12 octobre 1910 : La grève divise le gouvernement

Aristide Briand prônait, au début de sa carrière politique, la grève générale. Cette fois, il est de l’autre côté de la barrière, celui des gouvernants. Le théoricien du « grand soir » doit préserver les intérêts vitaux du pays : les électriciens, les gaziers, les employés du téléphone, cessent progressivement leur activité pour soutenir les cheminots qui se croisent déjà les bras, sur tout le réseau ou presque.

La situation est grave. Le pays est sur le point de se bloquer complètement.

Les affrontements entre grévistes et non grévistes sont particulièrement violents : un ouvrier serre-freins non gréviste a été tué par ses « collègues » à Cormeilles-en Parisis.

L’état-major des armées envoie des notes alarmistes sur son incapacité à défendre le pays si la grève continue : les troupes ne pourront plus être acheminées aux frontières et les communications interrompues risquent de couper les régiments des ordres venant de Paris… sans parler des risques réels d’insurrection généralisée.

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Le régiment du 5ème génie de Versailles est en première ligne pendant les grandes grèves de 1910. Cette unité spécialisée dans les chemins de fer possède les compétences pour se substituer aux grévistes.

Briand réunit les ministres concernés et indique qu’il va faire signer un arrêté autorisant la mobilisation des grévistes pour 21 jours.

Millerand doute de la légalité d’un tel acte. Barthou pense que l’ordre restera sans effet. Viviani s’emporte et considère que cela remet en cause toute la politique de conciliation et d’apaisement qu’il essaie de mener au ministère du travail.

Il ajoute, le teint rouge de colère et la voix vibrante :  » Si vous faites cela, vous me conduirez à un suicide politique ! « 

Briand écoute, reste calme, et se retourne vers le général Brun, ministre de la guerre :

«  Vous signez cet arrêté, je vous en donne l’ordre. La sécurité du pays et l’autorité de l’Etat passent avant les états d’âme de certains de mes ministres. « 

Puis il se retourne vers Viviani et lui jette, d’un ton glacial :  » Monsieur Viviani, c’est fait, j’ai signé. Vous pouvez maintenant aller vous tuer ! « 

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Si vous voulez savoir ce qui roule en cette journée de grève d’octobre 1910, rejoignez le groupe des amis d’ « Il y a un siècle » ! Toute l’information sur vos conditions de transport en direct de la Belle Epoque !

4 octobre 1910 : Ce patron que je n’arrive pas à aimer

Quand Clemenceau est parti, mon estomac s’est noué. Je vois encore son dos bien droit disparaître, une dernière fois, derrière les grilles du ministère place Beauvau où il avait installé son bureau de Président du Conseil. Ce bref salut des gardes attristés puis plus rien. Ce soir de juillet 1909, je restai sur le perron en regardant droit devant moi, hébété.

Le nouveau locataire des lieux -Aristide Briand – devrait pourtant recueillir tous les suffrages. Intelligent, cultivé, il n’a pas les colères homériques et souvent injustes de son prédécesseur. Je n’ai pas non plus entendu de sa part les mots blessants du Tigre (« Arrêtez de raisonner en petit fonctionnaire » ; « Si vous pouviez donner naissance à des bonnes idées plutôt qu’à de nouvelles dépenses ! »).

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Georges Clemenceau ne laisse pas derrière lui que des gens qui le regrettent : une bonne partie de la classe ouvrière a détesté ses méthodes parfois brutales pour mettre fin aux grèves.

Il prend ses décisions après avoir soigneusement pesé le pour et le contre. Il ne se laisse pas non plus aller à un instinct parfois aussi imprévisible que redoutable.

Il m’apprécie de plus en plus. Je ne suis plus pour lui « l’œil et les oreilles du Tigre » resté au ministère pour lui rapporter ses faits et gestes. Contrairement à ce que certains collègues jaloux ont essayé de lui faire croire à sa prise de fonctions, il sait qu’il peut me faire confiance. Clemenceau appartient maintenant à ma vie privée et je suis muet avec lui sur les affaires sensibles que je traite.

Pourtant, rien à faire pour Briand : je n’adhère pas. Que manque-t-il alors au nouveau Président du Conseil ?

Contrairement à l’époque Clemenceau, je ne suis pas dans le premier cercle. Le Tigre discutait avec moi, jusqu’à tard le soir, sur l’Antiquité Grecque ou les États-Unis. Briand ne m’accorde guère de confidences.

Je connais bien la cantatrice Rose Caron, l’amie très proche de Clemenceau. Je n’ai en revanche fait que croiser la comédienne Berthe Cerny, la maîtresse attitrée de Briand.

Le 8 rue Franklin, « la tanière du Tigre » pour reprendre l’expression des collègues, est un endroit où je suis accueilli à bras ouverts toutes les semaines. En revanche, la maison de Briand, à Saint-Cloud, reste pour moi inaccessible.

« Détails que tout cela ! » me glisse le directeur de cabinet. Il me rappelle que c’est moi qui ait été choisi pour entrer le premier en contact avec le nouvel ambassadeur russe Izvolski. Je rétorque : « Normal, je le connais déjà depuis longtemps ! » Mon directeur ajoute : « Et Briand compte sur vous pour l’aider en cas de crise avec les sociétés de chemin de fer ! » Désabusé, je lâche : « Il doit savoir que j’ai un grand-père cheminot et il se rappelle aussi que Clemenceau me confiait déjà le suivi des conflits du travail les plus rudes ! »

Le directeur de cabinet n’a plus d’argument et me donne finalement un conseil : « En fait, vous avez besoin d’être aimé de votre chef. Un rapport professionnel de qualité ne vous suffit pas. C’est une faiblesse mon cher Olivier ! »

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Retrouvez une émission passionnante sur Georges Clemenceau, le père spirituel de notre héros Olivier le Tigre ! Rejoignez le groupe des amis d’Il y a un siècle…

21 septembre 1910 : Le ministre qui fait peur au Président

Partie de chasse hier avec le Président de la République Armand Fallières. La presse est tenue à l’écart, il fait beau, l’air est doux, nous sommes bien entre nous en forêt de Rambouillet.

Le chef de l’Etat arme son lourd fusil à deux coups. Avec un sourire, il se penche alors vers mon patron Aristide Briand, à la fois Président du Conseil et ministre de l’Intérieur en lui glissant à mi-voix, enjoué : « Cher ami, vous savez que j’ignore où j’ai bien pu mettre mon permis de chasse ! ».

Briand lui répond sur un ton étonnamment froid : « Monsieur le Président, voilà qui est tout à fait fâcheux. » Le sourire de Fallières se fige un peu, il se demande si son ministre plaisante. Ce dernier, d’un ton habitué à commander, se tourne alors vers le garde général et lui demande à haute voix – en temps que ministre de l’Intérieur – de contrôler tous les permis de chasse de l’assistance.

Fallières pâlit : le chef de l’Etat tremble comme un enfant pris la main dans le pot de confiture. il voudrait disparaître sous terre.

Dans un grand éclat de rire, Briand le rassure avant qu’il ne devienne totalement blême : « Mais monsieur le Président, pour cette fois, ça ira ! «

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Briand, un humour pince sans rire…

Pour voir une vidéo avec Aristide Briand et Armand Fallières dans d’autres aventures…. Rejoignez le groupe des amis du site « Il y a un siècle » !

19 novembre 1909 : La République et ses juges

  « Mon décret doit conduire à une gestion plus démocratique des carrières de nos juges. » Briand est fier du texte qu’il a ratifié le 13 février 1908 quand il était Garde des Sceaux. Complétant les efforts de son prédécesseur Sarrien, il a mis en place cette année-là un tableau d’avancement des magistrats. Devenu Président du Conseil, mon patron souhaite savoir où nous en sommes de cette réforme essentielle.

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Notre justice a traversé trois âges :

  • l’Ancien Régime, où les juges, nombreux, étaient propriétaires de leur charge. Leur indépendance -relative- venait de leur fortune et de leur inamovibilité ;
  • de la Révolution à 1883 environ, les magistrats se sont progressivement professionnalisés et le recrutement s’est ouvert au-delà de la noblesse et des milieux fortunés. En revanche, chaque gouvernement s’est efforcé de contrôler les magistrats en effectuant des purges répétées et importantes dans leurs rangs et en plaçant, aux postes clefs, des fidèles;
  • Depuis 1883, la République ne remet plus en cause l’indépendance des juges. Elle a effectué une importante épuration à son installation et depuis, elle ouvre les rangs de cette profession aux classes moyennes, en revalorisant progressivement (et encore insuffisamment) les rémunérations.

Un tableau d’avancement ? Cela veut dire que les appuis politiques, maçonniques ou confessionnels perdent de l’importance. Les résultats obtenus prennent -espérons- le pas sur une appréciation trop longtemps subjective fondée sur le caractère et l’esprit des intéressés. On se préoccupe moins des aptitudes à mener une vie mondaine et plus des connaissances juridiques. La maîtrise du droit l’emporte sur la moralité et l’appréciation de la vie privée : le juge divorcé, par exemple, ne sera plus pénalisé.

Briand reste songeur. Il me confie que sa réforme reste un peu théorique. L’appréciation des chefs de Cour reste déterminante dans la carrière des magistrats et celle-ci reste souvent fondée sur des critères très traditionnels qui fleurent encore bons la France des rois. Quant aux présidents de Cour, ils continuent à dépendre de la chancellerie pour leur avancement et leur liberté d’esprit en est donc réduite d’autant.

Ce n’est pas parce que nous avons mis en place un Conseil de la magistrature, des concours de recrutement et interdit toute délibération politique aux juges, que notre magistrature en est transfigurée d’autant.

Pour arriver à une justice rêvée, où tous les juges font preuve d’une autorité fondée sur la compétence et une indépendance d’esprit que personne ne remet en cause, il faudra du temps.

Il en faudra encore plus pour faire en sorte que chaque audience, chaque jugement soit l’occasion d’une analyse approfondie et impartiale des faits, menées par un juge agissant avec discernement et regardant, de façon neuve, les accusés et les victimes.

Il me revient cette phrase de Péguy : «  un juge habitué est un juge mort pour la justice. »

28 octobre 1909 : Pour ou contre la proportionnelle

 « Notre parlement est devenu la collection des intérêts particuliers. On ne dirige plus la République avec une certaine hauteur de vue, on l’influence avec la vision de son cru. » Mon patron Aristide Briand est visiblement fier de sa formule et cherche parmi ses conseillers des regards d’admiration.

Nous sommes en plein débat parlementaire sur l’introduction du scrutin proportionnel aux élections législatives. Briand est « pour » mais pense que le moment est mal venu pour changer les règles du jeu, à quelques mois des élections. Je suis un des rares à lui tenir tête et à l’inviter à changer d’avis sur la question.

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Aristide Briand lors d’un discours à la Chambre des députés

Il est certain que chaque député, élu au scrutin uninominal, se sent très attaché à sa circonscription et défend donc, ici des vignerons, là des patrons du textiles et ailleurs des inscrits maritimes.

L’intérêt général n’est plus représenté que par un gouvernement faible, susceptible d’être renversé à tout moment par une majorité capricieuse qui collectionne les mécontents sans proposer d’alternative au programme de l’exécutif.

La proportionnelle conduirait à élire les députés sur des listes, arrêtées au niveau national et le lien direct entre une catégorie d’électeurs et chaque parlementaire serait rompu. Les élus retrouveraient une liberté et une indépendance d’esprit propice à une vision favorisant le long terme et les choix d’avenir.

« Mais pourquoi êtes-vous contre ce scrutin, Olivier ? »

Briand provoque le débat au sein du cabinet pour s’entraîner dans ses futures joutes à la Chambre sur cette même question.

Je réponds en expliquant :

«  Si l’intérêt général est si mal défendu à la Chambre, cela vient de la faiblesse du gouvernement et non de la force des députés. Il faudrait redonner de la vigueur à l’exécutif et ainsi, il pourrait parfaitement résister aux poussées de fièvre de ceux qui pensent seulement à leur circonscription. Chaque Français est attaché à son représentant au Palais Bourbon, il veut que son député parle en son nom. Il ne supporterait pas d’avoir à voter pour des listes d’inconnus ou de célébrités lointaines désignés par les partis uniquement. »

Briand réfléchit à mes propos et lâche :

« Vous parlez comme l’opposition de droite… ou comme Clemenceau. Je ne partage pas votre vision mais dans les prochains jours, le moment n’est pas venu pour changer le mode de scrutin. Les radicaux ne me le pardonneraient pas et on m’accuserait de faire un attentat contre la République. Je vais donc m’opposer à l’introduction de la proportionnelle proposée par le rapport du député Alexandre Varenne. »

Je ne m’empêcher de continuer à lui répondre :

« Mais, monsieur le Président, pourquoi ne mettez-vous pas en rapport ce que vous pensez vraiment et vos propositions de vote à la Chambre ? Vous vous opposez à un mode de scrutin alors qu’il correspond à vos attentes profondes ! »

Briand commence à être visiblement agacé par mon impertinence et m’interrompt brusquement :

« Tout cela n’est pas mûr, voilà tout. Le pays n’est pas prêt pour cette réforme. »

Briand écarte les bras sans que je puisse distinguer s’il mesure ainsi l’étendue de son impuissance ou celle de sa lassitude.

22 septembre 1909 : Le procès qui inquiète le Président

« Trop de monde sera éclaboussé ! « . Le Président de la République, Armand Fallières qui se pose en garant de la bonne marche des Institutions et souhaite préserver le prestige de la République, se montre inquiet. Il m’a demandé de le rejoindre discrètement à l’Elysée pour évoquer l’Affaire Rochette.

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L’Elysée me fait part de sa vive inquiétude pour l’Affaire Rochette…

On connaît les mécanismes de cette escroquerie spectaculaire : un ancien chasseur de restaurant à Melun du nom d’Henri Rochette se lance dans la banque et crée le Crédit Minier. Il émet sur toute la France des titres au rendement mirobolant dont il paye les intérêts grâce aux investissements des nouveaux épargnants. Faux bilans, comptes truqués, opacité des montages financiers : les petits porteurs n’y voient que du feu et placent en confiance leurs économies, gages d’une retraite heureuse. Les sommes en jeu deviennent vite gigantesques et la liste de noms de gens célèbres qui ont recours à Rochette ne cesse de s’allonger.

Clemenceau, alerté par ses informateurs du fonctionnement anormal du Crédit Minier, demande aux services du préfet Lépine d’arrêter Henri Rochette. Depuis cette interpellation en mars 1908, l’enquête -complexe – piétine.

Fallières reprend :

 » En fait, nul ne sait comment se dépêtrer de cette lamentable histoire. Les personnalités impliquées comme le député radical Rabier, l’ancien ministre Cruppi ou le député de région parisienne Dalimier, exercent des pressions contradictoires, poussent de hauts cris et demandent à leurs avocats de retarder la procédure. On murmure que des personnes encore plus haut placées ne seraient pas totalement étrangères à ce qui se passe. Joseph Caillaux fait partie de ces noms qui reviennent avec insistance sans que l’on puisse distinguer ce qui relève de la réalité et du règlement de compte politique.

Voilà, cette affaire m’inquiète. Ce cloaque sent particulièrement mauvais et je ne suis pas sûr que le gouvernement actuel puisse le gérer au mieux des intérêts de la République. Clemenceau à la Présidence du Conseil et Briand garde des sceaux, me rassuraient plus que la configuration actuelle où Briand, comme Président du conseil et ministre de l’Intérieur, ne semble guère contrôler efficacement l’action de Barthou à la justice.

Olivier, je vais avoir besoin de vous.  »

Le Président m’explique que le soutien massif (et surprenant) des petits épargnants à Henri Rochette interdit des actions trop vigoureuses à l’encontre de l’inculpé. La tutelle bancaire n’a sans doute pas joué son rôle à temps, le ministère des Finances est peut-être resté trop longtemps passif pendant que les petits porteurs se faisaient plumer au coin du bois. Il va falloir démêler le vrai du faux, interroger discrètement les témoins clés, passer en revue des centaines de pièces comptables ou de bordereaux que les juges d’instruction peinent à comprendre. L’Etat a besoin de voir clair pour prendre les bonnes décisions dans le sens d’un intérêt général qui a trop longtemps été oublié.

Fallières me pose la main sur le bras, reprend sa respiration devenue sifflante et me glisse :

« Vos connaissances financières se révèleront précieuses. Voyez avec Lépine, il vous passera des pièces qu’aucun de ses policiers n’arrive à lire. Je compte sur vous. Il n’est pas question que le procès s’engage sans que l’on sache là où il va mener la République. »

En ce mois de septembre 1909, l’Elysée tremble.

  

3 août 1909 : B comme Briand

« C’est un insecte politique génial qui sent, du bout des doigts, les antennes de chacun des parlementaires. Il prononce ainsi exactement au bon moment les mots que la Chambre veut entendre. »

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Briand, le « monstre de souplesse ». Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque, commandé par le journal Le Temps.

Les commentateurs de la vie politique se montrent plus élogieux que les parlementaires eux-mêmes. Le discours de gouvernement de Briand prononcé à sa prise de fonction le 27 juillet dernier n’a guère suscité d’enthousiasme dans l’hémicycle. Souci de poursuivre l’élaboration de nouvelles lois sociales, volonté de continuité du service public – les grèves de fonctionnaires ne seront pas plus tolérées que sous Clemenceau – apaisement des querelles entre Français et union nationale… L’audace se niche parfois dans le verbe manié avec adresse, dans la voix qui laisse passer une pointe de poésie mais le fond reste centriste et gomme toute aspérité réelle.

«  Il va nous faire du Clemenceau sans poigne » lâche un parlementaire de droite, « cet homme n’a que des idées de tribune » renchérit cruellement un autre.

Les milieux d’affaire, la presse à fort tirage et les ambassadeurs des grandes puissances saluent cependant l’arrivée de cet homme rassurant qui veut le progrès social mais « dans l’ordre républicain ». Adrien Hébrard, gérant du Temps comme Gaston Calmette patron du Figaro, Le Petit Journal comme Le Petit Parisien, lui tressent des couronnes de louanges à longueur d’éditoriaux.

Quelle revanche pour ce fils de milieu modeste, cet ancien avocat sans le sou, cet homme longtemps méprisé des puissants ! A force de travail (Briand est un faux dilettante), grâce à son sens inné des rapports de force, l’actuel Président du Conseil s’est naturellement imposé pour succéder au Tigre. Le Président Fallières a fait appel en confiance à celui qui a su ne pas faire un seul faux pas avec son portefeuille précédent de Garde des Sceaux. L’affaire Rochette –cet escroc dont la déconfiture mouille beaucoup de personnalités – a été gérée d’une main de maître. Seul le coupable se retrouvera en correctionnelle et le gouvernement radical qui aurait pu être visé, passe à travers les gouttes. Les poursuites contre les syndicalistes se rendant coupables de grèves ou de manifestations illégales, ont aussi été effectuées avec doigté : ce qu’il faut de fermeté pour décourager d’autres actions de ce type avec cependant une bonne capacité à « passer l’éponge » vis-à-vis de ceux qui se montraient constructifs et coopératifs.

Briand, « monstre de souplesse » comme le dit Barrès, évite les crevasses, les chausses trappes et pièges d’une République complexe. Ce bon marcheur saura-t-il avancer cependant suffisamment vite pour mener à bien des réformes commencées ou annoncées par le ministère précédent ?

Ne pas faire de faux pas se révèle une excellente chose quand on ne se contente pas de faire du sur-place. 

9 juin 1909 : L’invention du diable

Le rêve de tout gouvernant : avoir une opposition docile, compréhensive et constructive. La dureté des grèves de ce début de XXème siècle semble transformer cette vision en utopie. Pourtant, Clemenceau, poussé par Aristide Briand, ne renonce pas à un climat social pacifié.

Je suis chargé de rencontrer Léon Jouhaux, sans doute futur secrétaire général de la toute puissante Cgt, le syndicat qui fait trembler les ministères et les patrons, la confédération honnie des dirigeants.

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Léon Jouhaux (g) un des leaders de la Cgt, héritier de Griffuelhes (d)

L’homme au bouc et à la moustache abondants, aux oreilles légèrement décollées, aux paupières tombantes sur des yeux légèrement en amandes et au visage poupin, me regarde les bras croisés. Il m’écoute lui proposer une « paix des braves » ; une « trêve dans les conflits » en échange d’évolutions sociales majeures sur le temps de travail, sur les retraites ou sur les assurances sociales.

J’insiste sur la fin des arrestations de leaders syndicaux, l’arrêt de l’envoi de régiments de dragons en cas de grèves dures, autrement dit tous les signes -récents-de bonne volonté du ministère de l’Intérieur.

Jouhaut croise les bras, les décroise et sourit, amusé. Il s’exclame :

– Vous vous rendez compte de ce que vous me demandez ? Après toutes les luttes sanglantes que mon syndicat a dû subir, après les procès, les fusillades, les réquisitions ? Votre discours est généreux mais arrive trop tard… ou beaucoup trop tôt. Les adhérents attendent de moi que je continue le syndicalisme révolutionnaire. Préparer la grève générale, respecter l’héritage de Victor Griffuelhes représentent un devoir.

Je suggère :

– Des lois audacieuses peuvent être votées…

Sa réponse claque :

– Nous sommes convaincus de la nullité du parlement pour protéger nos intérêts de classe. On ne peut demander à des députés bourgeois de défendre les ouvriers… sauf s’ils ont peur d’un « Grand soir ».

Il poursuit alors :

Mon père est devenu aveugle pour avoir manipulé du phosphore. Or, à ce jour, de nombreux gaz dangereux ne sont toujours pas interdits dans les usines. La Chambre a d’autres préoccupations. En vous suivant, j’aurais l’impression de trahir mon père, de tromper aussi mes anciens compagnons de l’usine d’allumettes où je travaillais dès seize ans, après avoir laissé tomber mes études pour pouvoir manger.

Monsieur le conseiller, je suis diplomate, stratège. Je n’engage aucun combat par plaisir. Si le gouvernement et les patrons comprennent cela, nous pouvons imaginer une vie sociale plus sereine. »

Nous nous séparons bons amis. Pas d’espoir, ni promesse. Flaubert disait :

« Quelle admirable invention du diable que les rapports sociaux ! »

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Léon Jouhaux

  

5 septembre 1908 : Les affaires de coeur de notre garde des Sceaux

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Saint-Nazaire, la gare, 1900

Il s’appelle Aristide, elle porte le prénom de Jeanne. Ils s’aiment passionnément comme on peut éprouver un amour fou quand on n’a pas trente ans. Dans les rues de Saint-Nazaire, sur la plage, dans les bois de pins… ils s’embrassent passionnément. C’est une jolie blonde potelée, c’est un beau brun qui parle bien et qui la fait beaucoup rire.

Une belle histoire ?

Elle devient un vrai cauchemar.

En fait, elle est mariée à un autre -mari trompé, mari jaloux – et son père est un entrepreneur de travaux publics très connu dans la région.

Lui, c’est un jeune avocat sans le sou, issu d’un milieu très modeste.

Les amants sont découverts un chaud 1er mai 1891 dans les bras l’un de l’autre et l’affaire est portée devant la Justice.

Jeanne est priée de s’éloigner du jeune homme qui voit sa carrière d’avocat brisée. Nous assistons dès lors à un -triste- vaudeville et à une affaire judiciaire à rebondissements. Le milieu bourgeois dont est issue Jeanne fait durement payer au jeune « impudent » Aristide sa liaison coupable. Les gazettes locales s’enflamment, les cafés, les dîners en ville, ne parlent plus que de cela.

Mois après mois, Aristide se défend, contre-attaque. Il est dos au mur, au chômage, n’a plus d’argent et seule sa combativité intacte lui permet d’éloigner les idées de suicide.

Il fait appel d’un premier jugement, va jusqu’en cassation. Il a raison, la Justice ne peut rien prouver. Ses moments de bonheur avec Jeanne ne méritent ni une telle publicité ni une telle sanction.

Les témoins de la scène du 1er mai 1891 finissent par se rétracter (« à cette distance, on ne voyait pas grand chose, Monsieur le Juge ! « ) et les plaintes de la famille de Jeanne sont dès lors retirées. La Cour d’appel de Poitiers acquitte définitivement les prévenus considérant que le dossier est vide. A la fin de l’audience, le Président prend à part Aristide et lui glisse : « Mon cher maître, ce que vous avez fait, nous l’avons tous fait … »

Vingt ans après.

Nous sommes en 1908. Aristide s’est fait un nom. C’est Monsieur Briand, Garde des Sceaux, ministre de la Justice réformateur, audacieux, redoutable stratège. Homme de gauche, partisan du dialogue avec les syndicats, c’est un poids lourd du gouvernement. Il parle toujours très bien et sait enflammer les foules ou convaincre une Chambre souvent difficile à manier.

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Aristide Briand ; la « Belle Otero »

Il a toujours beaucoup de charme et plaît aux dames. Il n’est pas marié et on ne lui connaissait jusqu’à présent que des liaisons de passage. On prétend qu’il a connu la belle Otero, cette vedette du demi-monde qui a séduit tant de personnages de premier plan.

Aujourd’hui, c’est plus sérieux. Aristide Briand s’affiche avec la comédienne pleine de talents Berthe Cerny. Ils se voient régulièrement dans la belle demeure de l’actrice à Saint-Cloud. Ils vivent presque ensemble.

Il est heureux, enfin.

Porté par le regard admiratif de Berthe qui vient écouter ses discours à l’Assemblée, Aristide oublie enfin l’aguichante Jeanne de sa jeunesse pauvre, la triste histoire de Saint-Nazaire. Il oublie qu’on a voulu le briser, lui qui n’avait pas de relations, pas d’appuis en hauts lieux. Il oublie cette haine d’une bourgeoisie de province contre un jeune avocat sorti du rang et osant séduire une jeune femme issue d’un milieu riche et établi. Il oublie les cancans qui salissent, les regards des bien-pensants qui se détournent,  les insultes qui abaissent. il oublie cette justice locale au service d’une classe, ces juges qui refusaient de voir qu’ils n’avaient aucune preuve solide contre lui.

Il était à terre, il s’est relevé. Il a grandi, est devenu fort. Son poste au gouvernement est prestigieux, il a tous les honneurs publics.

Vingt ans après, il a droit aussi au bonheur privé. Ne doutons pas que les beaux yeux de Berthe vont le porter encore loin.

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La comédienne Berthe Cerny n’a d’yeux que pour A. Briand

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