20 février 1908 : Une armée qui réfléchit trop

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Dans notre République, il y a un débat récurrent : l’école prépare-t-elle à la caserne ou la caserne doit-elle continuer l’école ?

Dans le premier cas, on axe nos effort sur la constitution d’une armée française puissante, performante, solidement implantée dans le pays. Après la désastreuse guerre de 1870, cette orientation apparaissait comme prédominante. Il fallait à tout prix préparer la « Revanche ».

Avec la seconde option, l’élévation du niveau d’instruction de la population devient une priorité et l’armée est priée de se mettre au service de cette grande oeuvre. Depuis le début des années 1900, la France privilégie cette belle idée.

Clemenceau, pour sa part, souhaite en avoir le coeur net sur ce que les jeunes recrues apprennent au cours de leur service militaire et il remet en question le fait que l’armée se transforme en école.

 » Les boulangers doivent faire du pain et les plombiers réparent les tuyaux. Si on inverse les rôles, les tuyaux se percent et le pain a un goût infâme. Pour l’armée et l’école, c’est pareil. Laissons les instituteurs apprendre aux enfants à lire, écrire et compter. Demandons aux officiers de préparer nos jeunes à porter les armes pour défendre le pays et ne mélangeons pas tout « .

Le Patron me demande donc un court rapport sur cette question, sachant que je vois bien la réponse qu’il souhaite que j’apporte !

Je viens de me mettre en contact avec la hiérarchie militaire pour recueillir les opinions de généraux réputés et j’ai demandé à assister, dans les régiments, à quelques cours dispensés par des officiers aux jeunes recrues issues de toutes les villes et campagnes de France.

Après observation, j’ai été assez convaincu par le fait que les gradés devaient se préoccuper de la situation mentale et de la vie matérielle de leurs subordonnés. Demander des nouvelles de la famille n’est pas un mal en soi. L’officier a sans doute une responsabilité sociale à assumer.

En revanche, j’avoue avoir été pris d’un fou rire nerveux lorsque j’ai eu l’occasion d’assister à des cours sur l’hygiène, les mathématiques, la morale civique, l’histoire ou les techniques agricoles. Dans les casernes visitées, ces enseignements prenaient une bonne part de l’emploi du temps des jeunes appelés. Les officiers, guère compétents sur ces sujets mais beaux parleurs, dispensaient sans aucune méthode, des savoirs incertains à des jeunes gens complètement somnolants (levés depuis cinq heures au clairon !).

Et pendant ce temps, j’imaginais l’armée prussienne, nombreuse, bien équipée, se préparant en bon ordre au tir et aux manoeuvres complexes de campagne. Je voyais déjà des mitrailleuses allemandes faucher sans pitié nos intellectuels à deux sous, nos officiers pérorants, en lunettes, le doigt sentencieux levé, avec un livre « sur l’hygiène  » à la main.

Une fois de plus, l’Etat major est à côté de la plaque. Une fois de plus, Clemenceau et les ministres vont devoir se fâcher pour que les soldats redeviennent … des soldats.

Clemenceau a demandé à consulter mon rapport avant même qu’il ne soit terminé. Satisfait de sa lecture, il m’a glissé, malicieusement :  » il ne sert à rien d’apprendre l’algèbre à la caserne. Le soldat ne doit savoir compter que  … jusqu’à « 2  »

Il a alors quitté mon bureau, hilare, le corps rigide, le torse bombé, la tête levée, singeant un soldat marchant « au pas cadencé » sous les ordres d’un caporal aboyant de grands « une, deux, une, deux « .

19 février 1908 : Garnier, le bonheur est dans le béton armé

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Tony Garnier, dessin pour une cité-jardin

Dans le cadre de mes fonctions, j’ai des rendez-vous avec beaucoup de gens avec pour mission de leur donner l’impression qu’ils ont été reçus par « quelqu’un de très important qui va confier au Président du Conseil, sur-le-champ, ce qu’il a entendu » . Mes interlocuteurs doivent croire que Clemenceau tenaient à les recevoir personnellement ; mais … voilà … un contretemps de dernière minute ….

Cela donne des entretiens amusants, passionnants ou pathétiques.

Aujourd’hui, nous étions dans le registre de l’amusant.

Tony Garnier. Son nom ne me disait rien et je savais juste qu’il venait d’être embauché comme architecte par la Ville de Lyon.

Il souhaitait être reçu  » au plus haut niveau  » . Un peu déçu au début que le plus haut niveau s’arrête à ma modeste personne, il a rapidement oublié qu’il n’avait pas un ministre face à lui, emporté qu’il était par sa passion pour l’architecture et ses projets de cités futuristes.

Et bien, notre Tony Garnier, il va nous changer notre société ! Fini les commissariats, les églises, les prisons ou les casernes … Dans les villes du demain qu’il imagine, l’Homme sera naturellement bon et pourra aller jusqu’au bout de sa personnalité, sans contraintes.

Les lieux de travail resteront soigneusement séparés des habitations. Celles-ci seront bordées d’arbres, d’espaces verdoyants et de vastes stades pour des sports pratiqués par tous.

Les véhicules circuleront sur des voies les séparant soigneusement des piétons, le cas échéant dans des souterrains. Des aéroplanes vont envahir les airs et permettront à chaque homme de rejoindre les autres dans des délais records.

Chaque citoyen pourra retrouver ses semblables au centre municipal où se prendront les décisions collectives comme dans une agora.

Le tout utilisera le béton armé qui permet des lignes pures et audacieuses pour chaque bâtiment.

Le calendrier sera rythmé par des fêtes et des cérémonies populaires dont les défilés franchiront les entrées monumentales de stades  où des spectateurs joyeux célébreront une société réconciliée avec le bonheur.

Ah, ce Tony Garnier ! Je l’ai écouté jusqu’au bout. Sa fraîcheur m’a fait du bien. Cela change des attaques mesquines entre administrations ou des interpellations de parlementaires jaloux et ennemis du Patron.

Paix, sérénité et béton armé. Merci Monsieur Garnier !

17 février 1908 : Neuilly, ville de combats acharnés ?

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Barricade d’insurgés de la Commune

Visite chez des amis, à Neuilly-sur-Seine, en cette fin de semaine (les milieux parisiens à la mode commencent à employer une horrible expression anglaise :  » week-end  » ) .

Neuilly : personne n’a oublié les combats terribles de 1871 au moment où des fédérés de la Commune se sont retranchés dans des maisons de la ville et ont résisté pendant plus d’un mois et demi à des bombardements intensifs.

Les Versaillais avaient dirigé leurs puissants canons du Mont Valérien vers les quartiers abritants les communards. Plus de cinq cents maisons ont été détruites avant que les quelques fédérés survivants ne quittent les lieux.

Lorsque l’on se promène dans cette ville aujourd’hui, au milieu des hôtels particuliers et des quartiers résidentiels aisés, on peine à imaginer ces combats d’il y a quarante ans.

Communards prisonniers des troupes versaillaises

Neuilly, il y a deux ans, le 12 novembre 1906, c’est aussi le premier vol du brésilien Santos Dumont à Bagatelle, propriété de la Ville. Son biplan  » 14 bis  » s’est élancé pour un vol homologué – de 220 mètres au dessus de l’herbe – devant des centaines de spectateurs enthousiastes.

Te000002.jpg Alberto Santos-Dumont

Ces combats de 1871 et ce vol de 1906 font dire à mon ami neuilléen qui voit, sans doute un peu vite, des symboles partout :

 » Il faut se méfier du calme apparent de Neuilly. Elle peut être, un jour, une sombre ville d’affrontements terribles et un autre jour, une cité radieuse d’où l’on prend son envol majestueux pour un grand destin.  »

Pour l’agacer un peu, en Parisien moqueur, je lui réponds en mobilisant quelques connaissances éthymologiques acquises de fraîche date dans un dictionnaire :

 » Mais Neuilly ne tire-t-elle pas son nom de  » lun  » qui signifie  » forêt  » et de « noue  » que l’on peut traduire par …  » marécage  » ? « .

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