11 Avril 1914 : Amant d’une femme de ministre ?

 » Caillaux : avec un nom pareil, ça devait se finir dans le sang !  » Jamais avare  de bons mots, mon ancien – et regretté – patron, Clemenceau ! Il m’a fait venir chez lui, au 8 rue Franklin dans le XVIème.

Il veut savoir jusqu’à quel point je suis impliqué dans le drame qui touche Henriette Caillaux, qui vient d’assassiner Gaston Calmette, le directeur du Figaro, auteur d’une terrible campagne de presse contre son ministre de mari.
Il poursuit : 
 » Vous vous rendez compte le couple infernal que vous côtoyez ? Joseph Caillaux au centre d’une polémique comme la République n’en avait jamais connue : son comportement lors de la crise d’Agadir avec sa diplomatie parallèle, ses manipulations pour arriver à ses fins pour le vote de l’impôt sur le revenu, son affairisme lié à ses activités bancaires privées… Et, elle, sa femme, le pistolet à la main qui tire sur tout ce qui bouge ! 
Je me sens obligé de rectifier :
 » Pas sur tout ce qui bouge : uniquement – si j’ose dire – le patron de presse Calmette.
– Oui, mais si j’ai cru comprendre, elle ne regrette nullement son geste, la bougresse ! « 
Je n’arrive pas à lui expliquer ce que je ressens vraiment. Lui parti du ministère, il a bien fallu que je me trouve d’autres chefs. Ce fut Briand, Poincaré, Caillaux… J’ai du réapprendre, composer, oublier la complicité que j’avais avec lui pour des rapports plus distants et professionnels avec ces autres grands fauves de la politique.
Avec le couple Caillaux, j’avais retrouvé un peu de chaleur perdue. Lui, l’intelligence brillante mais appréciant de s’entourer de bons spécialistes et elle, attentive et riante, nous faisant oublier à tous les deux, l’espace d’un instant, autour d’un bon thé, le poids des responsabilités et le fardeau de soucis qui va avec.
Le regard du Tigre se durcit soudainement : 
  » Dites, Henriette Caillaux, ce n’était pas votre maîtresse, par hasard ?
– Qui dit cela ?
– Des bruits, au ministère… « 
Henriette-Caillaux-2
 Henriette Caillaux
Je déments vigoureusement, en regrettant intérieurement d’avoir peut-être un peu trop parlé de mes invitations à dîner chez les Caillaux. Dans ma tête, d’un seul coup, trois ou quatre collègues deviennent suspects de bavardage malveillants. Mon poing se serre dans ma poche et ma mâchoire se durcit. 
 
Clemenceau me voilant pâlir de rage, se radoucit : 
 » Non, je plaisante. Ce n’est pas votre style. Et vous n’êtes pas son style à elle. Pas du tout même. « 
En voulant me rassurer, il me vexe encore plus : je ne peux pas plaire à la femme d’un ministre ? 
 
Puis la conversation roule sur des choses plus anodines : les rapports entre la France et l’Allemagne, les bruits de bottes qui diminuent dans les Balkans, la qualité des relations entre les Serbes et les Autrichiens… Sur ces sujets moins brûlants ( nous ne sommes plus en 1911 heureusement ) que l’affaire Caillaux, nous analysons les choses froidement, de façon assez cérébrales et, sans nous en rendre compte au début, nous nous détendons, l’un et l’autre. 
 
Après un bon moment d’échanges,  je pense conclure et regarde le Tigre d’un air pénétré et je jette, sûr de moi : 
 » A part cette foutue affaire Caillaux, 1914 devrait être une année plutôt calme. Vous ne trouvez pas ? « 
Sa réponse fuse, cinglante : 
 » Quand vous faites ce type d’analyse, comment dire… géniale, cela m’ennuie un peu que l’on vous surnomme  » Olivier le Tigre  »  ! « 

 

8 avril 1914 : petit meurtre entre ennemis

Ce 16 mars 1914, elle a vidé le chargeur de son pistolet Browning 33 sur celui qui était devenu pour elle la bête à abattre, le monstre transformant sa vie en cauchemar. Au moment de l’acte criminel, elle se rappelle avoir vu la stupeur puis la douleur dans les yeux de sa victime ; elle n’oublie pas non plus ses deux mains en avant, barrage dérisoire, comme s’il pouvait arrêter les balles mortelles.

Six coups de feu et elle a fait basculer dans la mort Gaston Calmette, le patron du Figaro, qui, lui, avait fait basculer sa vie dans l’horreur,  trois mois plus tôt.

Elle a lu, parfois en larmes,  plus d’une centaine d’articles infâmes sur son mari,  le ministre des finances Joseph Caillaux. Elle veut le défendre, le venger et ne supporte plus les accusations toutes plus dures les unes des autres : manipulation, corruption, trahison de ses idéaux et de ceux de son parti, vie privée blâmable… Où vont-ils chercher tout cela ?Une campagne de presse longue, inédite, acharnée, sans aucune relâche. Gaston Calmette a organisé, estime-t-elle, une véritable traque contre son époux.
Gaston Calmette
Six coups de feu dont quatre dans la cible et le corps de Calmette a basculé en avant. Un cri bref, le bruit de la chute brutale et d’une chaise qui s’est renversée au même moment. Enfin le silence, après que le corps se soit stabilisé sur le parquet du bureau appartenant au patron de presse. 
Henriette Caillaux a alors laissé tomber l’arme et a attendu, pétrifiée par son acte, hébétée et vide, presque soulagée aussi.
C’était la fin ! Il avait payé, l’écrivaillon, le plumitif, celui dont elle crachait avec dégoût le nom depuis des semaines : le salaud. Il semblait, certes, respirer encore mais si faiblement : Calmette avait son compte.
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Nous sommes le 8 avril, à la prison Saint-Lazare. 
440px-Prison_saint-lazare_1912
La prison Saint-Lazare où est détenue Henriette Caillaux, en attendant son procès
Henriette me conte pour la première fois, d’une voix étonnement calme, ces instants tragiques que ne cesse de commenter le Tout-Paris, éberlué.
À la fin de son récit, elle me regarde, presque implorante :  » Vous restez mon ami, Olivier ?  »
Je réponds dans un souffle, en mettant ma main sur son avant-bras, touchant presque sa peau si fine, que je trouve si blanche :  » Je suis là, Henriette, je suis là…. » 
Henriette_Caillaux_1914

25 novembre 1912 : Poincaré, un homme caché à découvrir

 » Eh bien alors, comment est-il ton Poincaré ?  » Pour mes anciens patrons, tout le monde avait sa petite idée : Clemenceau, Briand, Caillaux… ils étaient typés, la marque de fabrique était sur la boîte. Orgueilleux tous les trois, colérique mais chaleureux pour le premier, manipulateur attachant pour le second, surdoué fascinant pour le dernier.

Mais Poincaré, pour mes amis, c’est plus difficile à déchiffrer. Avocat comme Briand, il n’a pas été en revanche familier des assises. Il ne gagnait pas par la force du verbe mais par la justesse de ses analyses et la solidité de ses constructions juridiques.

Mon patron Raymond Poincaré est-il vraiment un homme froid ?

Ses discours dont je rédige une bonne partie, sont – à sa demande – très (trop ?) longs. La voix reste monocorde et suit, sans s’écarter jamais, un texte très écrit. Certes, tout est dit mais on somnole en les écoutant. Et pourtant que de travail pour arriver à cet ennui ! Toutes les références, les dates, les chiffres doivent être scrupuleusement vérifiées. En marge des documents de brouillon, mon patron apprécie que j’indique mes sources. Il relit ma prose puis l’annote et la corrige de façon approfondie.

Quand je suis assis dans son bureau pour ce travail, Poincaré ne fait d’autres commentaires que ceux qui sont nécessaires à la compréhension de ses indications. Je ne peux recueillir avec gourmandise les phrases assassines dont Clemenceau s’était fait le spécialiste, les commentaires vipérins de Briand ou les soupirs dédaigneux mais si parlants de Caillaux. Rien. Le mur : lisse, égal, aucun pli sur le grand front dégarni, pas de flamme dans le regard.

Poincaré gère son temps et ses émotions comme les finances du pays : à l’économie. On ne sait si on lui plaît ou si on l’énerve. Une de mes petites blagues lâchée en fin de journée est accueillie par un silence poli. Un mouvement d’énervement que je ne peux réprimer, quand je dois compléter une allocution qui fait déjà vingt pages, sera aussi observé avec un regard de sphinx.

Que se passe-t-il derrière ses petits yeux ? Une mécanique mathématique, une machine froide ?

Pas sûr. Il s’est occupé discrètement de trouver un appartement à l’un de ses collaborateurs ; il fait porter un petit mot à l’épouse d’un autre qu’il sait malade. Avare de compliments, on finit pourtant par deviner qu’il est satisfait à un bref hochement de tête, doublé d’un petit « mmh » qui veut dire le « merci bravo » d’un autre.

Il me lit, il m’écoute, ne balaie jamais mes remarques d’un revers de main. Il maîtrise les notes que je lui prépare, les conserve soigneusement, y fait référence longtemps après, pour un autre usage.

Avec lui, j’ai l’impression de construire un grand mur, brique à brique. Un mur solide, droit, qui prend de l’ampleur, qui monte lentement mais de plus en plus haut. Une cloison rassurante contre les angoisses, une digue canalisant les eaux folles, une assurance contre le risque. Poincaré n’est pas tribun mais ses talents de maçon, dans un monde où tout peut s’écrouler, en rassure plus d’un.

Alors, comment-est-il mon patron ? C’est un homme caché… mais je le découvre. Avec bonheur. Doucement.

 

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