Une bonne année 1911 ?

1910 est derrière nous, 1911 entre en scène. Les images de l’année qui s’achève défilent, en vrac : les inondations catastrophiques, les ballets russes, la mort de Tolstoï, la grande grève des cheminots, le changement de gouvernement…

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Notre pays de plus en plus policé s’est aperçu qu’il n’était pas à l’abri de la fureur des éléments. Mais à peine sauvé des eaux, il a su aussi s’ouvrir en grand sur le monde. Fascination pour l’Orient, le monde slave, les contes et légendes des steppes ou des forêts infiniment profondes.

La musique de Stravinsky étonne et détonne agréablement, la peinture se veut de moins en moins figurative, on découvre la puissance des rêves et Bergson montre un chemin qui n’est pas celui auquel Descartes nous avait habitué. Moins de science, de démonstrations logiques et plus d’instinct, d’irrationnel et d’exotisme. Le Dieu des catholiques a été chassé par la porte après des années de lutte anti-cléricale et ce sont des divinités d’ailleurs qui entrent par la fenêtre d’un Occident resté plus mystique que l’on ne le croit.

Et Olivier le Tigre dans tout cela ? La vie d’un homme plutôt heureux. Trois enfants très prenants mais si attachants ! L’aîné Nicolas rêve, à bientôt 15 ans, de piloter un aéroplane et en attendant, nous le poussons pour qu’il puisse entrer dans un grand lycée de Paris ; la cadette Pauline, 6 ans, très raisonnable, dévore déjà ses tout premiers livres et Alexis, 18 mois, continue à être le petit diablotin rieur, aux yeux bleus en amandes, mettant notre appartement sans dessus dessous.

Ma femme ? Elle a sans conteste commencé à épuiser les charmes de la vie au foyer. Elle qui avait su se faire remarquer comme assistante indispensable du sous directeur de la comptabilité, rue de Rivoli, elle reprendrait bien ses anciennes fonctions. La vie bourgeoise classique ne lui convient pas. Thé et petits gâteaux à cinq heures et discussions avec la bonne pour bâtir le menu du prochain déjeuner : non merci ! Je vais parler de tout cela avec le ministre Klotz. Peut-être la prendra-t-il à ses côtés.

Ma propre carrière ? Un moment menacée après le départ de mon protecteur Clemenceau, elle connaît un nouveau départ. D’abord méfiant, Briand apprécie maintenant mon expérience dans la gestion du ministère de l’Intérieur et met à profit mes bonnes relations avec les diplomates russes. Je regrette toujours le vieux Tigre ; ses traits d’esprit, son humour ravageur, ses colères sans lendemain me manquent mais je me fais à ce nouveau Patron, plus sobre, plus secret dans l’expression de ses sentiments. Birand a géré la grève des chemins de fer sans un mort, sans même une charge de cavalerie, évitant d’humilier l’adversaire. De la mesure, du sang froid, bref du grand art politique. Finalement, je suis assez fier de servir à ses côtés.

1911 s’annonce bien. Nos alliés russes et anglais sont solides, l’Allemagne nous respecte (enfin), les agriculteurs sont calmés, les ouvriers profitent de quelques avancées sociales. Une année tranquille s’annonce. J’en parlais avec une vieille dame en faisant la queue au bureau de poste. Elle m’a bizarrement attrapé la main en me glissant : « méfiez-vous de l’eau qui dort …. »

4 novembre 1910 : Remaniement ministériel raté

Négociations nocturnes, rebondissements de dernière minute, joie des entrants, fureur des sortants : Aristide Briand a constitué son nouveau cabinet qu’il vient de présenter au Président de la République, Armand Fallières.
Je n’ai pas réussi à convaincre le Président du Conseil de prendre des ministres ayant du poids.

Qui connaît Théodore Girard que nous mettons à la Justice ? Qui se soucie de Jean Morel, pâle ministre des colonies ? Comment ne pas étouffer un bâillement quand nous apprenons la nomination de Maurice Faure comme ministre de l’Instruction publique et des Beaux arts ?

Briand a voulu un gouvernement plus maniable, plus obéissant. Les fortes personnalités comme Millerand, Barthou ou Viviani ont disparu. Il n’a pas supporté leur soutien très tiède pendant le dur conflit des chemins de fer.

Je suis chargé de faire le tour des nouveaux ministres ayant des postes clef et de fixer les méthodes de travail qu’ils devront suivre avec la Présidence du Conseil.

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Un nouveau ministre des Finances, affable mais discret et au faible poids politique, Louis-Lucien Klotz

Ma rencontre avec le nouveau patron de la rue de Rivoli Louis-Lucien Klotz me plonge dans l’ennui. Il évoque son « grand projet » de centralisation du contrôle financier des ministères dépensiers à travers la mise en place d’une réunion trimestrielle. Il me demande conseil sur une centralisation identique des réponses aux observations de la Cour des Comptes. Je lui réponds avec des arguments techniques en me demandant si j’ai affaire à un chef de bureau ou à un ministre.

L’entretien avec Louis Puech ministre des travaux publics est à l’avenant. Sans réel programme pour son ministère, il continue à tempêter sur ce qu’il considère être « le » scandale de la Troisième république : la mauvaise conservation des archives du ministère des colonies en Afrique. Il veut une enquête interne immédiate sur cette « délicate question ». Je lui suggère de s’occuper en priorité de son propre portefeuille ministériel avant de venir fouiller dans celui du voisin.

J’évite enfin de croiser Louis Lafferre, ministre du travail, anticlérical forcené, impliqué dans le scandale des fiches et défenseur de la délation dans l’armée. Seule son amitié pour mon ancien patron Clemenceau me retient de dire du mal de lui à Briand.

Bref, un nouveau gouvernement décevant. La Chambre ne s’y trompe pas et lui accorde une confiance très mesurée par 296 voix contre 209.

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Une mine d’anecdotes sur la Belle Epoque, des films, des articles, des photos… dans le groupe  » Il y a un siècle » !

30 octobre 1910 : Briand sauve sa tête

Briand a sauvé sa tête. Avec maestria. Nous avons répété ensemble hier soir et une partie de la nuit. Tout a été travaillé et rien n’a été laissé au hasard. Je lui ai proposé de se défendre face aux députés outrés par sa bévue de la veille, en utilisant trois méthodes : l’explication, la dramatisation… et l’humour.

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Jean Cruppi a été l’un des parlementaires scandalisés par les propos d’Aristide Briand hier.

Explication : Aujourd’hui, devant la Chambre, Briand est donc revenu sur l’incident de la veille où il avait donné l’impression qu’il pouvait choisir de rentrer dans l’illégalité si les circonstances l’exigeaient. Il a insisté sur le fait qu’il avait été interrompu dans son argumentation et que ses propos étaient plus nuancés qu’ils n’y paraissaient. Il a aussi évoqué sa profonde fatigue consécutive au dur conflit avec les cheminots. Fatigue qui explique une moindre vigilance dans son discours. Sa sincérité et son humilité ont fait merveille quand il est revenu sur ce moment douloureux.

Dramatisation : Le Président du Conseil a laissé entendre habilement que son gouvernement qui venait de ramener le calme dans des circonstances difficiles, restait un rempart contre les désordres. Les députés gagnaient donc à ne pas faire tomber le Ministère maintenant. Sauf à faire, en quelque sorte, un saut dans l’inconnu. Plus, il fallait même éviter une « demi-confiance » qui laisserait le gouvernement faible et sans autorité.

Briand a aussi tendu ses mains en direction des parlementaires et après un silence un peu théâtral, il leur a dit, pour rappeler que le calme était revenu dans les trains sans charge de la troupe et sans tir des soldats : « Voyez, je n’ai pas de sang sur les mains »

Humour : Il était prévu que Briand fasse basculer les rieurs de son côté. Quelques petites phrases bien tournées ont conquis l’assistance. Nous retiendrons surtout ces deux là : « Dictateur ? Eh bien je suis un dictateur fragile et si c’est là la dictature, je peux vous dire que la séance d’hier ne m’y encourage guère ! »

« Je viens remettre mon sort entre vos mains et si vous voulez le briser, je vous demande une chose : de le faire en plein jour et non dans un cave ! ».

Résultat de cette défense bien menée, un vote de confiance de 329 voix contre 183.

Briand a regagné son banc. Avant de s’asseoir, il a pris le temps de me faire un signe de tête avec un sourire et un regard exprimant la gratitude.

Le Patron est sauvé.

Je rentre chez moi, épuisé par le labeur et l’émotion et je vais dormir… enfin.

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