20 novembre 1917 : Le Tigre revient !

« Un jour, de Paris au plus humble village, des rafales d’acclamations accueilleront nos étendards vainqueurs, tordus dans le sang, dans les larmes, déchirés des obus, magnifique apparition de nos grands morts. Ce jour, le plus beau de notre race, il est en notre pouvoir de le faire ! « 

Discours magnifique à la Chambre, moment unique : j’en ai la gorge nouée. Mon « patron », Georges Clemenceau, revient en pouvoir ! Poincaré qui s’en méfie mais pensait à lui depuis longtemps, s’est finalement décidé, après avoir nommé une succession de Présidents du Conseil qui ne laisseront sans doute pas de grands souvenirs dans la mémoire collective.

Le Tigre revient… Poincaré a fait le choix de la guerre à outrance. Il écarte les options pacifistes ou même modérées. Fini les conciliabules secrets avec des pseudo-diplomates allemands, fini les rêves – illusoires, j’en suis sûr – d’une paix blanche, sans vainqueur ni vaincu. Les boches ne nous rendront pas l’Alsace et la Lorraine et veulent notre perte. Ceux qui croient à autre chose restent de doux rêveurs. Il faudra se battre jusqu’au bout. Briand, Caillaux et les autres seront écartés, voire poursuivis.

Il faut tenir, continuer obstinément le combat… en attendant les Américains et leurs ressources humaines, matérielles et financières immenses.

Clemenceau incarne une ligne claire, un choix limpide et galvanisant.

Je n’ai pas été nommé chef du cabinet civil. Légère déception. A 49 ans, avec mon expérience, cela n’aurait pas été incongru. Georges Mandel – que j’ai du mal à cerner – a su être, à 32 ans, plus convaincant que moi. Le Tigre me propose d’assurer plutôt la jonction entre Poincaré et lui : «  Vous savez travailler avec tout le monde et en même temps, votre loyauté à mon égard n’a jamais été prise en défaut. La qualité de mon lien avec le Président de la République apparaît comme l’élément à préserver absolument. Vous connaissez mon fichu caractère. A vous de faire en sorte que Poincaré puisse me supporter assez longtemps pour que l’on gagne cette foutue guerre ! »

Quand je lui parle de Mandel, ma mine un peu déconfite, pour comprendre pourquoi ce dernier occupera la place centrale dans son dispositif, Clemenceau me répond, pédagogue: « Cher Olivier, cela ne doit pas vous préoccuper. Vous n’avez plus l’âge de perdre votre temps au téléphone, toute une journée durant, avec les parlementaires compliqués ou les préfets en attente d’instructions claires, de vivre nuit et jour pour votre patron… Et puis, je ne peux me passer de Mandel, même s’il m’énerve souvent. Il pense pour moi  et me protège en faisant le rempart nécessaire avec beaucoup de gens pour que je puisse me concentrer sur l’essentiel. Tout le monde salue sa puissance de travail mais il n’est guère sympathique. Quand je pète, c’est lui qui pue… »

Il est décidé que je ne quitterai pas mon bureau de l’Elysée situé à côté de celui de Poincaré. Je ne rejoindrai donc pas la rue Saint Dominique et le ministère de la Guerre où Clemenceau s’est installé puisqu’il cumule ce ministère avec la présidence du Conseil. Deuxième petite blessure d’amour propre. Je ne serai donc pas localisé facilement là où tout se passe et se décide. A moi donc d’être présent au bon moment, le soir vers huit heures par exemple, quand le Tigre se détend avec ses proches collaborateurs. Peut-être aussi que Clemenceau continuera à m’inviter chez lui, de très bonne heure le matin, pendant sa gymnastique par exemple ou le midi quand il rentre chez lui en auto pour déjeuner…

Aider le Tigre à nous faire gagner la guerre : cela doit devenir notre unique objectif à tous !

Georges Mandel devient chef de cabinet de Clemenceau. Cette fois-ci, Le Tigre me laisse un peu à l’écart. Déception…

12 novembre 1917 : le mendiant russe qui prend le pouvoir

Par un froid glacial doublé d’un vent mauvais, un homme habillé en mendiant traverse Pétrograd. Il a un bandeau d’un blanc douteux tout autour de la tête comme s’il était blessé ou atteint d’une vilaine maladie de peau… il ne paye guère de mine.

L’individu bizarre marche près de deux heures dans la boue et la neige fondue de la capitale russe et passe, un à un, les multiples contrôles tenus par la soldatesque ou les ouvriers révoltés. Dans cette ambiance insurrectionnelle, chaotique, où l’incident malheureux arrive parfois et une balle est vite tirée sur toute personne suspecte, nul n’ose pourtant interpeller notre homme, peut-être par respect – ou pitié – pour son état misérable. Son pas reste étonnamment décidé et rapide et il atteint Smolny, siège des bolcheviks. Là encore, il se faufile dans la foule grondante sans être inquiété. Arrivé parmi les dirigeants, d’un geste théâtral, il défait son pansement en fait inutile, retire son écharpe grise, trouée et finalement hors d’âge. Il se révèle propre, a le regard vif, dégage une énergie formidable et tonne d’une voix qui domine celle des autres. A ce moment, il se redresse, gonfle sa poitrine et chacun le reconnaît avec un murmure de stupéfaction : c’est Lénine !

Le meneur bolchevik prend alors l’ascendant sur les autres dirigeants présents, avec le magnétisme qui l’a toujours caractérisé. C’est lui qui a la répartie la plus facile et argumente de la façon la plus convaincante.  Il ne s’embarrasse pas de doutes ni d’état d’âme. Son discours tranchant comme une lame, parfois violent, emporte tout sur son passage comme un fleuve sortant de son lit. Lénine balaie toute opposition par ses gestes brusques, le regard volontiers plein de colère et suscitant la crainte. C’est un fait dont personne ne doute : il fera arrêter ceux qu’il juge trop mous ou peu fiables.

Le représentant de l’ambassade de France qui m’écrit pour me conter tout cela, Louis de Robien, m’indique que Lénine n’hésite pas à mentir s’il le faut. Il annonce pas exemple la chute de Kerenski plusieurs heures avant l’arrestation réelle des ministres du gouvernement provisoire. Grâce à cet arrangement avec la vérité, il prend facilement l’avantage sur ses adversaires plus lents et scrupuleux.

Personne ne regrette Kerenski. Le dirigeant menchevik avait fini par se couper de tous les autres révolutionnaires et même du peuple qui avait pourtant cru en lui au début.

Il va falloir se faire à Lénine.

S’il est faible, il sera balayé en quelques jours dans cette ambiance totalement instable et imprévisible du Pétrograd d’aujourd’hui. S’il est fort, la Russie si vaste, si fragmentée, aura alors l’homme à poigne dont elle a toujours besoin.

 

L’Institut Smolny, siège des nouveaux dirigeants russes, les bolcheviks.

 

 

9 mai 1917 : Profiter de la vie

« Se promener bras nus, c’est un manque de respect pour nos soldats en permission ! » La phrase m’est venue comme cela, presque sans réfléchir. Ma fille Pauline, obéissante, est retournée dans sa chambre chercher un chandail pour se couvrir et se faire ainsi plus discrète.
Ma femme ne comprend pas et se risque à demander :
« Tu crois vraiment que cette tenue de notre fille – très convenable au demeurant – va influer sur le cours de la guerre ? »
J’ai du mal à expliquer ce que peuvent ressentir nos « Poilus » quand ils côtoient l’arrière. Eux qui s’attendaient à être accueillis en héros à chaque permission, à faire l’objet d’une vraie ferveur populaire liée aux sacrifices immenses auxquels ils consentent sur le front pour sauver la patrie, ils ont déjà dû se faire à l’idée qu’il n’en était rien. Leur uniforme ne leur donne aucun privilège particulier et les passants les croisent sans même un « bonjour », au mieux indifférents, aux pire méprisants quand ils sentent un peu mauvais ou ne sont pas rasés de près.
Ils doivent maintenant supporter que « l’arrière » – c’est nous – ne pense pas sans arrêt à la guerre. Que les jeunes filles grandissent et s’amusent, que leurs parents veulent retourner au spectacle, que tous désirent voir de bons films au cinématographe… Et que les privations de sucre, de viande ou de fruits frais, cela commence à bien faire si en plus on ne peut pas profiter un peu de la vie !
La guerre dure, s’étire sans fin. Personne n’en voit le bout. Il faut dès lors s’adapter et tenir. Et d’introduire un peu de plaisir et de joie dans nos mornes vies, fait partie de cette stratégie inconsciente (je parle comme le docteur Freud) de survie sur la durée.
Le soldat, lui, ne comprend pas. C’est si doux d’être en dehors des tranchées : de quoi se plaint-on ? L’arrière lui paraît être un monde de privilégiés, de « planqués », indifférents à son terrible sort…
Et – c’est là que je voulais en venir – tout se cristallise sur la tenue des jeunes filles. Une épaule apparente, un décolleté légèrement provocant… et tout s’emballe dans sa tête. Déjà qu’il ne peut satisfaire ses besoins virils, qu’il soupçonne sa femme de le tromper avec le facteur ou le plombier, il ne peut, en plus, admettre qu’une jeune femme puisse lui « jeter à sa figure de pauvre gars « sa beauté devenue inaccessible pour lui, la « brute » qu’il a l’impression d’être devenue.
« Oui, je suis d’accord avec toi, Nathalie : des bras bien couverts et une tenue neutre ne changent rien au cours du conflit, vraiment. Mais pour nos soldats, c’est une marque de respect appréciée. C’est un peu comme dans les églises où on se découvre en rentrant… »
Pauline lève alors les yeux au ciel, avec le regard excédé qu’elle a parfois : « Vivement que cela se finisse cette fichue guerre ! »

Les femmes, pendant cette si longue guerre, occupent les emplois vacants d’ouvriers mais aimeraient aussi « profiter de la vie »…

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