25 août 1914 : le feu tue !

« Oui, j’ai eu peur. Un bref instant, seulement. La mort, cette grande faucheuse, a rodé tout près de moi… Mais maintenant, je suis impatient de retourner au combat. J’ai l’impression qu’après ce miracle qui m’a fait échapper aux balles ennemies alors que mes camarades tombaient comme des mouches, il ne peut plus rien m’arriver. Je rêve de nouveaux assauts glorieux, de prochains élans libérateurs protégeant notre chère terre de France… » Charles de Gaulle fait retomber sa lourde tête sur son oreiller dans le grand dortoir des officiers de l’hôpital Saint-Joseph à Paris. Blessé d’une balle déchirant profondément le muscle arrière du genou et atteignant aussi le nerf sciatique, le 15 août dernier, en défendant Dinant face aux chasseurs saxons de la Garde,  il a été opéré et entame sa convalescence.

Evacuation d'un blessé en 1914
Evacuation d’un blessé en 1914

Il poursuit son monologue : « Lors de l’assaut de la citadelle, à la tête de mes hommes du 33ème RI que j’avais su galvaniser, j’ai ressenti brusquement à la jambe une vive douleur, comme un violent coup de fouet. Immédiatement après, j’étais à terre, au milieu des corps de mourants, tressautants encore à l’impact de chaque nouvelle balle. J’ai pu me traîner jusqu’à l’entrée d’une maison et je ne dois de ne pas être prisonnier qu’au dévouement de certains civils et à la rapidité de nos médecins militaires. »

La bataille de Dinant où De Gaulle est blessé.
La bataille de Dinant où De Gaulle est blessé.

Charles me demande des nouvelles du Grand quartier général – GQG – de Joffre.

Je dois lui avouer qu’elles ne sont pas fameuses. En Belgique, nos pertes s’accumulent tragiquement et on estime que plus de 20 000 de nos hommes perdent la vie chaque jour. Nous devons reculer un peu partout face à un ennemi dont la stratégie et la tactique se révèlent plus efficaces que notre plan XVII. Trois armées allemandes menacent de nous déborder, à marche forcée, par le nord-ouest dans un immense mouvement associant troupes d’active complétées par des forces de réserve, en nombre beaucoup plus conséquent que prévu par notre état-major surpris et consterné.

Tactiquement, les Allemand savent mieux faire que nous des reconnaissances avant d’attaquer. Ils comprennent tout de suite le parti qu’ils peuvent tirer de l’aviation pour repérer les mouvements de nos régiments. Ils pilonnent aussi nos positions avec une artillerie plus efficace car mieux repartie au sein des différentes divisions. Notre doctrine de l’offensive à outrance – avec des fantassins en pantalon rouge garance de surcroît  –  se révèle souvent désastreuse face à des mitrailleuses judicieusement placées dans les replis de terrain. Nos généraux découvrent, pour la plupart avec stupeur, que « le feu tue » et dans des proportions que personne n’imaginait jusque-là.

Une offensive française : en terrain découvert, baïonnette au canon, en pantalon rouge...
Une offensive française : en terrain découvert, baïonnette au canon, en pantalon rouge…

Et quand nous devons battre en retraite, tout se fait parfois dans le plus grand désordre : nos officiers n’ont pas été formés pour reculer tout en gardant des lignes cohérentes.

Le gouvernement est furieux et j’ai rédigé un décret autorisant Joffre à relever de son commandement toute une série de généraux qui se montrent incapables voire complètement perdus face à des troupes germaniques pour l’instant fort bien commandées par Von Kluck, Von Bülow ou Von Hausen.

De Gaulle m’écoute avec attention. Il tire sur sa cigarette de longues bouffées voluptueuses et lâche : « Joffre se révèle redoutablement intelligent. Il est en train de virer toute une série de vieilles badernes galonnées et il pige vite. Les nouvelles consignes qui arrivent aux divisions montrent que nous nous sommes peut-être trompés mais nous apprenons dans des délais record. Nos offensives seront dorénavant mieux coordonnées d’une arme à l’autre et mieux préparées. Nous nous portons toujours en avant avec un courage et un moral qui ne se démentent pas… mais avec plus de prudence. »

Je me lève, sers la main et laisse le jeune lieutenant à ses considérations tactiques. Mon automobile m’attend pour rejoindre Joffre à son GQG actuellement installé à Bar-sur-Aube.

Poincaré s’estime en effet fort mal informé de ce qui se passe réellement sur le front et je dois donc faire le point dès demain matin avec l’état-major pour rapporter ensuite des nouvelles fraîches à l’Elysée.

 

Mon ami Charles de Gaulle en 1914
Mon ami Charles de Gaulle en 1914

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17 août 1914 : Fier d’avoir inventé l’Union sacrée

« Il faudrait un terme qui invite fortement au rassemblement… » Je me rappelle encore mon patron Raymond Poincaré, la plume à la main, rédigeant avec mon aide, ce qui allait devenir son fameux discours à la Chambre du 4 août dernier. Il souhaitait, en ce soir du 3 août,  assis à son bureau de l’Elysée, que toutes les forces du pays – politiques, syndicales, spirituelles – oublient leurs querelles et se regroupent dans un même effort de défense de notre patrie menacée.

Je lui suggérai alors le mot « union ». « Bof » me répondit-il, « c’est un peu synonyme de rassemblement. Non, non, Olivier, il faut imaginer quelque chose de plus fort, de plus solennel. Un terme peut-être encore peu employé mais qui aura ensuite une résonance  extraordinaire… ».

Je passai en revue dans ma tête tous les vocables pouvant correspondre peu ou prou à l’idée de Poincaré : rassemblement, union, regroupement, ralliement, rencontre, fusion, alliance, entente… ? Aucun ne semblait devoir prendre sa place dans ce futur et très attendu discours qui allait être lu par Viviani aux parlementaires.

A un moment – je ne sais pourquoi – je me suis rappelé le tout nouvel opéra « Parsifal » que l’on avait enfin pu voir à Paris, début janvier, sous la direction d’André Messager. Cette ambiance moyenâgeuse et pieuse de chevaliers réunis autour du Graal, m’a conduit, d’un coup, à la formule magique «union sacrée ». J’hésitai un instant pourtant avant de la proposer à Poincaré. Peut-être allait-il la trouver trop peu laïque à son goût ? Ou excessivement solennelle voire pompeuse ?

Finalement, je lâchai le terme, d’une voix peu assurée. Poincaré m’a alors fixé avec des yeux beaucoup plus expressifs que d’habitude : « Eh bien voilà, « Union sacrée » , c’est le mot qu’il nous faut. Cela donne donc la phrase :

Dans la guerre qui s’engage, la France […] sera héroïquement défendue par tous ses fils, dont rien ne brisera devant l’ennemi l’Union sacrée.

C’est fort, très fort, indiscutablement. Bravo Olivier ! Je savais que je pouvais compter sur votre imagination».

Je n’osai lui dire que le vocable m’était venu en pensant à… un opéra allemand !

Dix jours après, en lisant la presse française et étrangère, je m’aperçois que le terme «Union sacrée » produit son petit effet. Il est repris un peu partout, par les socialistes, par la droite républicaine, par les radicaux… En Angleterre ou au États-unis, les mots « Union sacrée » sont cités tels quels, en français dans le texte, autant pour décrire notre situation politique nationale qu’en faisant référence à un éventuel contexte plus local.

Seuls les Allemands s’en tiennent, évidemment, pour décrire le nécessaire rassemblement des partis autour du Kaiser et du chancelier Bethmann,  à une formule de la langue de Goethe : « Burgfrieden » disent-ils. Cela veut dire «  paix civile », en français.

« Burgfrieden » ? Force est de reconnaître que c’est bien moins percutant que notre «Union sacrée » ! Dans la guerre du verbe, je suis sûr que nous sommes en train de gagner une bataille !

L' Union sacrée en France
L’ Union sacrée en France
Message du Président de la République Poincaré au Français : ce texte reprend l'essentiel du discours prononcé devant la Chambre
Message du Président de la République Poincaré au Français : ce texte reprend l’essentiel du discours prononcé devant la Chambre
Burgfrieden : la "Paix civile" allemande, rassemblement de toutes les forces du peuple autour de l'empereur Guillaume II.
Burgfrieden : la « Paix civile » allemande, rassemblement de toutes les forces du peuple autour de l’empereur Guillaume II.

 

 

 

 

16 août 1914 : ils partent tous !

C’est terrible. Dans mes amis, tous ou presque partent ou sont partis. On compte ceux qui appartiennent déjà à la grande famille des militaires comme Charles ( de Gaulle ) affecté comme lieutenant, chef de section au 33ème régiment d’infanterie qui quitte Arras pour la frontière belge – il est actuellement à Dinant, je crois –  ou Louis ( Ferdinand Destouches), maréchal des logis au 12ème régiment des cuirassiers de Rambouillet. Pour ces derniers, il n’y a guère de surprise, ils s’étaient préparés de longue date à l’épreuve du feu, à ce moment où leur condition de guerrier au service de la patrie  allait prendre tout son sens.

Mais il y a aussi les proches qui quittent tout pour rejoindre une institution qu’ils connaissent mal, pour aller vers un monde – celui de la poudre et des combats – que leur vie de civil ne leur laissait que peu entrevoir.

Mon autre ami Charles (Peguy) fait partie de ceux-là. D’un point de vue intellectuel, il a pensé à la guerre et a écrit sur elle. Je me rappelle encore cette phrase forte, pleine de dégoût pour ses anciens camarades socialistes, devenus pacifistes : « « En temps de guerre celui qui ne se rend pas est mon homme, quel qu’il soit, d’où qu’il vienne et quel que soit son parti. Il ne se rend point. C’est tout ce qu’on lui demande. Et celui qui se rend est mon ennemi, quel qu’il soit, d’où qu’il vienne, et quel que soit son parti. Et je le hais d’autant plus, et je le méprise d’autant plus, que par le jeu des partis politiques il prétendait s’apparenter à moi ».

On ne peut dire pourtant que sa vie de libraire et de poète le met vraiment en situation d’appréhender la condition de soldat. Je vois encore le visage de Charles Peguy pâlir quand il a mis autour de son cou la chaîne portant sa plaque d’identité militaire, en métal blanc ; cette fameuse et affreuse plaque réglementaire toute froide portée à même la peau et destinée à l’identifier avec certitude s’il devait mourir.

Avant de partir au front, ils ont tous prévus de venir me saluer affectueusement. Je raconterai dans ce journal ces rencontres et la correspondance dont ils commencent à m’abreuver.

Il ne faut pas manquer de citer aussi les étourdis oublieux comme Paul ( Valéry). L’écrivain qui n’a pas produit depuis longtemps s’est fait transmettre en urgence son livret militaire par sa bonne alors qu’il prend ses vacances dans le sud. Il va découvrir qu’il s’inquiète pour rien et qu’il n’est pas immédiatement mobilisable (je viens de m’en assurer) !

Enfin, on peut aussi distinguer les «  éclopés », ceux dont la santé empêche un appel sous les drapeaux. Il y a Georges (Mandel), ami de Clemenceau comme moi et qui regrette d’être physiquement inapte et se voit donc réformé  ou Marcel (Proust), malade chronique, lui aussi incapable de prendre l’uniforme.

Ce dernier, toujours d’un optimisme riant, vient de m’envoyer une lettre, on ne peut plus alarmiste, sur les combats qui commencent. Il pense que des «  millions d’hommes vont être massacrés dans une guerre des mondes comparable à celle de Wells ».

Charles Peguy - à droite - en uniforme d'officier.
Charles Peguy – à droite – en uniforme d’officier.

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