10 septembre 1908 : Soirée avec le fantôme de Bismarck

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Bismarck en 1894

Bref regard circulaire sur les murs de ma chambre d’hôtel : quelques reproductions de scènes de chasse sans intérêt, un crucifix… et surtout, une photographie de Bismarck.

Rêveur, je repense à l’oeuvre du grand homme.

Cette Allemagne qu’il a su constituer d’une main de fer : alors que le Reich n’est juridiquement qu’une alliance perpétuelle d’Etats (Bavière, Prusse, Hesse, Saxe…) qui mettent en commun une partie de leurs droits souverains, le monde entier contemple à présent un Empire puissant, unifié monétairement et militairement.

L’union douanière intérieure -la « Zollverein » – favorise l’expansion commerciale depuis cinquante ans. Le droit interne est aussi profondément remanié, modernisé et codifié : un Code civil en phase avec les exigences sociales du XXème siècle a vu le jour au début de la décennie. Les lois bancaires et industrielles favorisent une puissance économique qui fait de l’Allemagne le premier producteur d’acier au monde, loin devant l’Angleterre. Les universités de Munich, Berlin ou Heidelberg (pour ce citer que celles-là) attirent les étudiants du monde entier persuadés d’y trouver un enseignement du meilleur niveau.

Je reviens sur Bismarck : le portrait mural est bien traditionnel. La fameuse moustache, le regard que l’on imagine bleu et dur, le casque à pointe : presque une caricature.

Décédé depuis dix ans déjà, il était devenu, après son départ du pouvoir en 1890, une légende vivante. Les journalistes ne cessaient de venir recueillir précieusement ses confidences dans sa maison de Sachsenwald, près de Hambourg. Ses commentaires habiles et cruels sur ses successeurs faisaient le tour des salons berlinois et influençaient l’opinion publique.

Un livre sur la table de chevet :  » Pensées et Souvenirs » … toujours de Bismarck, à côté de la traditionnelle Bible. Je sens que le directeur de l’hôtel veut guider ses clients dans leurs lectures ! Pourquoi pas ? J’ai du temps devant moi. Les premiers entretiens avec les fonctionnaires allemands ne sont prévus que pour demain. Il me reste donc une fin de journée et une longue soirée à passer avec le grand homme.

Serviteur d’une troisième République compliquée, je ne peux a priori qu’être attiré par celui qui disait :

 » En politique, il faut suivre le droit chemin. On est sûr de n’y rencontrer personne.  »

A suivre…

9 septembre 1908 :  » Le privilège des puissants est de regarder les catastrophes d’une terrasse ! « 

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Rencontre dans le train qui nous emmène, l’ambassadeur Jules Cambon et moi, à Berlin. Discussion à bâtons rompus avec un brillant normalien germanophile : Jean Giraudoux

 » Je serai écrivain et diplomate !  »

Il n’a pas froid aux yeux, le jeune homme de vingt-cinq ans qui partage notre compartiment, l’ambassadeur de France Jules Cambon et moi.

Pour ce qui est du destin d’écrivain, il se contente pour l’instant de quelques textes publiés dans la revue Athéna ou dans La Revue du Temps Présent. Deux titres récents et confidentiels mais qui savent découvrir des talents.

Quant à la carrière de diplomate, Jean Giraudoux (c’est son nom), prépare – avec acharnement – le « Grand concours » des Affaires étrangères qu’il passera l’an prochain.

Son regard pétille derrière ses lunettes rondes. Il parle avec aisance. Il nous révèle très vite sa passion pour l’Allemagne et le monde germanique. Ce brillant normalien a fréquenté l’université de Munich et a longtemps voyagé en Autriche-Hongrie. Il est intarissable sur la personnalité des Allemands et la différence de mentalité entre nos deux peuples.

Il relativise les qualités de discipline et de rigueur individuelle de nos voisins :  » vous savez, chaque Allemand ne connaît que sa spécialité, pour le reste, il s’en remet au gouvernement !  » Cette phrase joliment tournée que j’ai noté dans mon carnet raisonne encore dans ma tête et Jules Cambon trouve que le jeune Giraudoux résume bien ainsi le rôle irremplaçable joué par l’Etat prussien : Etat performant aussi bien en matière militaire que dans les assurances sociales ou l’urbanisme, doux Léviathan dont les sujets de Guillaume II attendent tout.

Nous évoquons avec Jean Giraudoux l’objet de notre mission -officielle – à Berlin et nous parlons donc de la guerre et de la paix en Europe. Le visage du jeune homme s’assombrit. Il s’affirme délibérément pessimiste sur cette question :  » la paix est l’intervalle entre deux guerres  » s’exclame-t-il dans un souffle. Puis, sur un ton de reproche :  » L’élite de nos deux peuples doit être brave devant l’ennemi et lâche devant la guerre… or, c’est trop souvent l’inverse que l’on constate.  »

J. Cambon et moi, nous tentons de le rassurer et lui montrons avec force arguments, tout l’intérêt de la politique d’apaisement menée par Clemenceau et le ministre des Affaires étrangères Stephen Pichon. Il nous écoute patiemment dans notre long plaidoyer en faveur de nos dirigeants. Il laisse passer un silence et lâche, souriant et ironique :  » la propagande est le contraire de l’artillerie ; plus est lourde, moins elle porte ! « .

Giraudoux s’affirme très critique vis à vis des élites qui mènent, selon lui, trop souvent l’Allemagne et la France au bord du conflit sans avoir à en subir personnellement les conséquences éventuelles:  » le privilège des puissants est de regarder les catastrophes d’une terrasse !  »

L’impertinence du jeune Giraudoux nous amuse et ne nous décourage pas de continuer la conversation. Le trajet Paris-Berlin est long et il est toujours intéressant de sentir la mentalité des jeunes générations qui prendront un jour notre place et bâtiront le pays de demain.

A l’arrivée à Berlin, je promets au jeune homme de parler de lui à Bernard Grasset, une connaissance à moi qui a décidé, du haut de ses vingt-sept ans, de « bousculer le monde fermé de l’édition parisienne »  en créant les Editions Nouvelles.

Sur le quai de la gare, en regardant s’éloigner de ses grandes jambes de sportif Jean Giraudoux, je repense à ce titre qu’il souhaite donner à l’une des pièces de théâtre qu’il a en tête :  » La guerre de Troie n’aura pas lieu  » . Jolie parallèle entre la mythologie et notre monde actuel, belle métaphore pour décrire les relations compliquées et douloureuses entre ces deux soeurs ennemies que sont l’Allemagne et la France.

A suivre…

8 septembre 1908 : « Les Allemands n’ont pas les dirigeants qu’ils méritent »

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Gare de l’Est, ce soir. Départ pour Berlin.

 » Les Allemands n’ont pas les dirigeants qu’ils méritent » . Le jugement de Jules Cambon, notre ambassadeur à Berlin est sans appel.

Il ajoute :  » Cela fait maintenant un an que je fréquente les proches du Kaiser et du Chancelier von Bülow. Ils reconnaissent tous à mots couverts que la machine gouvernementale allemande vit dans le plus grand désordre.  »

Jules Cambon : une intelligence en marche, un mythe dans le monde de la diplomatie. C’est lui qui a aidé les Etats-Unis à mettre fin à leur guerre avec l’Espagne aboutissant au traité de paix de Paris de 1898. Heure de gloire de la diplomatie française, marque de la renaissance internationale de notre pays.

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J. Cambon signe le traité de Paris en 1898 et met fin au conflit entre les Usa et l’Espagne

Jules Cambon, c’est aussi un passé prestigieux de haut fonctionnaire. Il semble avoir été à l’aise partout : comme secrétaire général de la préfecture de police, puis préfet du Nord ou du Rhône. On le regrette aussi quand il quitte son poste de gouverneur général de l’Algérie. Il parle d’or, ses écrits s’arrachent dans les milieux spécialisés.

Jules Cambon est à Paris. Il est rappelé « pour consultation » par le gouvernement à la suite d’une affaire qui tourne au vinaigre avec l’Empire de Guillaume II. Deux légionnaires français d’origine allemande en poste au Maroc ont déserté et ont trouvé refuge auprès des autorités allemandes locales. La France, à juste titre, réclame leur retour dans leur régiment sans obtenir satisfaction des Allemands. La presse des deux pays s’en mêle, les opinions publiques s’échauffent. Le gouvernement allemand fait preuve d’agressivité… sans être suivi par ses principaux conseillers, catastrophés par la tournure prise par un événement qui aurait dû rester mineur.

jules-cambon.1220818126.jpg J. Cambon

L’ambassadeur Cambon, homme de paix et de dialogue, apporte des nouvelles rassurantes : les propos tenus par deux ou trois ministres allemands sont isolés. L’élite administrative berlinoise souhaite au contraire l’apaisement et demeure prioritairement soucieuse de ne pas isoler l’Allemagne sur la scène internationale.

 » A la bonne heure !  » s’écrit Clemenceau.  » Il faut un arrangement qui ne fasse perdre la face à personne. M. Cambon, vous repartez ce soir pour Berlin. Vous êtes accompagné par l’un de mes conseillers en qui j’ai toute confiance et vous avez carte blanche pour trouver, avec lui, une porte de sortie à cet incident diplomatique idiot.  »

Le conseiller  » de toute confiance », c’est moi. Heureux, flatté d’accompagner un personnage aussi glorieux que Jules Cambon jusqu’à Berlin.

Le train de nuit part à l’instant de la gare de l’Est. Au bout du chemin, l’Allemagne. Notre vainqueur de 1870, notre rivale de toujours mais une puissance, une efficacité, une culture qui nous fascine.

Ces quelques mots que me glisse, dans le compartiment de 1ère classe, Jules Cambon, me montrent qu’il a le sens de la formule :  » Avec l’Allemagne, nous avons perdu la guerre ? Eh bien, il faut gagner la paix !  » .

A suivre…

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