10 mai 1926 : « C’était mieux avant ! »

Dans les cafés, au travail, en discutant avec les voisins ou les commerçants sur le marché du dimanche : toujours cette même phrase qui m’agace, cette nostalgie d’un passé qui n’a souvent jamais existé : « C’était mieux avant ! »

À les entendre, « en 1900, Paris était plus sûr, on mangeait mieux, les jeunes respectaient les vieux, les ouvriers les patrons – et réciproquement – les fonctionnaires faisaient encore un travail consciencieux, notre armée était plus forte, les autres pays respectaient la France. »

Le désespoir de certains – entretenu par une certaine presse complaisante étalant à l’infini nos difficultés budgétaires, les divisions de la Chambre et la faiblesse du franc – apparaît comme infini.

1900, une belle époque ? C’est à mourir de rire.

Et les voyous – appelés Apaches – qui nous obligeaient à sortir discrètement armés d’un petit revolver dans la poche de notre pardessus ? Et les ministères qui tombaient les uns à la suite des autres ? Et l’Allemagne qui ne cessait de nous menacer et de nous mépriser depuis 1871, après avoir pris notre Alsace et notre Lorraine ? Et notre médecine balbutiante qui paniquait les femmes devant accoucher ? Et nos épouses priées de rester chez elles ou alors de peupler les usines comme les bureaux pour des salaires de misère ? Et les charges sans pitié de régiments de dragons, aux ordres du gouvernement, sur les travailleurs révoltés par leurs conditions de travail indignes ?

Ah, elle était magnifique, cette belle époque !

J’ai eu trois discussions la semaine dernière qui sont venues alimenter ma réflexion sur le sujet. J’ai longuement échangé avec Clemenceau, Poincaré… et ma femme.

Le résultat des courses se révèle sans appel. Clemenceau et ma femme, pas pour les mêmes raisons, partagent mon opinion, sur le regard critique qu’il convient de porter sur les années d’avant Grande Guerre. Clemenceau garde un souvenir déplorable de la querelle des inventaires, de l’affaire Dreyfus ou des grands mouvements sociaux de 1907. Et mon épouse considère que les années 1900 étaient plus le prolongement d’un XIXe siècle encore arriéré qu’un début de XXème siècle dominé par une science et des machines le plus souvent libératrices.

Poincaré, sans surprise, essaie au contraire de capitaliser sur les peurs : « Je ne reviendrai au pouvoir qu’avec la trouille et la frousse dans le ventre de chaque parlementaire et de tous les scribouillards des journaux financiers ! » « Quand le franc sera au plus bas, que personne ne voudra voter un budget, il faudra bien la poigne d’un homme d’expérience, qui sait « appeler un chat un chat » et tailler sans état d’âme dans les dépenses d’une Administration coûteuse et pas assez efficace. Et la France retrouvera sa grandeur, comme autrefois. »

Je lui ai glissé : « Vous savez pourquoi c’était mieux avant ? »

Devant son air interrogateur, j’ai complété avec un petit sourire : « C’est parce qu’on avait vingt ans ! »

Raymond Poincaré explique sa stratégie à Olivier le Tigre : « Je ne reviendrai au pouvoir qu’avec la trouille et la frousse dans le ventre de chaque parlementaire ! » Image de fiction

May 10, 1926: “Things Were Better Back Then!”

In the cafés, at work, in conversation with neighbors or the merchants at the Sunday market: always that same phrase that irks me, that nostalgia for a past that often never existed: “Things were better back then!”

To hear them tell it, “In 1900, Paris was safer, the food was better, the young respected the old, workers respected bosses—and vice versa—civil servants still did conscientious work, our army was stronger, and other countries respected France.”

The despair of some—stoked by a compliant press endlessly parading our budgetary struggles, the divisions of the Chamber, and the weakness of the franc—seems infinite.

1900, a “Belle Époque”? It is enough to make one die laughing.

And what of the thugs—the so-called Apaches—who forced us to go out discreetly armed with a small revolver in our overcoat pocket? And the ministries that collapsed one after another? And Germany, which never ceased to threaten and despise us since 1871, after seizing our Alsace and Lorraine? And our fledgling medicine that sent women into a panic before childbirth? And our wives, expected to stay at home or else fill the factories and offices for pittance wages? And the merciless charges of dragoon regiments, acting on government orders, against workers revolted by their undignified working conditions?

Ah, it was magnificent, that Belle Époque!

I had three discussions last week that fed my reflections on the subject. I spoke at length with Clemenceau, Poincaré… and my wife.

The verdict is final. Clemenceau and my wife, though for different reasons, share my critical view of the years preceding the Great War. Clemenceau retains a wretched memory of the « Inventory Crisis, » the Dreyfus Affair, or the great social unrest of 1907. As for my wife, she considers the 1900s to be more of a lingering shadow of a backward 19th century than the dawn of a 20th century dominated by science and machines that are, more often than not, liberating.

Poincaré, unsurprisingly, tries instead to capitalize on fear: “I shall only return to power when there is fear and trembling in the gut of every parliamentarian and every hack writer of the financial rags!” “When the franc is at its lowest, when no one will vote for a budget, it will take the steady hand of a man of experience, one who knows how to ‘call a spade a spade’ and cut without remorse into the spending of a costly and inefficient administration. And France will find her greatness again, just as before.”

I whispered to him: “Do you know why things were better back then?”

Faced with his questioning look, I added with a slight smile: “It’s because we were twenty years old!”

28 avril 1926 : Nicolas, l’homme qui dirige au sol et dans les airs

Le soleil de l’après-midi tape dur sur le zinc des hangars de Toulouse-Montaudran. Dans le bureau de direction de la compagnie Latécoère, l’ambiance est plus lourde que l’air orageux. Mon fils Nicolas, l’un des gérants de cette société chargée d’aéropostale, ajuste les sangles de sa combinaison de vol, les yeux fixés sur l’horizon par la fenêtre ouverte. Derrière lui, je fais les cent pas, faisant craquer le parquet sous mes bottes. J’interpelle Nicolas qui vient d’avoir trente ans :

— « Tu as l’allure d’un grand. Voir ce casque de cuir sur ta tête… ça me rappelle tes vingt ans. »

Je l’arrête, une main posée sur son épaule. Mon regard brille d’une fierté que je ne cherche pas à cacher. Mais très vite, mes sourcils se froncent, et ma voix se fait – malgré moi – plus tranchante.

— « Mais écoute-moi bien. On ne dirige pas une flotte comme la tienne depuis un cockpit ouvert. Si tu passes ton temps à jouer avec les nuages, qui va tenir la bride aux mécaniciens ? Qui va répondre aux exigences de Latécoère ? »

Nicolas se retourne, le visage marqué par une détermination calme :

— « Je ne joue pas. Je vais là où nos hommes risquent leur vie tous les jours. »

— « C’est noble, » coupé-je, « mais c’est un luxe de pilote, pas un devoir de patron. Un directeur qui vole est un directeur aveugle sur ce qui se passe au sol. Si tu es en l’air, tu n’es plus aux commandes de la compagnie, tu es juste aux commandes d’un moteur. »

Nicolas pose alors ses gants sur la table encombrée de rapports financiers. Il a manifestement prévu l’objection.

« Justement, » répond-il avec un calme que je n’arrive jamais à avoir. « C’est parce que je veux garder un œil sur l’organisation que je dois voler. Je ne serai pas un pilote de courrier ordinaire. Je vais instaurer des… inspections volantes :

• Le contrôle technique direct : En convoyant moi-même les nouveaux appareils, je vais identifier les défauts de fabrication avant que les pilotes de ligne ne les subissent.

• La surveillance des escales : Arriver par les airs de façon impromptue à Alicante ou Casablanca me permettra de vérifier l’état réel des pistes et la discipline des équipes au sol.

• La légitimité du commandement : Les hommes m’écouteront d’autant mieux quand je leur donnerai des ordres d’organisation s’ils savent que je connais la réalité de leur quotidien, » explique Nicolas.

Je soupire, partagé entre l’inquiétude du stratège et l’admiration du père.

— « Tu es têtu comme une mule. Tu veux être au four et au moulin. »

— « Je veux surtout que cette compagnie ne devienne pas une administration de papier, » rétorque Nicolas en remettant son casque.

J’observe mon fils s’éloigner vers le Latécoère 17 qui l’attend, moteur tournant. Je sais que Nicolas prend un risque, mais je sais aussi que c’est ce tempérament de feu qui fera des Lignes Latécoère une légende vivante. Je reste sur le tarmac, les mains dans les poches, un petit sourire fier aux lèvres alors que l’avion commence à rouler.

Les nouveaux appareils de la compagnie aéropostale :
le Latécoère 17 et le Latécoère 25

Le podcast de l’historien :

April 28, 1926: Beyond the Boardroom – Nicolas Takes Flight

The afternoon sun beats down harshly on the corrugated iron hangars of Toulouse-Montaudran. Inside the executive office of the Latécoère company, the atmosphere is heavier than the impending storm. My son Nicolas, one of the managers of this firm tasked with the airmail service, adjusts the straps of his flight suit, his eyes fixed on the horizon through the open window. Behind him, I pace back and forth, the floorboards creaking under my boots. I call out to Nicolas, who has just turned thirty:

— « You look every bit the man. Seeing that leather helmet on your head… it takes me back to when you were twenty. »

I stop him, placing a hand on his shoulder. My gaze shines with a pride I make no effort to hide. But very quickly, my brow furrows, and my voice—despite myself—takes on a sharper edge.

— « But listen to me carefully. One does not manage a fleet like yours from an open cockpit. If you spend your time playing in the clouds, who will keep the mechanics in check? Who will meet Latécoère’s demands? »

Nicolas turns around, his face marked by a calm determination:

— « I am not playing. I am going where our men risk their lives every single day. »

— « That is noble, » I cut in, « but it is a pilot’s luxury, not a director’s duty. A director who flies is a director blind to what happens on the ground. When you are in the air, you are no longer at the helm of the company; you are merely at the controls of an engine. »

Nicolas then sets his gloves down on the table cluttered with financial reports. He has clearly anticipated the objection.

« Precisely, » he replies, with a composure I can never quite master. « It is because I want to keep a close eye on the organization that I must fly. I will not be an ordinary mail pilot. I am going to establish… flying inspections:

• Direct Technical Oversight: By ferrying the new aircraft myself, I will identify manufacturing defects before the line pilots have to suffer them.

• Monitoring the Stopovers: Arriving unannounced by air in Alicante or Casablanca will allow me to verify the actual state of the runways and the discipline of the ground crews.

• The Legitimacy of Command: The men will be all the more inclined to listen when I give organizational orders if they know I understand the reality of their daily lives, » Nicolas explains.

I sigh, torn between the anxiety of the strategist and the admiration of the father.

— « You are as stubborn as a mule. You want to be in two places at once. »

— « I simply want to ensure this company doesn’t turn into a paper-pushing bureaucracy, » Nicolas retorts, pulling his helmet back on.

I watch my son walk away toward the Latécoère 17 waiting for him, its engine thrumming. I know Nicolas is taking a risk, but I also know it is this fiery temperament that will turn the Latécoère Lines into a living legend. I remain on the tarmac, hands in my pockets, a small, proud smile on my lips as the plane begins to taxi.

26 avril 1926 : Joséphine Baker enflamme ma famille

« La question n’est pas de savoir si je vais essayer la Bakerfix mais quand ? »

Pauline apparaît comme à son habitude : sûre d’elle. La gomina de Joséphine Baker qui permet de maintenir parfaitement des cheveux courts en donnant un effet un peu mouillé commence à se vendre dans les grands magasins parisiens. Et Joséphine Baker fascine ma fille.

Nous sommes allés la voir, tous les deux, au cœur de Pigalle, dans un cabaret qui ne payait pas de mine. Et d’un seul coup, nous avons été fascinés. Ses déhanchements, ses mouvements syncopés puissants donnaient l’impression que la musique venait d’elle et non de l’orchestre. Son physique si particulier de femme noire aux traits si réguliers, en petite robe blanche, avec sa coupe de cheveux courts, brillants et plaqués, comme si elle sortait de l’eau, nous en jetait plein la vue. 

« Je veux être comme elle ! Montrer à l’Amérique combien elle a eu tort de ne pas retenir cette femme au talent époustouflant ! » Ma fille est une combattante et rien ne l’énerve plus que ces orgueilleux États-Unis qui ne soutiennent guère les finances de notre pays tout en pratiquant une prohibition rigoureuse de l’alcool doublée d’une incapacité à reconnaître le génie d’une artiste noire issue d’un milieu populaire de Saint-Louis, Missouri, État rongé par la ségrégation. 

« Ma coupe courte sera un combat, une résistance contre toutes ces barrières à la joie de vivre, au plaisir de faire la fête ! » 

C’est vrai qu’après avoir vu Joséphine Baker danser de façon exubérante, avec sa jupe provocatrice de fausses bananes, lorsque nous sommes ressortis dans les rues parisiennes, tout paraissait fade, sans saveur. Le jazz aux rythmes puissants conduisant les spectateurs enthousiastes à une sorte de transe, avait tout balayé dans nos têtes et le reste de Paris paraissait gris. 

Le précieux pot de gomina Bakerfix est sur la table, prêt à l’emploi. Ma fille a encore ses cheveux longs. Mais lorsqu’elle sortira de chez le coiffeur, en fin d’après-midi, nous aurons une nouvelle Joséphine à la maison. 

L’ambiance, chez nous, va être terriblement jazz !

Joséphine Baker à Paris en 1926. Elle est alors loin de sa ville natale Saint-Louis, Missouri

Josephine Baker in Paris in 1926—far from her birthplace of St. Louis, Missouri

Le coin de l’historien : 1926, le basculement Joséphine

April 26, 1926: Josephine Baker Sets My Family Ablaze

« The question isn’t if I’m going to try Bakerfix, but when. »

Pauline appears as she always does: brimming with confidence. Josephine Baker’s hair pomade, which perfectly holds a short crop while giving it that sleek, wet-look finish, has just hit the shelves of the great Parisian department stores. And Josephine Baker has my daughter utterly spellbound.

We went to see her together, on the Grands Boulevards, in a theater that felt electrified. In an instant, we were mesmerized. Her swaying hips and powerful, syncopated movements gave the impression that the music was flowing from her, rather than from the orchestra. Her striking appearance—a Black woman with such delicate, regular features, wearing a simple white dress, her hair cut short, brilliant and slicked back as if she’d just emerged from the waves—took our breath away.

« I want to be like her! I want to show America how wrong they were to let a woman of such breathtaking talent slip through their fingers! » My daughter is a fighter. Nothing infuriates her more than the arrogance of the United States—scarcely supporting our country’s finances while enforcing a strict prohibition on alcohol, all while remaining incapable of recognizing the genius of a Black artist from a working-class background in St. Louis, Missouri, a state ravaged by segregation.

« My bob will be a statement—an act of resistance against every barrier to the joy of living and the freedom to celebrate! »

It is true that after seeing Josephine dance with such exuberance, wearing her provocative skirt of faux bananas, the Parisian streets felt dull and flavorless when we stepped back outside. The powerful jazz rhythms, which had driven the enthusiastic crowd into a sort of trance, had swept everything else from our minds. The rest of Paris looked grey by comparison.

The precious jar of Bakerfix pomade is sitting on the table, ready for use. My daughter still has her long hair for now. But when she returns from the hairdresser late this afternoon, we will have a new Josephine in the house.

The atmosphere at home is about to get terribly « Jazz »!

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