15 novembre 1910 : Le diplomate, l’empereur et la boîte aux lettres

« Un ambassadeur ne peut être une simple boîte aux lettres ! » Maurice Paléologue, ministre de France en Bulgarie, installé dans mon bureau, a un brusque geste d’agacement. Je lui explique qu’il est important que les consignes du Quai voire de la Présidence du Conseil, soient suivies à la lettre « dans le monde dangereux dans lequel nous vivons, face à la poudrière des Balkans, chaque geste doit être, au préalable, soupesé collectivement et toute initiative peut se révéler malheureuse. »

Le diplomate me rappelle son rôle irremplaçable lors de la visite de Ferdinand 1er, « tsar » de Bulgarie, à Paris, en juin dernier : « Vous pensez, monsieur le conseiller, que si je m’étais contenté d’attendre les hypothétiques consignes du ministère, le souverain se serait déplacé comme cela à Paris ?  Au contraire, votre serviteur a su créer un rapport de confiance qui a conduit à ce voyage dans notre capitale, ce succès diplomatique donnant à la France une place de choix sur l’échiquier des Balkans. »

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Ferdinand 1er de Bulgarie

Maurice Paléologue n’a pas tort. Notre république est souvent bien incapable de fixer une ligne claire. Les luttes entre bureaux, les influences parlementaires multiples, les rivalités entre une Chambre sourcilleuse et un exécutif fragile, ne font pas une politique. On peine souvent à distinguer un grand dessein et on attend souvent en vain des ordres précis. A dire vrai, vis à vis des grandes puissances, un Président du Conseil à forte personnalité comme Clemenceau ou Briand, peut, plus ou moins, imprimer sa marque mais pour les États de taille secondaire, les ambassades doivent se contenter, en guise de consignes, d’un mutisme poli ou d’une cacophonie inefficace et brouillonne.

Maurice Paléologue me confie : « Gagner la confiance d’un chef d’État étranger ne s’apprend pas dans les livres. Il faut répondre à ses attentes, être là quand les choses se passent et petit à petit rentrer dans son rêve pour y placer la France. Ferdinand 1er ne pense qu’à une grande Bulgarie allant jusqu’à Byzance et récupérant au passage la Roumélie. Je lui glisse en permanence que son chemin vers la gloire passe par Paris… »

Le ministre de France a raison. La Bulgarie, dirigé par un souverain issu d’une famille allemande, aura vite fait de se rapprocher de Guillaume II si nous n’y prenons garde.

Pour autant, est-ce à Paléologue de faire, sur place, la politique de la France ? On dit qu’il devient le mentor du tsar bulgare, qu’il le flatte, le suit en tout, le précède même dans ses désirs de grandeur immatures. Je me risque donc à une mise en garde : « Monsieur le ministre, si vous voulez que les ministères vous fassent totalement confiance, il convient de ne pas trop personnaliser vos relations avec l’empereur bulgare. Gardez plus vos distances… »

Le diplomate me toise alors, me scrute avec des petits yeux mauvais pour conclure de cette phrase sèche : « Monsieur le conseiller, la grandeur de Paris ne se satisfait pas de distance et de réserve. L’effacement des diplomates d’une nation n’est souvent que le prélude à un recul plus large du pays qu’ils représentent. A Sofia, je suis la France et la première place que je souhaite avoir dans le cœur du souverain est celle qui revient naturellement à ma Patrie. »

14 novembre 1910 : Quand je reçois les ambassadeurs…

 « Bon, écoutez, je n’ai pas le temps de le recevoir. L’homme porte beau, parle d’or, fait rêver avec ses exposés diplomatiques brillants mais voilà, je n’ai pas le temps… » Briand se ferme et parle sèchement. Je recevrai donc seul notre ministre de France à Sofia, Maurice Paléologue.

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Maurice Paléologue, ministre de France en Bulgarie…(pour ceux qui savent lire le …, on voit qu’il est le futur ambassadeur de France en…)

Pour réussir mon entretien avec ce fonctionnaire prestigieux, descendant de la très haute noblesse grecque de Constantinople et qui sera forcément déçu de n’échanger qu’avec moi, je révise studieusement mes fiches et mes dossiers sur la Bulgarie.

Royaume improbable, coincé entre la Russie ombrageuse, la fougueuse Grèce et le vieil Empire Ottoman, balayé violemment par l’Histoire et souvent oublié par les Puissances. Un petit peuple de trois millions d’habitants qui font d’excellents soldats faute de savoir monter des industries ou une agriculture moderne.

Je note avec soin cette citation de Victor Hugo dénonçant les dernières années d’occupation ottomane marquées par des atrocités : « On doit mettre fin aux empires qui tuent ! ». Je relis les rapports sur le souverain qui se fait appeler « tsar », Ferdinand 1er, de la famille des Saxe Cobourg (lointain cousin de la fille de Louis-Philippe, Clémentine d’Orléans et du feu prince consort Albert, mari de la Reine Victoria).

L’empereur du royaume bulgare encore tout neuf est-il inverti ? Nos espions, mélangeant la haute politique et les bêtes rumeurs d’alcove, le laissent entendre ici et là, sans en tirer de conclusions particulières. Dans tous les cas, Ferdinand 1er est un autocrate qui tient son pays d’une main de fer, en suivant des idées souvent très personnelles et sans éviter malheureusement une corruption qui gangrène les rouages d’un État balbutiant.

Maurice Paléologue semble évoluer dans les palais de Sofia comme un poisson dans l’eau. Conseiller du Prince, ami des banquiers souhaitant investir non loin de la Sublime Porte, cultivé et doué d’un vrai talent littéraire, il ne quitte guère le chapeau haut de forme qui participe de sa réputation d’homme important.

Comment va-t-il accepter notre entretien ? Et surtout, se pliera-t-il aux indispensables directives que je dois lui donner ?

A suivre.

9 novembre 1910 : La France n’a pas de déficit public !

« La France a des finances saines. L’État a des besoins qui augmentent mais il équilibre son budget sans emprunt. » Le sous-directeur de la rue de Rivoli est visiblement satisfait de la gestion de son ministère et toise en réunion ses collègues de la place Beauvau en leur demandant : «  Et vous, à l’Intérieur, comment vous débrouillez-vous pour que la délinquance juvénile ne cesse d’augmenter depuis 1840 ? »

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Le rigoureux ministère des Finances occupe une partie du Louvre depuis 1871

J’arbitre comme chaque année les réunions budgétaires. La rue de Rivoli est fière de ne pas produire la moindre dette publique contrairement à l’Allemagne qui accuse un déficit équivalent à 125 millions de francs, l’Angleterre qui traîne une ardoise atteignant le milliard, la Hongrie qui fait la tournée des capitales pour trouver 660 millions…

Toujours content de lui, le sous-directeur de la comptabilité reprend : « Vos belles brigades mobiles n’ont pas jugulé l’accroissement des crimes et délits commis par la jeunesse. Ils ont bondi de 20 % ces dix dernières années ! » Les pauvres responsables de la Sûreté n’osent répondre, de peur de voir leur budget réduit à due concurrence du courroux du gardien des comptes publics.

Je me charge de prendre leur défense : « Nous avons mis en place récemment les juges pour enfants, nous travaillons à généraliser les mesures de tutelle. L’extension de l’obligation scolaire ne serait pas non plus une mauvaise idée. Enfin, vous critiquez les brigades mobiles mais vous leur refusez toujours l’achat d’automobiles. Tout ce que j’évoque coûte cher. La Chambre devra faire des choix. Si les députés veulent pouvoir rentrer chez eux tranquilles sans risquer de se faire agresser par des Apaches embusqués, il faudra faire un geste sur la durée et favoriser une véritable politique publique ambitieuse pour les adolescents. Quelque part, le choix est simple : Soit voter tranquillement des crédits en séance pour l’avenir de nos jeunes, soit se condamner à remettre régulièrement et en tremblant son portefeuille aux petits malandrins en sortant dans la nuit noire. »

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