13 septembre 1908 : Le poker est plus efficace que la diplomatie

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L’amiral Alfred von Tirpitz, le tout puissant patron de la flotte allemande

Rencontre avec une légende vivante. Nous entrons, l’ambassadeur Cambon et moi, dans le salon de l’hôtel Victoria où doit se dérouler la négociation avec l’amiral Tirpitz, commandant la flotte allemande.

L’homme est de dos, seul, debout face à la fenêtre. On ne le voit, de prime abord, qu’en contre-jour, sa haute taille disparaissant dans un grand manteau de feutre bleu d’officier supérieur. Il se retourne d’un coup et dans un excellent français, s’exclame d’une voix de stentor :  » Voilà donc mes négociateurs secrets ! Je vous en prie, prenez la peine d’entrer !  »

Il nous fait asseoir avec un geste de grand seigneur. Passe distraitement sa main dans sa longue barbe qui a contribué à le rendre célèbre dans le monde entier.

Le reste de la conversation a lieu en allemand. Je traduis donc.

 » Résumons la situation. Trois légionnaires d’origine allemande, en service dans un régiment français stationné à Casablanca, ont déserté. Ils ont trouvé refuge auprès de notre consulat sur place.

Les autorités françaises souhaitent que ces hommes leur soient remis, ce que refuse le diplomate de mon pays. Le tout provoque donc un incident entre nos deux nations.  »

Jules Cambon :  » Monsieur l’amiral, c’est tout à fait cela et nous avons souhaité cette rencontre discrète avec vous. Nous pensons que vous pouvez peser fortement auprès des différents lieux de décisions berlinois pour arriver à un compromis acceptable réglant ce différend.  »

Tirpitz :  » Ecoutez, le consul allemand est un crétin (il prononce le mot en français). Au niveau du droit international, nous nous sommes mis dans notre tort. Nous n’avons pas à héberger des déserteurs engagés régulièrement par une armée étrangère. Donc, si un arbitrage a lieu entre nos deux puissances, l’Allemagne sera désavouée. Ainsi, nous perdrons la face, ce que nous ne voulons à aucun prix. »

Moi :  » Je vous propose un stratagème. A une date que nous déciderons ensemble, vous tenterez de faire embarquer les trois légionnaires dans l’un de vos navires. Notre police militaire s’y opposera et pourra reprendre les trois déserteurs.  »

Tirpitz :  » Monsieur le conseiller, je ne vois pas bien ce que nous y gagnons ?  »

Moi :  » Au moment de l’arrestation des légionnaires, on pourrait imaginer que notre police militaire fasse usage d’une force disproportionnée (quelques échanges de coups, la menace d’un revolver) et donc d’un manque de respect de l’immunité diplomatique du consul ou de ses représentants. La France violerait donc, à son tour, les règles internationales et le futur arbitrage qui serait demandé entre nos deux pays conduirait dès lors à une sentence équilibrée, ne faisant perdre la face à aucun des deux pays.  »

L’amiral Tirpitz et l’ambassadeur Cambon me regardent bouche bée.

 » Mais c’est un petit malin votre conseiller !  » s’esclaffe l’amiral.  » Votre plan digne d’un de vos albums français des « Pieds nickelés » me va tout à fait.  »

Si je résume, par cette tentative d’embarquement ratée, on se débarrasse des trois légionnaires dont ne savons que faire. Vous les récupérez par la force. La presse et les parlements de nos deux pays crient au scandale. Nos gouvernements, pour calmer le jeu, demandent un arbitrage international. Et au final la Cour rend un jugement blâmant également les deux pays sans en humilier un seul.

C’est assez bien vu. Il faudra bien suivre cette affaire pour qu’il n’y ait pas d’autres dérapages mais je veux bien tenter le coup.

Il va être très amusant d’organiser tout cela.  »

L’ambassadeur Cambon, l’homme des longues négociations, ne s’attendait pas un tel brusque coup de poker de ma part. Pour le rassurer, je lui indique avoir vu tout cela avec G. Clemenceau avant de partir.

Nous fixons ensemble la date du 25 septembre pour le « transfert musclé » des légionnaires.

L’amiral Tirpitz sort trois coupes et une bouteille de Champagne :  » Fêtons ce compromis. Dans cinq ou six ans, quand la flotte allemande sera devenue la meilleure du monde, je cesserai de me soumettre à ces règles de droit international idiotes qui entravent la légitime volonté de puissance du Reich. Vous êtes prévenus.

En attendant : buvons ! « 

12 septembre 1908 : Négociation de crise avec l’Allemagne

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La négociation aura lieu dans un salon discret du Victoria Hotel sur « Unter den Linden » à Berlin

L’ambassadeur Jules Cambon a visiblement de l’affection pour moi et prend tout son temps pour me former aux rudiments de la diplomatie. 

 » Mon cher conseiller, les règles à respecter pour mener une négociation de crise sont plutôt simples :

– évaluer avec justesse le rapport de force ;

– trouver un interlocuteur relativement fiable (capacité à décider et à faire respecter les engagements pris) ;

– faire en sorte qu’aucune des deux parties ne perde la face.

– Mais, Monsieur Cambon, dans notre affaire des légionnaires d’origine allemande qui ont déserté d’un de nos régiments stationnés à Casablanca et qui se sont réfugiés au consulat allemand, comment pouvons-nous apprécier ces trois éléments ?

– Le rapport de force est, à court terme, en faveur de la France. Nous avons des troupes permanentes au Maroc, ce qui n’est pas le cas de l’Allemagne. Notre implantation économique y est plus importante et la communauté internationale préfère voir les Français à Casablanca plutôt que les Allemands. En revanche, à moyen terme, si la crise s’envenime, le rapport de force s’inverse. En effet, globalement, l’Allemagne pèse plus lourd (d’un point de vue industriel, militaire…) que notre pays. Donc, la France pèsera pour un règlement rapide d’un différend que nous ne devons à aucun prix importer sur le continent européen.

Pour ce qui est de l’interlocuteur fiable, là, les choses se compliquent. Autant, d’un point de vue français, nous avons toute délégation du Président du Conseil pour mener la négociation, autant, à Berlin, aucun fonctionnaire civil n’émerge réellement pour préparer avec nous un règlement de cette affaire.

– G. Clemenceau, en nous signant notre ordre de mission, évoquait l’armée ?

– Il a raison. Il faut, au moins au début, éviter les conseillers directs de Guillaume II, trop soumis aux caprices et rodomontades de l’Empereur. L’Etat major présente l’avantage d’une certaine stabilité et indépendance. Un homme comme l’amiral Tirpitz ne fait pas de « cadeau » à la France et ne cesse de vouloir renforcer sa marine pour pouvoir nous écraser un jour. En attendant d’être totalement prêt à un conflit, il souhaite cependant éviter une crise et acceptera sans doute de jouer les intermédiaires. Guillaume II lui fait confiance et il peut « court-circuiter » le Chancelier Bülow si cela nous arrange.

– Mais pourquoi ne pas s’appuyer sur Bülow qui semble pour l’instant préférer une cohabitation pacifique avec la France ?

– Le Chancelier est un homme brillant mais léger. Je m’en méfie et préfère Tirpitz. Lui au moins reste clair et droit dans ses bottes. Bon, mettez votre pardessus, il pleut. Tirpitz nous attend dans un salon discret du Victoria Hotel. Nous allons remonter Unter den Linden. J’ai fait transférer vos valises là-bas. Si la négociation s’éternise, il faut que vous soyez sur place.  »

Nous remontons à pied « Unter den Linden ». Avidement, je regarde cette population berlinoise. Les mêmes chapeaux melon qu’à Paris, des fiacres et des omnibus comme chez nous, des policiers à cheval débonnaires… Une ambiance tranquille d’une ville riche et commerçante. Comment imaginer que ces gens toujours courtois que je croise et qui ressemblent physiquement à des passants parisiens puissent un jour… redevenir nos ennemis ?

A suivre…

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Berlin, « Unter den Linden », le café Bauer en 1908

11 septembre 1908 : le double handicap allemand

En reposant « Pensées et Souvenirs « , les mémoires -très bien écrites- de Bismarck, les images se bousculent dans ma tête. Il est fascinant de constater comment un seul homme a pu ainsi façonner, modeler la destinée de son pays voire celle de l’Europe.

La victoire de Sadowa sur les Autrichiens qui permet à la Prusse de conquérir définitivement une position de leader sur l’échiquier Centre Europe. La neutralité bienveillante de la France de l’époque avec un Napoléon III naïf qui ne comprend pas que le prochain à être « mangé tout cru », cela risque d’être lui. 

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La bataille de Sadowa où l’Autriche est vaincue par la Prusse en 1866

L’Empire allemand, le IIème Reich, qui se constitue sur notre propre sol, dans la Galerie des Glaces du château de Versailles. Cet acte de puissance, cette gloire germanique qui naît sur les décombres d’une France humiliée.

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La fondation du IIème Reich dans la Galerie des Glaces du château de Versailles en 1871

A un moment, les éléments jusque-là épars pour moi s’ordonnent d’eux-mêmes. Bismarck a su construire une Prusse et un Empire puissant. Avec talent, en sachant conjuguer la force industrielle à celle d’une armée bien organisée. Avec rouerie, en jouant notamment sur la faiblesse d’une Autriche incapable d’avoir une ligne diplomatique claire. Avec un certain sens du social en permettant des réformes internes protégeant le monde ouvrier et coupant l’herbe sous le pied des socialistes. 

Mais que devient cette Allemagne sans Bismarck ? Une formidable machine tournant « à vide », risquant à tout moment de s’emballer en mettant en péril les fragiles équilibres européens ? Le fait que l’Empire allemand n’ait pas réussi à trouver de successeur digne du Chancelier défunt n’est-elle pas l’une des sources de l’instabilité actuelle de notre monde occidental ?

 » Bismarck reviens ! L’Europe a besoin de toi !  » pourrait-on s’exclamer après une première analyse.

En poussant un peu plus loin la réflexion, je repense à cette appréciation portée par un jeune fonctionnaire britannique de l’Indian Office (je ne me rappelle plus bien son nom, un certain « Keynes », je crois) qui compare Clemenceau à un « Bismarck français ». La clef pour comprendre la situation actuelle n’est-elle pas dans cette appréciation, cette comparaison stimulante mais, à mon avis, erronée ?

En effet, l’Allemagne n’est-elle pas victime d’un double handicap, dont Bismarck serait, malgré lui, responsable ?

– Construite grâce au génie d’un grand homme, le Reich souffre dès la disparition de ce dernier. Clemenceau, au contraire, doté d’un pouvoir réel beaucoup plus faible que le Chancelier (La Chambre française peut à tout moment renverser le gouvernement alors que le Chancelier ne dépendait que du souverain), n’occupe pas une place aussi indispensable. Son départ du pouvoir ne serait pas un drame équivalent. La France continuerait à avancer, à progresser.

– Clemenceau subordonne l’ensemble de son action à la réalisation d’une France qu’il souhaite « juste ». Bismarck voulait, pour sa part, la réussite de la dynastie et de l’Etat qu’il servait mais sans objectif de justice. Le « social » et la démocratie -réelle- mise en place (les parlementaires allemands sont élus au suffrage universel) n’étaient pas pour lui des buts (ou des idéaux) mais des moyens, des compromis temporaires et pragmatiques, destinés à se plier aux réalités du monde moderne, ni plus ni moins. Bismarck disparu, les « moyens » démocratiques utilisés pour construire l’Etat allemand risquent de se lézarder et ne reste que la seule volonté de puissance germanique, maniée par des apprentis sorciers comme Guillaume II et certains de ses proches conseillers.

Pour régler le différend diplomatique que nous avons avec Berlin en ce mois de septembre 1908, il ne faudra pas oublier ce contexte.

En attendant, je sors de l’hôtel pour visiter la ville de Berlin que l’on me décrit comme magnifique. Je pars à la rencontre des Allemands de tous les jours, si proches de nous par leur façon de vivre, de penser. Ces Allemands légitimement fiers d’une culture fabuleuse que je vais pouvoir découvrir rue après rue, rencontre après rencontre. Ces Allemands qui pourraient, si notre diplomatie réussit, cesser d’être nos ennemis intimes mais devenir -rêvons un peu –  nos frères.

Tout excité, je mets dans ma poche un petit dictionnaire français-allemand « aide mémoire » et en descendant l’escalier vers la sortie, je m’entraîne à parler la langue de Goethe. Je me surprends à articuler à voix basse, avec un mauvais accent, cette jolie phrase un peu bizarre :

« Ich bin ein Berliner ! »

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