4 avril 1926 : Les hurlements de Fritz Lang

L’air de Berlin coupe comme un rasoir, mais l’ambiance aux studios de Neubabelsberg est plus électrique encore que le climat. Je pénètre dans le hall immense du Studio 4. Devant moi, une ville de béton grimpe jusqu’au plafond, des gratte-ciel de bois et de plâtre qui semblent vouloir crever la verrière.

Au milieu de ce chaos organisé, un homme hurle des ordres à travers un mégaphone. C’est lui. Fritz Lang. Le monocle vissé à l’arcade, le regard tranchant, il semble sculpter l’air de ses mains gantées.

Je m’approche durant une pause technique. L’homme est une pile haute tension.

— « Monsieur Lang, si je comprends bien, vous ne filmez pas une histoire, vous bâtissez un nouveau monde ! » lui dis-je pour briser la glace.

Il se tourne vers moi, le souffle court :

— « Ce n’est pas un monde, Monsieur le Français, c’est un avertissement. Regardez ces machines. Elles ne sont pas là pour servir l’homme, mais pour l’engloutir. Mon cinéma doit être plus grand que la vie, sinon il n’est qu’un miroir inutile. »

À quelques mètres de là, une vision de cauchemar et de beauté m’attend. Brigitte Helm, la jeune Maria, est assise sur une caisse. Elle porte encore les plaques de métal de la femme-machine. Elle a l’air épuisée, le visage pâle sous son maquillage expressionniste.

— « Ce n’est pas trop lourd, chère Madame ? » demandé-je en désignant son armure de cuivre et de celluloïd.

Elle esquisse un sourire fatigué :

— « Lourd ? C’est un four, Monsieur. Herr Lang est un génie, mais il oublie parfois que je ne suis pas réellement en acier. On m’a enduite d’huile pour que les articulations ne grincent pas trop à l’image. Je rêve d’un bain chaud et de ne plus voir un projecteur de ma vie ! »

Soudain, Gustav Fröhlich, qui joue le jeune Freder, nous rejoint. Il est trempé jusqu’aux os. Ils viennent de passer la matinée à tourner la scène de l’inondation.

— « On nous fait courir dans une eau glacée depuis l’aube, » siffle-t-il entre ses dents. « Lang veut de la vérité. Si nous avons l’air d’avoir froid et peur, c’est parce que nous mourons de froid ! »

Lang rappelle tout le monde. Les lumières s’allument avec un sifflement électrique. Le silence tombe, lourd comme une chape de plomb. Je me recule dans l’ombre, fasciné. Nous sommes en 1926, mais ici, entre ces murs de Berlin, je viens de voir un aperçu de l’an 2026.

Le futur sera grandiose, terrifiant, et il sentira l’huile de machine et la sueur des figurants.

Le tournage de Metropolis en 1926
La préparation des maquettes futuristes, utilisées abondamment dans le film Metropolis

1er avril 1926 : Traduire Kafka

Je n’ai pas quitté Berlin juste après ma mission diplomatique. Deux personnes passionnées de littérature m’attendaient, en effet, ce soir même, au bas de mon hôtel donnant sur la Spree. Une idée folle m’a traversé l’esprit. Faire se rencontrer ces deux amis à moi – Max Brod et Alexandre Vialatte – pour lesquelles j’ai beaucoup d’estime, avec pour mission de mener à bien un projet qui me tient à cœur.

Je m’explique.

L’écrivain, inconnu chez nous, Franz Kafka que j’avais rencontré par hasard, chez mon ami le banquier pragois Adolf Brod et qui m’avait écrit plusieurs fois après mon départ de Prague, est maintenant décédé. Cela fait depuis presque deux ans. Je sais, par ses lettres, que Kafka a produit des choses peu communes et qui sont sans doute très originales d’un point de vue littéraire. Le fils Brod, Max, meilleur et fidèle ami de Frantz, a commencé à publier ses œuvres chez l’éditeur berlinois Verlag die Schmiede. En 1925, « der Prozeß »,(Le Procès) et sans doute cette année, « das Schloss » (le Château).

J’ai lu en allemand, dans le train, « der Prozeß ». Dès les premières pages, j’ai senti que quelque chose déraillait. Un homme, Joseph K., est « arrêté » sans motif, et tout le monde trouve cela parfaitement normal. La langue est plate, dépouillée, sans effets, et pourtant chaque phrase serre un peu plus la gorge. Ce n’est pas un roman policier : c’est une culpabilité sans crime, un procès sans accusation, mené avec la froideur d’un rapport administratif.

Je me rappelle avoir fermé le livre un instant et regardé les voyageurs autour de moi, et j’ai eu l’impression qu’ils sortaient tous du Tribunal.

Je suis estomaqué : je n’ai jamais lu une chose pareille, à la fois cauchemar métaphysique et prose de bureau. Je me dis qu’un jour, il faudra absolument qu’on entende cela en français, sans rien adoucir.

Et c’est là qu’apparaît mon deuxième personnage de la soirée : le jeune français Alexandre Vialatte, qui a accepté de m’aider, toute cette semaine, à bien comprendre tout ce que disaient les différents diplomates et fonctionnaires allemands rencontrés lors de ma mission berlinoise. Alexandre est jeune, il fourmille d’idées et se révèle passionné de littérature. Parfaitement bilingue, je suis sûr qu’il peut traduire Kafka de façon magistrale dans la langue de Molière.

Mon rôle se révèle donc simple : convaincre Max Brod d’autoriser Alexandre Vialatte de lire puis traduire Kafka. À charge pour Vialatte et moi de trouver ensuite un éditeur français.

J’ai de la chance. Alexandre et Max se sont tout de suite bien entendu lors de leur première rencontre de ce soir. Une complicité qui a été jusqu’à leur faire oublier ma présence : ils se sont mis à parler un allemand beaucoup trop rapide et riche en vocabulaire pour moi.

Et ils se sont rapprochés plutôt vite. Au moment de sceller leur accord, Max a cité son défunt ami Kafka :

« Il y a un but, mais pas de chemin ; ce que nous appelons chemin, c’est l’hésitation. »

Max Brod, l’ami qui va éditer tout Kafka après le décès de ce dernier, à partir de 1925.
Alexandre Vialatte, le Français qui va traduire puis faire éditer Kafka à Paris, à partir de 1928.
La rencontre à Berlin, en début avril 1926, dans un café, entre Max Brod (à gauche) et Alexandre Vialatte . Photo prise par Olivier le Tigre, avec son tout nouveau Leica I modèle A.

30 mars 1926 : L’Allemagne et les portes qui se ferment sur nos doigts

Je suis parti en urgence pour Berlin à la demande d’Aristide Briand. Objectif : éviter que la situation ne se délite à la suite du refus de la SDN d’intégrer l’Allemagne.

Je rencontre, en début de soirée, le Chancelier Hans Luther et le ministre des Affaires étrangères Gustav Stresemann.

La journée du 30 mars est lourde d’une tension que nul ne s’attache véritablement à dissimuler.
Dans le grand salon prêté par la chancellerie, la lampe verte sur le bureau projette une lumière sourde sur les dossiers empilés ; dehors, on entend encore, par bouffées, le bruit métallique d’un tramway dans la nuit humide.
Depuis l’échec, à Genève, de l’entrée de l’Allemagne à la Société des Nations dans des conditions qu’elle juge inacceptables, le climat s’est sensiblement durci. On ne parle plus ici d’un simple revers diplomatique, mais bien d’une humiliation supplémentaire. L’affaire des sièges permanents — et surtout le projet d’élargissement à la Pologne et à d’autres États — a été ressentie comme une manœuvre destinée à diluer la portée de l’admission allemande. Stresemann ne le pas dit ouvertement, mais tout, dans son attitude, trahit une amertume contenue.
Il pose ses lunettes sur le buvard, laisse glisser un silence, puis, à mi-voix :
— On nous invite à la table, mais l’on veille d’abord à agrandir la salle, pour que notre chaise se perde dans la foule.
Il me semble aujourd’hui plus ferme que lors de nos précédents échanges. Moins enclin à la nuance, ou peut-être simplement plus décidé à ne plus apparaître comme celui qui cède encore. L’homme est pris entre deux nécessités contraires : poursuivre la politique d’apaisement engagée depuis Locarno, et répondre à une opinion allemande qui supporte de plus en plus mal ce qu’elle perçoit comme une suite de concessions sans contrepartie véritable.
— Vous savez comme moi, Olivier, ajoute-t-il en relevant la tête, qu’aucun gouvernement à Berlin ne survivra longtemps s’il donne le sentiment d’accepter pour l’Allemagne une place moindre que celle de ses anciens adversaires.
Luther, quant à lui, paraît avant tout préoccupé par la stabilité intérieure. Assis légèrement en retrait, les mains jointes devant lui, il suit l’échange en hochant parfois la tête, comme s’il calculait silencieusement coûts et risques. La situation économique demeure fragile, malgré les apparences de rétablissement depuis la stabilisation monétaire. Les équilibres politiques restent précaires ; les partis nationalistes exploitent déjà l’épisode de Genève pour dénoncer la faiblesse du gouvernement. On sent chez lui la crainte d’un basculement, moins spectaculaire que progressif, fait d’érosions successives.
— Chaque incident extérieur, murmure-t-il enfin, se paie ici en voix perdues au centre, et gagnées aux extrêmes. Ce n’est pas seulement une affaire de prestige international, c’est une question de survie parlementaire.
Je n’ignore pas, pour ma part, que notre propre opinion en France est loin d’être disposée à la générosité. Les familles n’ont pas oublié les morts, ni la Ruhr, ni les ruines des régions du Nord. L’armée, les anciens combattants, une partie de la presse veillent, sourcilleux, à ce que l’on ne « récompense » pas trop vite l’Allemagne. Nos gouvernements marchent eux aussi sur une crête étroite : ouvrir la porte sans paraître s’agenouiller.
— Ne vous y trompez pas, dis-je, la fatigue de la guerre est grande chez nous, mais la méfiance l’est tout autant. On nous répète qu’il faut être prudents, ne pas aller plus vite que le pays.
Stresemann a un bref sourire sans gaieté.
— Alors vous voyez, nous sommes deux à être prisonniers de nos opinions publiques. Peut-être Genève n’est-elle qu’un théâtre où nos peurs respectives se donnent la réplique.
Au cours de l’entretien, il est clairement suggéré — sans jamais être formulé comme une exigence — que l’Allemagne n’acceptera pas longtemps d’être traitée comme une puissance de second rang. La question n’est plus seulement celle de l’entrée à la Société des Nations, mais des conditions de cette entrée. Être admise, oui, mais comme un État pleinement reconnu, non comme un élève toléré.
— Nous ne demandons pas des honneurs, intervint Luther d’une voix posée, mais une place qui ne contredise pas chaque jour, aux yeux de nos électeurs, le discours que nous tenons pour les retenir hors des extrêmes.
— Et vous, reprit Stresemann en se tournant vers moi, pouvez-vous expliquer à Paris qu’une Allemagne humiliée est plus dangereuse qu’une Allemagne assise à vos côtés, à égalité, dans les couloirs de Genève ?
Je mesure combien notre position est délicate. Nous avons soutenu le principe de l’admission allemande, mais non sans garanties. Or, ces garanties apparaissent désormais, ici, comme autant d’obstacles. Il faudra trouver une voie qui permette de ne pas rompre ce qui a été amorcé à Locarno, sans pour autant compromettre nos propres intérêts ni ceux de nos alliés. La plume entre les doigts, je songe aux colonnes des journaux de Paris, aux ministres redoutant une interpellation trop brutale à la Chambre.
Je ne peux m’empêcher de penser que nous sommes à un moment charnière. Ou bien l’Allemagne trouve dans le système international une place qu’elle juge digne, et elle s’y investira ; ou bien elle s’en détournera, avec des conséquences que nul ne peut encore mesurer pleinement.
Les visages demeurent calmes aujourd’hui. Mais derrière cette retenue, quelque chose se durcit. Lorsque nous nous levons, Luther réajuste, d’un geste presque machinal, la pile de dossiers sur le bureau, comme pour remettre un peu de rigueur là où il sent l’ordre lui échapper. Stresemann, lui, rallume sa cigarette à même la flamme vacillante de la lampe, puis souffle la fumée vers le plafond bas du salon.
— Nous parlons de paix, dit-il en me raccompagnant vers la porte, mais nous jouons avec des ressorts qui ne se laissent pas toujours remonter à temps.
Dans le couloir, le parquet craque légèrement sous nos pas, et, derrière les vitres presque opaques, Berlin, plongée dans l’obscurité, semble déjà rendue au silence.

La rencontre en Olivier le Tigre (à gauche), le ministre des Affaires étrangères Gustav Stresemann (au centre) et le Chancelier Hans Luther, à Berlin, en mars 1926

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