15 septembre 1914 : les coupes pleines de sang…

Nos troupes sont épuisées mais elles ont enfin réussi à repousser l’ennemi. Les Allemands qui avaient atteint la Marne, s’étaient approchés de 30 kilomètres de la capitale, ont reculé de plus de 40 à 50 kilomètres et le front se stabilise maintenant sur l’Aisne, de Verdun à Noyon.

La progression du front lors des combats qui s'appelleront plus tard "Bataille de la Marne"
La progression du front lors des combats qui s’appelleront plus tard « Bataille de la Marne »

Nous avons exploité à fond l’erreur tactique de l’armée de Von Kluck qui avait dédaigné Paris, obliquait par le sud-est et nous présentait son flanc droit. Les 100 000 hommes envoyés brutalement en renfort par Joffre (y compris 6000 fantassins transportés directement en taxis parisiens réquisitionnés) réunis notamment au sein de l’armée de Maunoury et du corps expéditionnaire anglais du général French, ont mis en difficulté l’adversaire l’obligeant à se replier.

Nous n’avons pas réussi à pousser plus loin notre avantage. Plus de 230 000 de nos soldats ont perdu la vie depuis août et la fatigue est telle que nous n’avons pu déloger les forces du généralissime Von Moltke lors des derniers combats du 10 septembre à aujourd’hui, sur l’Aisne.

Une course à la mer s’engage, chaque armée essayant de contourner l’autre, par l’ouest. Vu l’état des troupes, Joffre est peu optimiste sur nos chances de succès. Mais nous devons continuer à nous battre jusqu’au bout si nous voulons avoir une chance que la guerre cesse de se dérouler sur notre territoire.

Poincaré est rassuré. Les premières bonnes nouvelles militaires redonnent un peu d’espoir à nos dirigeants plongés dans l’ambiance lugubre de la préfecture de Bordeaux, où notre gouvernement s’est replié piteusement.

« Olivier, vous pensez que l’on va pouvoir revenir prochainement sur l’Elysée ? » m’écrit-il déjà impatient. Je lui réponds, après avoir consulté Joffre, que « c’est encore un peu prématuré. Nous ne pourrions nous permettre un second repli sur une ville du sud si le sort des armes devait de nouveau tourner en notre défaveur. »

Ma femme qui s’apprêtait aussi à quitter Versailles, avec mes beaux-parents et les enfants, pour le Beaujolais, dans la famille que nous avons là-bas, a en revanche défait avec soulagement ses malles. Nous restons donc en région parisienne, même s’il est sans doute trop tôt pour envisager de tous réintégrer notre appartement parisien de la rue de Madrid que je continue à occuper seul pendant la semaine.

Dans la journée, j’accueille actuellement les ministres Briand et Sembat qui viennent rendre une visite surprise au gouverneur Gallieni. Une rumeur idiote s’est propagée – me dit-on – sur Bordeaux et certains soupçonnent, ni plus ni moins, Gallieni d’avoir des ambitions personnelles ! Son cabinet composé de riches industriels, d’hommes prestigieux comme Paul Doumer, dépasse ce qui semble strictement nécessaire à un général uniquement missionné pour défendre Paris.

Résultat : on demande au garde des sceaux et au ministre des travaux publics d’en avoir le cœur net. Tout cela se révèle un peu puéril et Gallieni ne se laisse pas démonter. Il n’hésite pas, lors des dîners avec les deux ministres venus « l’inspecter », à faire des allusions en forme de clins d’œil aux intentions farfelues qu’on lui prête. Briand qui n’est pas né de la dernière pluie, reconnaît bien volontiers l’erreur de jugement des Bordelais et rit, beau joueur, aux mots ironiques du brillant général.

Ce soir, il a décidé lui-même d’en rajouter :

Briand : « Alors, mon général, quand allez-vous coucher directement à l’Elysée ? «

Gallieni : « Quand il vous plaira, monsieur le ministre, car je ne vous cache pas que je vous ai réservé une mission de confiance dans l’organisation de mon coup d’état ! ».

Nous rions tous, enfin un peu détendus. Nous oublions – c’est terrible à écrire – l’espace d’un instant, les horribles champs de bataille jonchés de morts, à l’odeur terrible de charnier, que nous avons visités, aux côtés du général Maunoury, ces trois derniers jours, en arrière du front nord.

Lorsque je porte mon verre de vin à la bouche, je suis soudainement pris d’une nausée, à la vue de ce liquide si rouge, me rappelant ces visions épouvantables et si récentes du sang répandu de nos centaines de soldats blessés et hurlants de douleur, évacués dans des ambulances trop peu nombreuses.

Je repose ma main sur la table, gêné, pâle et silencieux. Gallieni et Briand ont vu mon trouble. Les rires se sont arrêtés.

Briand me chuchote alors : « Olivier, vous êtes livide ! Vous pensez comme moi à nos gars horriblement fauchés, jonchant les terres le long de la Marne, retournées par les obus ? »

Je demeure sans voix.

Gallieni est lui aussi redevenu grave. Il se lève lentement, son bras porte son verre encore plein, légèrement au-dessus de son visage et solennellement, le regard sombre, il nous propose de porter un toast à la mémoire de nos soldats tombés au champ d’honneur : « A nos morts ! » lance-t-il d’une voix forte.

Nous répondons, debout et tout aussi recueillis : « A nos morts ! »

Puis, nous finissons nos coupes d’une seule traite, ces coupes devenues les images terribles et symboliques de ce sang versé sans compter, pour sauver la France.

Soldats français en septembre 1914
Soldats français en septembre 1914
Des morts sur le champ de bataille en septembre 1914
Des morts sur le champ de bataille en septembre 1914

 

 

 

8 septembre 1914 : notre destin se joue maintenant !

Heures mouvementées, heures tragiques, heures d’espoir aussi.

Heures mouvementées : Le gouvernement a quitté Paris pour Bordeaux. Il s’est fendu d’une déclaration un peu verbeuse et pleine de contorsions expliquant que c’est normal qu’il quitte la capitale et qu’il ne faut pas s’inquiéter. Les Parisiens déboussolés voient les réfugiés belges et les habitants des départements français envahis, affluer, exténués, en région parisienne. Eux-mêmes essaient de fuir en se rendant dans les gares de Lyon, Saint-Lazare ou Montparnasse bondées où ne circulent plus que de rares trains. Un ami a mis plus de 40 heures pour rejoindre Caen. D’autres doivent compter plusieurs jours pour gagner Toulouse, Marseille ou Biarritz. Dans toutes les villes étapes pour aller vers le Sud, on loge ces pauvres Français devenus sans domicile, dans des hangars, des cafés, des mairies ou des granges. La France se serre les coudes.

C’est aussi le règne de la débrouille et de la rumeur. Le grand public ne sait pas que les Allemands sont à trente kilomètres de Paris mais il s’en doute en écoutant tout bonnement les témoignages de ceux qui fuient et sont refoulés vers la région parisienne. L’état-major refuse de publier la liste des départements envahis mais les gens qui marchent sur les routes se confient : chacun sent que les choses tournent mal.

Heures tragiques : Nous avons appris hier que mon cher ami, le lieutenant Charles Peguy est mort, tué le 5 septembre d’une balle en plein front près de Plessis-l’Evêque. Il s’élançait à la tête de sa section quand il a été fauché, prononçant, avant de tomber, cette phrase émouvante et dérisoire à la fois : « Oh mon Dieu, mes enfants… »

En apprenant la nouvelle de sa disparition, je me suis enfermé, seul, chez moi, les larmes aux yeux. Je suis resté ainsi toute une soirée, assis sur mon lit ou déambulant les yeux vides dans l’appartement, en pensant à cet homme droit et bon, cet écrivain magnifique qui ne reviendra pas.

Heures d’espoir aussi : J’ai proposé à Poincaré de rester à Paris, au Palais de l’Elysée déserté et d’assurer la liaison avec le GQG de Joffre à Bar-le-Duc et le gouverneur de Paris Gallieni.

J’ai aidé ce dernier à rédiger une déclaration un peu plus martiale que celles des ministres que j’évoquais plus haut. Cela donne :

 « Armée de Paris, habitants de Paris.
 
Les membres du gouvernement de la République ont quitté Paris pour donner une impulsion nouvelle à la Défense Nationale.
J’ai reçu le mandat de défendre Paris contre l’envahisseur.
Ce mandat, je le remplirai jusqu’au bout.
 
Paris le 3 septembre 1914.
 
Le Gouverneur militaire de Paris commandant l’armée de Paris,
Gallieni. »
 

 Pas un mot de trop. Ça claque et ça marque.

Je dois en outre m’assurer, pour le compte du chef de l’Etat, du bon fonctionnement des pouvoirs publics dans la capitale.

Nous avons par exemple fait installer des bestiaux dans les bois de Boulogne et Vincennes pour couper court aux risques de rupture d’approvisionnement en vivres. Cela nous fait drôle de croiser des vaches ou des cochons sur des vastes étendues d’herbes où s’asseyaient encore, au mois de juillet dernier, des belles élégantes en pique-nique !

Les bestiaux au Bois de Boulogne en 1914 : il faut nourrir Paris, coûte que coûte
Les bestiaux au Bois de Boulogne en 1914 : il faut nourrir Paris, coûte que coûte
Les vaches, en 1914, sont dans les jardins de Bagatelle
Les vaches, en 1914, sont dans les jardins de Bagatelle

Ma femme Nathalie demeure à Versailles, avec les enfants, chez mes beaux-parents. Elle aide, tous les jours, dans des conditions éprouvantes, le personnel infirmier à l’hospice civil de Versailles, rue Richaud, bâtiment en partie mobilisé pour accueillir les nombreux blessés du front.

La grande salle Saint-Louis de l'Hospice Civil de Versailles, rue Richaud, en 1914
La grande salle Saint-Louis de l’Hospice Civil de Versailles, rue Richaud, en 1914

Aujourd’hui à Paris, il semble que l’espérance commence à renaître. Nous organisons avec Gallieni et la préfecture de Police la réquisition de tous les taxis pour transporter sur le front le maximum de troupes. Nos éclaireurs aériens nous rapportent en effet que la première armée allemande – celle de Von Kluck- s’est imprudemment avancée vers le sud-est, dédaignant la capitale qu’elle croit sans doute dégarnie. Nous pouvons, si nous allons vite, l’attaquer par surprise sur son flanc droit.

L’offensive recommence, nous cessons de reculer. Enfin. La grande bataille pour sauver la France est engagée. Nous n‘écoutons ni nos doutes, ni notre profonde fatigue. Nous allons nous battre, jusqu’au bout. Nous allons vaincre, j’en suis sûr.

Les taxis parisiens réquisitionnés transportent nos troupes vers la Marne
Les taxis parisiens réquisitionnés transportent nos troupes vers la Marne

Tout savoir sur la bataille de la Marne….

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1er septembre 1914 : Paris menacé !

« Les combats se déroulent de la Somme aux Vosges… » Ce communiqué tout simple a enflammé l’opinion publique. Tout le monde avait tellement cru les multiples déclarations de victoire de l’état-major que cet aveu officiel et bien tardif de la très mauvaise posture de nos troupes fait sensation. Non, nous ne sommes pas à Berlin ou presque ; non, nous n’avons pas été victorieux lors de la bataille des frontières ! Et l’ennemi s’est engouffré en France, par la Belgique, appliquant presque à la lettre le terrible plan Schlieffen programmé pour réduire à néant nos défenses en quelques semaines.

Le terrible plan Schlieffen allemand
Le terrible plan Schlieffen allemand

Il faut l’avouer, piteusement : Paris est maintenant menacé. Chacun tremble que le drame de 1870 ne se reproduise : siège de la ville, privations, troubles puis guerre civile, humiliation nationale enfin…

J’ai demandé à ma femme de quitter Paris, avec les enfants, pour rejoindre mes beaux-parents à Versailles où ils résident rue Hoche. Je sens cette ville de garnison plus sûre et je pense que l’on peut s’y approvisionner en vivres plus facilement qu’à Paris avec les fermes et les champs à côtés, juste après la ville du Chesnay ou Saint-Cyr. Pierre de Nolhac me promet aussi de  veiller sur mes êtres chers. Il les a cueillis à la gare de Rive Droite avec son automobile de fonction qui est une des rares, sur place, à avoir encore de l’essence.

Les troupes à Versailles en 1914
Les troupes à Versailles en 1914

Depuis l’Elysée, nous avons coordonné, ces jours derniers, le remaniement ministériel, en liaison avec le président du Conseil Viviani. Moment éprouvant, plein de rebondissements, de portes qui claquent et de mots qui frappent. Clemenceau et Poincaré un temps réconciliés se sont de nouveau fâchés, à mon grand désespoir.

Nous avons intégré, tant bien que mal, dans le ministère, des représentants de presque tous les partis de l’Union sacrée. On retrouve ainsi Jules Guesde et Marcel Sembat qui apportent le soutien de la SFIO.

Mes deux rêves ne se sont en revanche pas réalisés : faire rentrer Clemenceau (qui souhaitait la seule présidence du Conseil ou rien) et virer ce nul de Viviani. Nous nous en tenons à une équipe – a priori – plus professionnelle que la précédente : Briand est vice-président du Conseil et Messimy quitte enfin ce ministère de la Guerre où il ne cessait de perdre son calme  et d’avoir des différents avec Poincaré ou le général en chef Joffre. On regrette au Palais le retour de Delcassé aux Affaires étrangères. Poincaré a eu ce mot cruel le concernant : «  Cet homme odieux croit que tout le monde l’attend ! »

Je reçois ce jour le général Gallieni. Le nouvel et énergique gouverneur militaire de Paris promet de défendre la capitale face à des Allemands que rien ne semble pouvoir arrêter. Il presse le gouvernement de quitter Paris pour Bordeaux où il sera plus en sécurité. Mon patron Poincaré, malgré l’insistance de Joffre lui-même, refuse et veut demeurer parmi les Parisiens, jusqu’à la dernière extrémité : « Je ne peux les abandonner et je vais partager toutes leurs souffrances ! »

Donc, je reste… Et je partage aussi.

Gallieni, prêt à défendre Paris, jusqu'au bout...
Gallieni, prêt à défendre Paris, jusqu’au bout…

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