7 février 1908 : Le monde plus doux de Mucha

2008_0207_100130aa.1202372726.JPG Alphonse Mucha

Ses formes arrondies et fines, sa chevelure légèrement dénouée, son épaule et le haut de son dos dénudés, des traits réguliers, la femme de Mucha, s’éveille déjà fraîche, vit sa journée pleine d’éclats et rejoint heureuse le monde des songes.

Le peintre tchèque, longtemps la coqueluche du Tout Paris, nous plonge dans un monde merveilleux de douceur et de couleurs pastels. Le drapé des étoffes se décline en plis infinis soulignant la beauté du corps féminin. Les motifs floraux et les spirales enchâssent la belle qui s’endort dans un monde de quiétude retrouvée.

Les colonnes Morris ont longtemps exhibé les affiches de Mucha représentant Sarah Bernhardt pour la reprise de Gismonda de Victorien Sardou. L’actrice y était magnifiée, son âge effacé et son image ensorcelait les passants comme elle savait le faire sur scène.

Je fais partie de ceux qui, discrètement et nuitamment, ont découpé des affiches de Mucha collées sur des murs anonymes, pour, pieusement, conserver à domicile un souvenir de ces lithographies enchanteresses.

Une salle de bain accueille « L’Eveil du Matin » et dans notre chambre se font face  » La Rêverie du Soir » et « Le Repos de la Nuit ». Notre salon est égayé par « Les Heures du Jour ».

J’ai gardé aussi cette affiche d’il y a une dizaine d’années représentant Médée, jouée par Sarah Bernhardt au Théâtre de la Renaissance et mise en scène par Catulle Mendès. Je n’ai pas pu mettre sur un mur dans notre appartement cette représentation d’une scène tragique de la mythologie antique : Médée, qui aime Jason, tue leurs deux enfants en apprenant son infidélité.

Parfois je déroule à nouveau le document pour me rappeler cette pièce à succès et je croise à nouveau le regard égaré de cette mère qui a tout perdu, cette vision de cauchemar où l’on voit l’enfant sans vie gisant à terre et la dague encore ensanglantée, arme d’un crime inimaginable.

Notre « doux » Mucha sait transformer le lait … en sang.

6 février 1908 : Lyautey et Clemenceau, deux fauves magnifiques

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Hubert Lyautey et Georges Clemenceau

Les deux grands fauves se reniflent, se pèsent du regard, jaugent leurs forces respectives. Un combat éventuel serait mortel pour l’un d’entre eux, ils le savent. L’un est politique, il est au faîte du pouvoir mais peut être renversé demain par la Chambre. L’autre est général, autonome sur le terrain, il est pourtant à la merci des intrigues des ministères et des cabinets.

Leurs personnalités intriguent, fascinent, agacent. Clemenceau et Lyautey. Alliés aujourd’hui, ennemis demain ?

Le Président du Conseil m’a demandé de convoquer le général pour lui proposer de prendre les rênes au Maroc.

La région continue à nous inquiéter. Les incursions de tribus en Algérie restent fréquentes et les généraux en place (Drude, d’Amade) ne savent rétablir l’ordre qu’en envoyant des colonnes agissant de façon brutale au prix de pertes importantes.

La conversation entre le (fin) politique et le militaire (idéaliste) a été longue. Lyautey veut une vraie marge de manoeuvre pour pouvoir appliquer ce qu’il appelle « ses méthodes ». Il croit à la pacification du Maroc par des opérations militaires ciblées, accompagnées d’une véritable aide aux populations locales. Il demeure persuadé qu’il faut transformer les tribus marocaines en alliées, qu’il ne faut pas soumettre mais convaincre, qu’il ne faut tirer des coups de fusils que le plus rarement possible en privilégiant le dialogue.

Clemenceau se méfie d’un général qu’il sait intelligent mais dont il redoute ce qu’il considère comme de l’indiscipline.

Il me confie après l’entretien :

 » Lyautey ? je n’ai que lui sous la main. Les autres sont des brutes ou des crétins qui massacrent les populations ou font tuer leurs hommes pour rien.

Mais Lyautey m’énerve. On ne rentre pas dans l’armée pour faire de la politique mais pour obéir – j’insiste sur le mot – au politique. Avec des hommes comme lui, il faudrait que la France diffuse la Civilisation dans le monde entier … en oubliant que les Français se moquent de cette démarche de grandeur et attendent plutôt des réformes sociales ou le retour de l’Alsace Lorraine dans le giron de la République « .

Il me reste à convaincre le Patron que Lyautey constitue certainement notre meilleure carte au Maroc. Il a l’esprit pratique et il est franc. A ce niveau là de responsabilités dans la hiérarchie militaire, ce n’est pas si fréquent.

Les deux grands fauves vont devoir chasser un moment ensemble.

4 février 1908 : Débat passionné et passionnant avec Alain

alain.1201989855.jpg Alain

L’homme est fin, intellectuel sans apprêt, il veille à rendre sa pensée accessible. Ses premiers écrits dont nous (mes chefs et moi) encourageons la publication se présenteront sous la forme de courts  » Propos  » .

A chaque jour, une page ou deux, exposant une pensée. A chaque jour, une stimulation pour réfléchir sur notre monde, sa signification, son avenir. Les textes laissent peu à peu entrevoir une pensée équilibrée. Nous sommes loin des clercs de droite royalistes et élitistes ou des apôtres du collectivisme. Pour Alain, le monde idéal, cela peut être ici et maintenant, si l’on s’en donne la peine.

Professeur au lycée Michelet de Vanves, Emile-Auguste Chartier  – c’est son vrai nom – passionne ses élèves mais commence aussi à se faire un nom dans le milieu radical dans la mesure où il sait donner une « doctrine » à un parti qui en manque singulièrement.

Nous sommes donc quelques collaborateurs de ministres à le fréquenter à l’occasion.

Pour ma part, j’évite les conversations politiques -qui me rappellent trop mon travail – et échange avec lui sur tout : Art, Civilisation, Progrès, Histoire …

Ma conversation de ce jour a porté sur  » les signes de la puissance « .

 » – L’homme qui se sent réellement puissant ne veut rien devoir au costume, il prétend être reconnu sans les insignes, et être acclamé tout nu !  » s’exclame Alain.

 » – Vous trouvez ?

– Oui, regardez Napoléon, avec sa misérable redingote grise !

– Il me semble que notre Bonaparte, justement, aimait bien une certaine pompe. Vous avez en mémoire le tableau de David : « Le Sacre de Napoléon » . On ne peut pas vraiment affirmer qu’il ne donnait pas un faste certain à sa fonction. 

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– S’il a rétabli effectivement les pompes officielles, c’est qu’il voulait laisser une institution derrière lui.

– Et Louis XIV, peint par Hyacinthe Rigaud, n’avait-il pas mis en scène toute sa journée à la Cour pour mieux asservir les « grands » , pour domestiquer les puissants seigneurs qui avaient été trop turbulents pendant la Fronde ?

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– Justement mon cher ! Ce qu’il voulait, ce n’est pas être acclamé  » lui  » , mais faire respecter l’Institution royale. Son manteau sur le tableau est assez somptueux pour cacher l’homme. Ce manteau signifie : tu es puissant parce que tu es roi. Un peuple fort aura toujours un grand roi.

– Et les Anglais , sont-ils respectueux d’un  » roi homme  » ou de ce qu’il représente ?

– L’Angleterre n’acclame pas un maître ; elle acclame sa propre puissance, étalée sur les épaules d’un roi de théâtre.  »

Cela fait du bien de parler avec ce professeur encore assez jeune (nous avons 39 ans tous les deux). Avec lui, on se sent plus intelligent.

Quand il dit :  » le peuple qui a la plus longue expérience de la liberté est justement celui qui conserve scrupuleusement tous les rites de la servitude  » et que je repense aux séances de début d’année de la Cour de Cassation , du Conseil d’Etat, de la Cour des Comptes ou à la cérémonie des voeux du Président de la République … je suis maintenant persuadé qu’il a non seulement raison mais je comprends mieux la signification profonde et cachée de ces  » rites  » qui, jusqu’à présent, m’agaçaient beaucoup. 

Alain ; enfin un philosophe accessible !

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