester ? Quelques criminologues avertis ? Quelques féministes scandalisées par son accumulation d’idées reçues et d’affirmations péremptoires ? Peu importe, l’audience sera en rendez-vous et son directeur sera content 

Le commissaire Petit lui donne même sa phrase de conclusion :

 » Croyez ma vieille expérience de policier. C’est une femme qui règne en enfer ! « 

22 octobre 1908 : Les épouvantables chauffeurs de la Drôme

Une grande ferme isolée, non loin de Valence. Le soleil s’est couché depuis déjà deux bonnes heures. Jules Chenu, veuf, 62 ans, fier et riche paysan, passe un très mauvais moment. Entouré de trois malfras de la pire espèce, il est insulté, battu et jeté au sol. Nous sommes dans la grande salle centrale du bâtiment.

 » Où sont tes économies, vieux bouseux ?  »

Jules refuse de répondre. Il a amassé des sommes conséquentes et veut tout donner à ses cinq enfants lorsqu’il quittera ce bas monde.

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Les chauffeurs de la Drôme en 1908

Les coups redoublent. Celui qui tape le plus fort s’appelle Octave David. Il assène ses gifles avec méthode, il veut faire mal mais laisser au pauvre Jules la possibilité de parler.

Ce dernier est beaucoup plus solide que les bandits pouvaient le penser. On sent que son métier d’agriculteur qu’il pratique toujours, été comme hiver, par tous les temps, ses dizaines de vaches laitières, ses récoltes multiples, ce travail acharné mené depuis l’âge de douze ans, ont forgé une personnalité et un corps robuste.

Les gifles ne font rien, Jules ne parle pas. Son visage se déforme peu à peu, change de couleur, il fait quelques grimaces de douleur mais se tait. Il ne crie pas non plus, aucun voisin ne peut l’entendre.

 » On va te saigner, vieux porc !  »

C’est Urbain Liottard qui parle. C’est le plus vulgaire des trois. Le plus sadique aussi.

La suite de l’histoire est racontée avec émotion par le gendarme Rémy, qui a découvert le corps sans vie, déjà froid, de Jules Chenu, un matin du 22 octobre 1908. La victime était face contre terre, la gorge tranchée, les bras en croix dans la grande salle près de la cheminée :

 » Le père Chenu a été attaché. Les cordelettes que nous avons retrouvées par terre  le prouvent. Ses pieds sont totalement brûlés. Les « chauffeurs » lui ont mis les extrémités directement dans le feu pour le faire parler. Puis, pour ne pas être dénoncés, ils ont assassiné M. Chenu avant de partir. Je sais où sont les économies, le trésor de Jules. Il est toujours là, les bandits ne l’ont pas trouvé. Jules Chenu a été extraordinaire. Il n’a pas parlé.  »

« Ecartez-vous, nous prenons le commandement !  »

Le ton est sans appel. Le commissaire Floch, dirigeant la brigade mobile de Lyon, vient d’arriver et signifie aux gendarmes locaux :

 » Chers amis, les chauffeurs de la Drôme, maintenant, c’est l’affaire de notre police d’élite. Dans quelques mois, les criminels seront guillotinés, c’est moi qui vous le dit !  »

Les journalistes prennent fébrilement des notes et pensent à leurs gros titres du lendemain :

 » Les brigades du Tigre traquent les terribles chauffeurs  »

 » La population drômoise se rassure, les brigades de Clemenceau arrivent !  »

 » Bientôt la guillotine pour les bandits de Valence  »

Lorsque Octave David parcourt son journal, il sourit. Il en est à son quinzième meurtre et n’a toujours pas été arrêté. Le meneur de la bande des chauffeurs est en tenue de maçon. Il est sept heures. Son chantier va reprendre. Il ajuste sa casquette et sifflote.

Comme si de rien n’était.

21 octobre 1908 : Guerre de l’opium ou guerre des polices ?

 Opium. Nom magique, synonyme de perversion et de plaisir. L’Orient, les fumeries de Pékin, de Hong Kong et de Saigon. Ambiance décadente, rêves éveillés. Guerre de l’opium de la puissance anglaise pour conserver le monopole de production et de diffusion de cette substance très lucrative ; combat acharné des Américains plus puritains pour rendre illégale toute consommation et tout commerce de cette plante sur l’ensemble de la planète.

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Une fumerie d’opium en Chine au début des années 1900

Voilà les éléments, un peu exotiques, que j’avais en tête avant d’ouvrir et d’animer la réunion avec les différents services de police concernés par la lutte contre l’arrivée de l’opium en France.

Autour de la table : deux généraux de gendarmerie, le commissaire central de police de Marseille, un adjoint du préfet Lépine représentant la Préfecture de police, Jules Sébille, patron des brigades mobiles de la Sûreté générale et quelques collaborateurs des uns et des autres dont je ne me rappelle plus les noms.

Dès le début, l’ambiance est tendue. Les uns et les autres se détestent. Rivalité des gendarmes contre les policiers. Méfiance des policiers municipaux vis à vis des agents du ministère de l’Intérieur. Combat acharné entre la Préfecture de Police et les brigades mobiles.

Il faut convaincre tout ce petit monde d’avancer d’un même pas pour lutter contre des bandes très organisées de malfrats souhaitant écouler de lourds paquets d’opium dans les grandes villes françaises, en commençant par Paris.

La police de Marseille veut bien coopérer mais seulement avec le cabinet du ministre et estime ne pas avoir de comptes à rendre à ses collègues parisiens. Je rétorque immédiatement que l’étatisation de cette police,  officialisée en mars dernier, l’oblige à travailler avec les autres polices étatiques (brigades mobiles, Préfecture de police), sans passage systématique par le ministre ou ses représentants.

Renfrogné, Jules Sébille signale qu’il ne fera confiance qu’à « sa » brigade locale de police mobile et qu’il se moque donc de la coopération des autres policiers marseillais. Je lui indique qu’il risque donc de se priver de renseignements précieux sur ce qui se passe dans le port et ses environs.

La Préfecture de Police, dans une longue déclaration de son représentant, se plaint de ne pas avoir de renseignements sérieux des autres services français sur les arrivages probables d’opium sur son territoire et menace de recueillir elle-même ces informations « par tout moyen ». Sans ménagement, je réponds qu’il n’est pas question que la Préfecture fasse « bande à part » et je lui promets qu’elle aura ce dont elle a besoin pour travailler.

Après avoir ri de voir les policiers se déchirer entre eux, les gendarmes rappellent avec véhémence qu’ils n’ont aucun moyens pour lutter efficacement contre cette nouvelle forme de banditisme: pas d’automobile, trop peu d’effectifs spécialisés en police judiciaire, aucune formation aux méthodes de police scientifique.

Réunion épuisante. Menaces à peine voilées, coups bas, sorties théâtrales ou comédies pures et simples, ricanements quand l’autre parle. Tout est permis autour de la table.

Au bout de quatre heures de débat, l’heure du repas ayant sonné depuis longtemps, nous nous séparons sur un plan d’action, compromis entre les positions des uns et des autres :

– la police de Marseille contrôlera au quotidien le port de la ville ;

– la brigade mobile locale viendra la renforcer dès qu’une opération de saisie et d’arrestations en flagrant délit sera montée ;

– la gendarmerie et la préfecture de police seront prévenues par les policiers marseillais de tout arrivage d’opium sur leurs territoires respectifs ;

– la brigade mondaine de la Préfecture de Police se chargera, seule (sans la Sûreté), de toute opération sur Paris et les environs.

Au moment où la salle de réunion s’est totalement vidée, je me demande un instant si la réunion ne se serait pas mieux passée si j’avais obligé, au préalable, chaque participant à fumer… un peu d’opium.

20 octobre 1908 : La Mondaine et l’opium

Il nous arrive d’Inde ou d’Indochine. L’opium commence à envahir les ports français et à se répandre au sein de la population.

Il n’est pas évident de se faire une opinion sur l’arrivée de toutes ces substances issues du pavot.

Certains médecins disent qu’elles « font du bien » et insistent sur leurs vertus analgésiques. Les laboratoires pharmaceutiques allemands Bayer diffusent à grand renfort de publicité des petits flacons d’héroïne, dans toutes les pharmacies. J’ai sur mon bureau une brochure qui vante les propriétés de ce nouveau produit, qui semble compléter avec bonheur l’aspirine et permettrait de sauver les personnes devenues dépendantes de la morphine  :

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Brochure des laboratoires Bayer éditée en 1900

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Petite bouteille d’héroïne commercialisée par les laboratoires Bayer au début des années 1900

D’autres professionnels des hôpitaux commencent à tirer la sonnette d’alarme sur les risques liés à l’opium proprement dit.

Ils indiquent qu’ils récupèrent des patients dans des états lamentables. Les habitués de l’opium ne dorment plus, sont victimes de tremblements, tiennent des propos incohérents, vomissent, maigrissent et font des cauchemars éveillés.

En attendant que le monde des scientifiques ait tranché, le ministère de l’Intérieur doit être vigilant vis à vis des troubles à l’ordre public qui peuvent découler des trafics de ces substances.

La police marseillaise a déjà été obligée de renforcer ses effectifs pour lutter contre les bandes de voyous qui déchargent les bateaux originaires d’Asie et écoulent des substances toxiques sur toutes les villes du Sud. Le préfet des Bouches du Rhône nous alerte sur les arrivages prévus sur la capitale et sur le caractère dangereux des bandes chargées de leur commercialisation.

Je prépare actuellement une réunion que j’animerai demain avec les services -rivaux- de la Sûreté et de la Préfecture de police. L’objet de cette rencontre est « la chasse aux poisons modernes ».

Il va falloir convaincre les hommes de la célèbre Brigade Mondaine, dépendant de la Préfecture, de s’occuper de cette nouvelle forme de banditisme. S’ils refusent (la prostitution et les jeux leur demandent déjà beaucoup de travail), je leur indiquerai que le ministère s’appuiera, dans ce cas, exclusivement sur la Sûreté générale (et ses récentes brigades mobiles), compétente sur tout le territoire national.

La guerre des polices comme moteur de motivation dans les services ?

A suivre…

26 septembre 1908 : Halte aux « coups tordus » dans la police !

 » Vous vous imaginez que la presse n’aurait pas découvert un jour le pot aux roses ?  » Le directeur de cabinet Winter me passe un « savon » en règle. Non, je n’avais pas à donner des ordres aussi précis au Préfet de police. Non, nous ne pouvons pas demander à la police parisienne de procéder à des arrestations de petits malfrats sans envergure que nous ferions passer ensuite pour des interpellations d’Apaches célèbres. Non, le cabinet du Président du conseil ne doit pas tenter de manipuler la presse et ensuite l’opinion publique.

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Une bande d’Apaches pose pour la photo

Le « remontage de bretelles » est froid (M. Winter est toujours très courtois) mais sévère. Je n’en mène pas large, me rendant bien compte que je suis allé trop loin dans mon zèle à mettre en oeuvre l’annonce de G. Clemenceau à la presse où il évoquait « l’incarcération prochaine d’une célèbre bande d’Apaches ».

Winter reprend :  » Quand le Président du Conseil juge utile de faire une annonce aux journaux, vous devez garder la tête froide et ne pas vous lancer dans des initiatives douteuses. Que vous mettiez une certaine pression sur la Préfecture de police pour qu’elle obtienne des résultats conformes aux annonces ministérielles, pourquoi pas. Mais que vous demandiez aux services la réalisation d’une véritable manipulation, cela est contraire à la morale républicaine et je ne  peux l’accepter dans le Cabinet que je dirige.  »

Pour sauver ma tête, je propose à mon chef de reprendre tout le dossier avec ses nouvelles indications.

D’une voix blanche, je détaille les nouvelles options qui pourraient être prises :

 » Le plan que nous étudierons avec la Préfecture s’articule autour de trois grandes idées (je fais un exposé comme j’ai pu l’apprendre à l’Ecole Libre des Sciences Politiques) :

Rassurer, renforcer, communiquer.

– Rassurer les citoyens ordinaires en intensifiant les patrouilles de nuit dans les quartiers devenus les territoires des bandes d’Apaches (Glacière, Belleville, les Batignolles, rue de Lappe…). Pour cela, il faudra demander à la Préfecture de modifier le roulement des brigades de gardiens de la paix pendant trois à six mois et obtenir du ministère des Finances une indemnisation conséquente des hommes mobilisés ;

– Renforcer l’ïlotage dans les mêmes quartiers pour disposer d’informations plus fréquentes sur les déplacements de bandes organisées (NDLR : l’îlotage, qui nous vient de la police londonienne et du ministre anglais Robert Peel, est une valeur sûre quand on veut convaincre Winter) ;

– Accentuer la « communication » (c’est une expression favorite du préfet Lépine) vers la presse pour mieux expliquer la surveillance en cours des bandes d’Apaches et montrer que des résultats efficaces ne peuvent être obtenus que progressivement.  »

Winter m’écoute patiemment. Je le sens rassuré par ce plan beaucoup plus orthodoxe que celui que j’avais pu imaginer initialement. Il ajoute :

 » Il manque une partie à votre exposé : la répression. Il faudra veiller, si des Apaches sont effectivement arrêtés, à ce que le Parquet réclame des sanctions sévères aux juges. Il conviendra aussi d’être attentif à ce que les poursuites et les procès se déroulent rapidement. La machine judiciaire est souvent trop lente sur ce genre d’affaire. »

Au moment où je quitte le bureau de mon directeur, ce dernier me lâche cette parole définitive :

 » Et rappelez-vous, on ne préserve pas la République en demandant des coups tordus à notre Administration !  » 

25 septembre 1908 Insécurité : comment manipuler l’opinion publique ?

 » Le Président du Conseil l’a annoncé à la presse, maintenant, il faut le faire ! » Le ton que j’emploie est encore celui de la consigne bienveillante mais je suis prêt à le durcir.

Face à moi, le préfet Lépine et ses collaborateurs sont à la fois stupéfaits et outrés.

G. Clemenceau fait régulièrement des « confidences » aux principaux titres nationaux. Il distille des informations sur tous les sujets, dans son bureau ou à la buvette de la Chambre, à des journalistes avides de ses propos francs qui s’écartent souvent de certaines vérités officielles.

Notre Président et ministre de l’Intérieur serait-il allé cette fois-ci trop loin ? Fatigué de lire à la une du Petit Journal, du Gaulois, de l’Illustration ou du Figaro, les différents exploits des bandes de voyous appellées les « Apaches », il a annoncé que la Préfecture de police était sur le point d’arrêter une des bandes parmi les plus connues.

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Des bandes de voyous à l’accoutrement spécifique : les célèbres « Apaches » sèment la terreur

Je reprends :  » Le Patron avait entre les mains vos derniers rapports dans lesquels vous annonciez que vous aviez réussi à placer quelques informateurs au sein des bandes les plus en vue comme Les Saute-aux-Pattes de la Glacière ou les Monte-en-l’air des Batignolles. Il en a naturellement déduit que vous pourriez procéder à des arrestations dans les semaines qui suivent. »

Le Préfet Lépine répond avec une colère contenue :

« Monsieur le conseiller, placer des informateurs, c’est long et progressif. Il est difficile pour notre police d’arriver à infiltrer ces bandes d’Apaches qui terrorisent les quartiers. Ils sont en effet très jeunes -quinze à vingt ans – et très mobiles. Ils se connaissent entre eux fort bien et n’acceptent guère de nouvelles recrues. Autrement dit, nos tuyaux sur ces jeunes drôles sont trop récents et fragiles. Nous n’en sommes pas à pouvoir les arrêter.

– Eh bien, Monsieur le Préfet, cela n’était pas clair dans vos rapports. La prochaine fois, vous expliquerez mieux et serez plus explicites  »  (j’insiste sur le dernier mot pour voir s’il garde son calme jusqu’au bout).

  » Nos rapports sont techniques et nous ne savons pas l’usage que les politiques peuvent en faire  » rétorque Lépine. 

Je reprends ma démonstration :  » Je ne doute pas qu’un homme de votre expérience peut anticiper les réactions ministérielles. La situation est simple. Les Apaches se sont rendus maîtres de quartiers entiers de Paris la nuit. Ils cambriolent, dévalisent et agressent les bourgeois en toute impunité. Pas un sergent de ville en vue. La presse se fait l’écho d’une opinion publique qui a peur et ne se sent plus protégée.

En réponse à ce sentiment d’insécurité, les plus hautes autorités de l’Etat doivent apporter enfin des preuves de l’action efficace des pouvoirs publics.

Je maintiens : l’annonce de G.Clemenceau, après la lecture de votre rapport, était prévisible  »  (je guette toujours le moment où le Préfet risque de sortir de ses gonds).

Silence de mes interlocuteurs, le préfet Lépine reste finalement relativement calme.

Ma stratégie – y aller « au flan » et sans état d’âme malgré mon affection pour le prestigieux Préfet – a donc payé.

Les hauts fonctionnaires face à moi ne se défendent plus. Ils me sentent très ferme et leur sens inné de la discipline les poussent à la soumission. J’imagine en outre que l’un craint pour son avancement, l’autre ne veut pas parler après son chef, et le troisième, sans doute, espère échapper personnellement à la corvée.

La suite de la conversation est plus technique mais aussi plus glauque. La préfecture étant incapable -sauf hasard – d’arrêter réellement une bande d’Apaches sous quinze jours, il faut donc imaginer comment des banales interpellations de petits coquins sans envergure pourraient être présentées à la presse comme l’arrestation d’Apaches de premier ordre.

Les plans les plus fous sont échafaudés…

Au moment où mes interlocuteurs quittent mon bureau, j’éprouve une vraie impression de malaise : nous sommes allés trop loin, j’ai franchi une ligne interdite. Les remords ne sont pas loin…

A suivre…

23 septembre 1908 : Itinéraire d’un tueur en série

 » Des coups terribles avaient été portés sur la face, on notait des traces évidentes de strangulation. La victime éventrée baignait dans son sang, elle avait les yeux révulsés de quelqu’un qui a connu un mort atroce.  »

Edouard Herriot avec lequel je finis mon repas, a fait des recherches sur les crimes de Joseph Vacher, le terrible tueur guillotiné il y a tout juste dix ans. Il a repris les minutes du procès des assises de Bourg-en-Bresse décrivant les dizaines de meurtres épouvantables de jeunes femmes et d’adolescents (souvent des bergers) perpétrés par celui qui était surnommé « Jack l’éventreur du Sud-Est ».

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Le réveil du Vacher avant son exécution (guillotine) en 1898

 » Pourquoi ces recherches ?  » . Ma question vient du fait que j’ai un peu de mal à comprendre comment un jeune et brillant politique peut prendre un quelconque intérêt à se replonger dans une affaire criminelle horrible datant de plus de dix ans.

 » Malheureusement, ce Vacher fait un peu parti de la famille. Mon beau-père, le docteur Fleury Rebatel, président du Conseil général du Rhône et surtout directeur de maison de santé a eu l’occasion d’examiner et de suivre cet assassin hors normes. Avec son collègue Lacassagne, il a rendu des rapports d’expertise pour le procès concluant à la responsabilité atténuée de notre homme. Mon beau-père était quelqu’un de profondément humain. Il a examiné et suivi Vacher comme un vrai médecin et n’a pas porté sur lui le regard d’un juge. S’il n’a jamais oublié le sort terrible des victimes de ce monstre, il a aussi cherché à savoir ce qui se cachait dans ce cerveau malade.  »

– Et alors ?

– Vacher a été, lui-même, probablement violé par un garde champêtre alors qu’il n’était qu’un enfant. Il a été profondément perturbé par cette violence et a ensuite reproduit à l’infini sur ses victimes cette mutilation initiale.

– Vous concluez que Vacher était irresponsable ?

– Pas du tout. Mon beau-père apportait des explications, donnait aux enquêteurs de la matière pour comprendre, à l’avenir, d’autres coupables de séries de meurtres. Il permettait, par son analyse scientifique, de quantifier le degré exact de culpabilité de Vacher. Sans son travail, le procès aurait été complètement bâclé et la condamnation aurait été le seul reflet des passions d’une opinion publique chauffée à blanc.

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Joseph Vacher, l’éventreur violeur du Sud-Est

– Et le travail de votre beau-père a été compris ?

– Très peu. Nous avons tous reçu des lettres anonymes et des menaces. Dans ces courriers abjects, le docteur Rebatel était accusé de défendre le monstre, de protéger le violeur, d’empêcher la justice divine. Dans une missive, en rouge, était inscrit : vous êtes le médecin protecteur du Diable. Au plus fort du procès, mon beau père a même été insulté en pleine rue par des gens qui le regardaient de façon haineuse.

– Et vous reprenez le flambeau ?

– Je trouve que son travail sur Vacher a été courageux. Dans un procès dicté par les sentiments, la soif de vengeance, il a apporté de la Raison, de la sagesse, du recul. Il a permis aux parents des victimes de comprendre l’enchaînement des violences, il a donné une explication plausible à la série invraisemblable de meurtres.

Et puis, à qui faut-il en vouloir vraiment ? Au médecin qui s’efforce d’apporter des éléments sérieux à un procès ? Ne faut-il pas plutôt se retourner vers une gendarmerie et une police aux méthodes dépassées qui ont été incapables d’arrêter à temps ce criminel qui a pu écumer les campagnes pendant plusieurs années sans jamais être inquiété ?

Qui réformera enfin notre police pour qu’elle puisse mettre la main – à temps-  sur ce que je propose d’appeler les tueurs en série ? « 

20 septembre 1908 : le fichier de la belle Edvige

Il y en a partout. En haut, en bas, sur des kilomètres d’étagères. Des fiches blanches, roses, vertes ; neuves ou jaunies. Sur ces fiches figurent des renseignements précis sur toutes les personnes arrêtées par la police parisienne dont la plupart ont été ensuite condamnées : une photographie de face et de profil, des données anthropométriques (mesures du crâne, longueur de l’écartement des bras, taille, pointure du pied…) et des relevés d’empreintes digitales qui garantissent que l’on ne confondra pas un mauvais garçon avec un autre.

Ce travail considérable a été initié par un simple employé devenu chef de service et maintenant mondialement célèbre dans le milieu policier : Alphonse Bertillon.

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Alphonse Bertillon, l’un des pères d’une police plus scientifique

Dans toutes les polices occidentales, dans les congrès de criminologie, on parle de « la méthode Bertillon ».

L’idée n’est plus seulement de faire avouer un suspect (avec des méthodes qui excluent la torture mais qui restent souvent violentes) et d’avoir la « religion de l’aveu » : celui qui avoue serait forcément le coupable, il conviendrait donc de tout faire pour obtenir ces confessions. La police s’efforce de nos jours d’obtenir d’autres éléments pour confondre les malfrats. En utilisant bien le fichier, on peut retracer les déplacements de telle personne interpellée, être sûr d’une de ses condamnations antérieures, établir des liens entre membres d’une même bande organisée.

 » En utilisant bien le fichier  » ai-je écrit. C’est bien là le problème. Comment s’y retrouver dans toutes ces petites cartes multicolores, comment lire rapidement tous ces renseignements figurant sur des centaines de milliers de pages, comment distinguer parmi des milliers d’informations anodines celles qui ont un intérêt pour l’affaire criminelle en cours ?

Aucune machine, aucun être surnaturel ne peut aider le policier qui se noie dans cette masse d’informations. La vérité, la clef de l’énigme, le coupable est là, tout près, dans ces boîtes de rangement… mais où ?

Un seul recours, une seule arme : la mémoire humaine. Elle seule permet de mettre en relation les informations qui en valent la peine, elle seule garantit les bons liens entre fiches, elle seule guide les pas de l’enquêteur.

Deux mémoires s’affrontent : d’une part celles des policiers de terrain qui se rappellent telle ou telle affaire, tel ou tel nom, et qui savent ensuite où chercher dans les fiches ; d’autre part celle des employés aux écritures des salles d’archives. Ces derniers ne sortent guère des sous-sols mais établissent, avec leur belle écriture, des documents qui parfois, pour des raisons mystérieuses, attirent leur attention.

Parmi les employés des salles d’archive, il y a une jeune femme rousse assez bien faite de sa personne. Depuis son arrivée, la fréquentation des salles de classement par les policiers masculins a été multipliée par deux ou trois. Discrète mais efficace, elle sait écouter la demande des enquêteurs, elle les aide à chercher au bon endroit et a des intuitions fulgurantes. Elle fait des rapprochements géniaux auxquels personne n’avait pensé. Elle repense à de lointaines affaires et donc de vieilles fiches par tout le monde oubliées mais qui cachent la clef d’un meurtre jusque là mystérieux.

Sa mémoire impressionne tout le Quai des Orfèvres, sa capacité à trouver des indices décisifs est connue en haut lieu. Comme son prédécesseur Bertillon, les grands patrons de la Préfecture réfléchissent à son avenir et envisagent pour elle une promotion bien méritée.

Elle n’en a cure. Petit minois pétillant et plein d’humour, elle aime rester dans l’ombre des étagères, ne veut pas d’un bureau de « chef » qui l’éloignerait de ses fiches, de « ses chères petites cartes ». Elle ne veut pas de carrière et aime plaisanter avec ses autres collègues employés moins doués qu’elle.

Et surtout, elle ne veut pas être, un jour, appelée « madame » ou « mademoiselle ».

Non, elle répète à qui veut l’entendre :  » j’ai un beau prénom, bien de notre époque, appelez-moi Edvige « .

5 septembre 1908 : Les affaires de coeur de notre garde des Sceaux

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Saint-Nazaire, la gare, 1900

Il s’appelle Aristide, elle porte le prénom de Jeanne. Ils s’aiment passionnément comme on peut éprouver un amour fou quand on n’a pas trente ans. Dans les rues de Saint-Nazaire, sur la plage, dans les bois de pins… ils s’embrassent passionnément. C’est une jolie blonde potelée, c’est un beau brun qui parle bien et qui la fait beaucoup rire.

Une belle histoire ?

Elle devient un vrai cauchemar.

En fait, elle est mariée à un autre -mari trompé, mari jaloux – et son père est un entrepreneur de travaux publics très connu dans la région.

Lui, c’est un jeune avocat sans le sou, issu d’un milieu très modeste.

Les amants sont découverts un chaud 1er mai 1891 dans les bras l’un de l’autre et l’affaire est portée devant la Justice.

Jeanne est priée de s’éloigner du jeune homme qui voit sa carrière d’avocat brisée. Nous assistons dès lors à un -triste- vaudeville et à une affaire judiciaire à rebondissements. Le milieu bourgeois dont est issue Jeanne fait durement payer au jeune « impudent » Aristide sa liaison coupable. Les gazettes locales s’enflamment, les cafés, les dîners en ville, ne parlent plus que de cela.

Mois après mois, Aristide se défend, contre-attaque. Il est dos au mur, au chômage, n’a plus d’argent et seule sa combativité intacte lui permet d’éloigner les idées de suicide.

Il fait appel d’un premier jugement, va jusqu’en cassation. Il a raison, la Justice ne peut rien prouver. Ses moments de bonheur avec Jeanne ne méritent ni une telle publicité ni une telle sanction.

Les témoins de la scène du 1er mai 1891 finissent par se rétracter (« à cette distance, on ne voyait pas grand chose, Monsieur le Juge ! « ) et les plaintes de la famille de Jeanne sont dès lors retirées. La Cour d’appel de Poitiers acquitte définitivement les prévenus considérant que le dossier est vide. A la fin de l’audience, le Président prend à part Aristide et lui glisse : « Mon cher maître, ce que vous avez fait, nous l’avons tous fait … »

Vingt ans après.

Nous sommes en 1908. Aristide s’est fait un nom. C’est Monsieur Briand, Garde des Sceaux, ministre de la Justice réformateur, audacieux, redoutable stratège. Homme de gauche, partisan du dialogue avec les syndicats, c’est un poids lourd du gouvernement. Il parle toujours très bien et sait enflammer les foules ou convaincre une Chambre souvent difficile à manier.

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Aristide Briand ; la « Belle Otero »

Il a toujours beaucoup de charme et plaît aux dames. Il n’est pas marié et on ne lui connaissait jusqu’à présent que des liaisons de passage. On prétend qu’il a connu la belle Otero, cette vedette du demi-monde qui a séduit tant de personnages de premier plan.

Aujourd’hui, c’est plus sérieux. Aristide Briand s’affiche avec la comédienne pleine de talents Berthe Cerny. Ils se voient régulièrement dans la belle demeure de l’actrice à Saint-Cloud. Ils vivent presque ensemble.

Il est heureux, enfin.

Porté par le regard admiratif de Berthe qui vient écouter ses discours à l’Assemblée, Aristide oublie enfin l’aguichante Jeanne de sa jeunesse pauvre, la triste histoire de Saint-Nazaire. Il oublie qu’on a voulu le briser, lui qui n’avait pas de relations, pas d’appuis en hauts lieux. Il oublie cette haine d’une bourgeoisie de province contre un jeune avocat sorti du rang et osant séduire une jeune femme issue d’un milieu riche et établi. Il oublie les cancans qui salissent, les regards des bien-pensants qui se détournent,  les insultes qui abaissent. il oublie cette justice locale au service d’une classe, ces juges qui refusaient de voir qu’ils n’avaient aucune preuve solide contre lui.

Il était à terre, il s’est relevé. Il a grandi, est devenu fort. Son poste au gouvernement est prestigieux, il a tous les honneurs publics.

Vingt ans après, il a droit aussi au bonheur privé. Ne doutons pas que les beaux yeux de Berthe vont le porter encore loin.

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La comédienne Berthe Cerny n’a d’yeux que pour A. Briand

17 juillet 1908 : Combat pour une presse libre

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Le scandale, le spectaculaire, le meurtre : la presse et son public de 1908 aiment le fait divers sanglant, le coup de folie commenté avec gourmandise

Il a vingt-quatre ans. Il y croit à son métier de journaliste ! Son journal, Le Matin, ne lui a pas donné encore l’autorisation de signer ses articles mais il écume déjà les couloirs de la Chambre à la recherche de « toutes les informations utiles sur les parlementaires ». Il me confie gravement :  « Echotier : un bon tremplin pour apprendre, réfléchir à ce que je veux faire vraiment. Contrairement à beaucoup de mes confrères, je ne salis pas ma plume dans des articles sans intérêt. Je peux même continuer à rédiger mes chers poèmes quand les prises de paroles des députés sont trop longues et répétitives.  »

En apparence, la presse ne s’est jamais aussi bien portée. Plus de dix millions d’exemplaires vendus chaque jour en France ! Talonnant le Petit Parisien et son gros million de numéros vendus chaque jour, on trouve Le Journal, Le Petit Journal…et Le Matin, employeur de mon jeune ami Albert Londres.

Pourtant, le quotidien des 6000 journalistes français n’est pas toujours à la hauteur de leurs rêves d’enfants.

Ils se voyaient parcourir le monde comme des reporters célèbres ? La plupart restent enfermés dans des locaux poussiéreux, fournissant de l’information brute à des « rewriters » qui piochent dans cette matière pour écrire des articles qui resteront souvent anonymes. Les « grandes plumes » des années 1850 ont disparu. Le journal vise un large public et ne s’embarrasse pas d’individualités originales.

 » Mon journal commentait quatre crimes par jour il y a quinze ans. J’ai compté : nous en sommes à six ou sept aujourd’hui. Du meurtre, du sang qui dégouline, les cris d’effroi des victimes… les lecteurs en redemandent. Il faut tenir en haleine un public versatile qui peut à tout moment acheter le journal concurrent si nous n’avons pas su le retenir. Le but n’est donc plus d’informer mais de plaire, de vendre toujours plus pour rembourser ceux qui acceptent d’apporter leurs capitaux pour faire tourner nos rotatives.  »

L’indépendance ? Un combat permanent et difficile. Albert Londres m’explique qu’il est pratiquement exclu d’écrire un article sérieux sur les sociétés pourvoyeuses de publicité qui confient leurs réclames à la toute puissante Société générale des annonces qui monopolise la vente d’espace des principaux titres parisiens.

L’agence Havas, pour sa part, contrôle une bonne part des informations de première main et peu de journaux ont les moyens de vérifier ce qu’elle avance. Ils se contentent dès lors de reprendre les dépêches sans esprit critique.

Fournir une information financière de qualité relève aussi de l’exploit. Les organismes boursiers financent les annonces financières, « tiennent » une bonne part des journalistes spécialisés. La manipulation des cours demeure ainsi une tentation permanente. Bien malin celui qui peut se procurer des éléments fiables et neutres sur les emprunts russes !

Alors il rêve, notre Albert. Il se voit partir loin de tout cela ou s’immerger dans des réalités inconnues de tous comme… les asiles de fous ou les bagnes. Il regrette de ne pas avoir pu couvrir la guerre entre le Japon et la Russie.  » J’étais trop jeune pour partir à Port Arthur ». Il accumule une énergie qui ne demande qu’à se libérer. Il veut témoigner « de l’intérieur », faire réfléchir, surprendre voire choquer.

Et, surtout, sortir de « beaux textes ».

Pour lui, il  y aura toujours un lien entre la presse et le monde merveilleux des poètes.

3 juillet 1908 : Que s’est-il réellement passé à Toungouska ?

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Toungouska : une météorite géante (?) percute la terre le 30 juin 1908 en Sibérie

Que s’est-il réellement passé à Toungouska en Sibérie ? 

« Le 30 juin, vers sept heures, une énorme boule de feu ( une météorite ?) a surgi dans le ciel et s’est abattue sur une région heureusement presque déserte de tout être humain. Le bruit de l’explosion a été entendu à Novonikolaïevsk mais aussi à Irkoursk, alors que les deux villes sont distantes de plus de 1500 kilomètres. Une lumière aveuglante a aussi été perçue sur plusieurs centaines de kilomètres. Enfin, les premiers témoignages évoquent des dégâts (arbres couchés, sol brûlé) sur une surface équivalente à la taille d’un département français. Des incendies se sont déclenchés et ne sont toujours pas éteints. » 

Le message de notre ambassade à Moscou confirme ce que nous lisons dans la presse. Cela est spectaculaire et inexpliqué. 

Nous n’expliquons pas non plus que les nuits soient particulièrement claires ces derniers jours à Paris comme à Londres. Des habitants de la capitale anglaise cités par le Times indiquent qu’ils arrivent à lire leur journal à minuit comme en plein jour. Ceci reste un peu exagéré mais c’est vrai que le ciel est particulièrement clair jusqu’à très tard dans la soirée et que le couché de soleil s’accompagne de nuages roses à forte luminosité. 

Voilà, j’ignore s’il y a le moindre lien entre les événements russes de Toungouska et nos nuits bizarrement plus lumineuses que d’habitude. Ces phénomènes ne m’empêchent pas de dormir mais mon esprit cartésien est un peu mis en échec.  

Aujourd’hui, je rencontre un ami diplomate russe. Je vais évoquer cette question avec lui. Il faudrait absolument qu’une expédition scientifique se rende sur les lieux de l’explosion, au fin fond de cette Sibérie inhabitée. Nous sommes plusieurs au bureau… brûlants d’en savoir plus.

1er juillet 1908 : Cafouillages militaires

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Le contre-torpilleur La Framée fait une fausse manoeuvre, percute le cuirassé Brennus et coule en quelques minutes. Un des nombreux accidents dont est victime une marine française désorganisée.

Quelques dizaines d’heures encore à bord du cuirassé Brennus, de retour vers Toulon. Je me prépare à rendre compte de ma mission à Constantinople au directeur de cabinet de G. Clemenceau, Etienne Winter. Il va falloir que je justifie mon arrestation par la police du sultan puis mon évasion rocambolesque grâce aux hommes pilotés par le 2ème bureau (service de renseignement de l’armée).

 Je profite de ces longs moments d’inactivité pour discuter avec les marins et leurs officiers. Conversations anodines dans un premier temps ; plus sérieuses par la suite, au fur et à mesure que la confiance s’installe. L’armée est une grande muette mais avec de la patience, on peut la faire parler.

Ce que j’apprends est inquiétant. En écoutant les hommes d’équipage, les mécaniciens ou les officiers de quart, je découvre une marine bien éloignée de celle qu’évoquent les amiraux à Paris.

Avant ma traversée à bord du Brennus, j’avais connaissance des multiples accidents qui avaient durement touché la « Royale » ces dernières années : naufrages successifs des croiseurs Sully en 1905, Chanzy et Jean Bart en 1907. Naufrage aussi du sous-marin Farfadet (un panneau mal refermé avant la plongée !). Puis la terrible explosion du cuirassé Iéna en pleine rade de Toulon. Tout cela l’an dernier.

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Le cuirassé Iena est détruit par une explosion en pleine rade de Toulon en 1907

Les différentes enquêtes de commandement dont les rapports passaient sur mon bureau concluaient immanquablement « aux regrettables enchaînements d’erreurs humaines » et dédouanaient la haute hiérarchie militaire.

Ce que me disent les hommes du Brennus est tout autre et rejoint les conclusions d’une commission d’enquête parlementaire et indépendante, dont le rapport a été tenu secret.

Le matériel de la marine est mal entretenu, faute de crédits suffisants. Les mécaniciens, les ouvriers des entrepôts sont souvent recrutés à la va-vite et mal formés.

 » Et monsieur le conseiller, vous savez, dans les arsenaux, eh bien, c’est le foutoir ! Nous n’avons même pas assez de cales sèches pour réparer les différents navires !  » m’indique ce quartier maître  avec un fort accent de Marseille.

Le commandant, dans un langage plus châtié, ajoute :  » Nos cuirassés font pâle figure par rapport à leurs homologues britanniques. Ils vont moins vite – vingt noeuds contre vingt-cinq – sont plus petits – 20 000 tonnes contre 30000 -et conservent une artillerie de plus faible calibre, avec un tir de plus courte portée. L’instabilité ministérielle, les économies de bouts de chandelles imposées par le ministère des finances, l’éloignement des amiraux et des états majors des réalités de terrain, le désintérêt de l’opinion publique et de la presse, expliquent cet état des choses. Faut-il une guerre pour que la France se réveille avec horreur et découvre qu’elle ne peut plus assumer sa défense convenablement ?  »

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Le Brennus percute La Framée

Il conclut, avec fatalisme, en évoquant une catastrophe qui hante ses nuits :  » Vous vous rendez compte que le seul bateau que le Brennus a coulé appartenait … à la Marine nationale ? Dans la nuit du 25 août 1900, au large de Gibraltar, nous avons percuté le contre-torpilleur La Framée. Mal commandé, mal dirigé, ce navire s’est jeté sur nous de façon idiote et nous n’avons pu l’éviter. C’était une nuit de pleine lune, on y voyait comme en plein jour. La Framée, écrasé par le cuirassé beaucoup plus imposant, a disparu dans les flots en quelques minutes avec une cinquantaine de matelots. J’ai honte !  »

Au fur et à mesure des confidences des marins, je prends des notes, beaucoup de notes. G. Clemenceau doit être informé de ce qui se passe. La France n’est plus une grande puissance navale… et personne ne le sait.

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