5 janvier 1910 : Boire de l’eau tue

«Il faut profiter de l’épidémie de choléra en Russie qui inquiète tout le monde pour mettre en place des mesures en faveur de la santé trop longtemps repoussées. » Le directeur de l’hydraulique au ministère de l’agriculture, un membre du conseil supérieur d’hygiène publique et le président du Fishing-club sont autour de la table pour nous convaincre de débloquer des crédits, Pierre et moi, du cabinet d’Aristide Briand.

La description qui nous est faite est alarmiste. Les points de captage d’eau potable restent dans notre pays insuffisamment contrôlés. Or, les maladies d’origine hydrique font toutes froid dans le dos : choléra, fièvre typhoïde, diphtérie et dysenterie.

cruche.1262670222.jpg

Certes, toutes les règlements pris ces dix dernières années, en application notamment de la loi du 15 février 1902, nous protègent largement : la plupart des Français boivent maintenant une eau potable et l’apparition de tout foyer épidémique s’accompagne de mesures radicales et efficaces qui permettent d’isoler les malades, de les soigner et de limiter la contamination. Aussi la France n’a pas connu d’alertes graves depuis le début de ce XXème siècle et la mortalité liée à ces infections a été divisée par trois.

Pour autant, le danger rôde. L’eau que boivent nos enfants dans les écoles n’est quasiment jamais contrôlé par le ministère de l’Instruction publique, faute de moyens adaptés. Or, de nombreux puits utilisés par les écoles sont contigus à des fosses d’aisance non étanches. Quant à l’eau des ateliers et des fabriques, elle n’est pas soumise à la loi de 1902 et provient, là encore, trop souvent de puits mal disposés. Tout cela sans parler de l’eau des gares ou celle issue des puits privés : dans ces cas, les spécialistes préfèrent se boucher le nez de dégoût.

Pierre et moi prenons gravement des notes.

Le directeur de l’hydraulique enchaîne : «Mais le plus gênant n’est pas là. Nos cours d’eau sont, en France, de véritables dépotoirs. On ne compte plus les latrines privées ou publiques directement installées, depuis la nuit des temps, à proximité des ruisseaux et rivières. Plus grave encore, quasiment aucune municipalité n’a mis fin au déversement direct des égouts et rejets industriels ou agricoles.

latrines.1262670071.jpg

Le charme discret des latrines au bord de l’eau

Quand les rivières ne sont pas polluées par ces apports noirâtres, ils sont directement utilisés par les lavoirs.

lavoir2.1262670756.jpg

Ainsi, les selles des typhiques, cholériques ou dysentériques peuvent répandre à loisir des bactéries pathogènes résistantes sur de vastes étendues lors de l’arrosage des fruits et légumes, la captation de l’eau dite « potable » ou la baignade des enfants. 

La France, dans ce domaine, reste en retard par rapport à ses voisins du nord de l’Europe.»

La réunion s’achève sur ce triste constat. Pierre et moi restons seuls à réfléchir.

Que faire ? Mettre en place de nouvelles réglementation pour les municipalités risque de provoquer une vaste levée de boucliers si l’État ne leur apporte pas des aides financières massives. Et c’est là que le bât blesse. Apurer les rejets industriels ou agricoles et les eaux d’égouts, déplacer toutes les latrines publiques, fermer les lavoirs, représentent une petite fortune. Des millions de francs seraient à débloquer pour que cette opération puisse se faire.

Pierre sourit. « Tu vois, hier tu étais scandalisé par ma proposition d’envoi de régiments de dragons aux frontières pour « lutter » contre l’arrivée du choléra d’origine russe. Or, cette mesure spectaculaire était beaucoup moins coûteuse que ce que nous propose ce directeur de l’hydraulique. Nous avons le choix entre trois solutions :

  • donner aux municipalités les moyens d’agir et dans ce cas, prépare un budget considérable qu’il sera très difficile de faire voter par la Chambre car il conduira à une hausse des impôts et taxes ;
  • obliger les villes et villages à agir mais sans leur donner d’aides financières. Dans ce cas, nos règlements risquent de rester lettre morte.
  • prendre des mesures spectaculaires et, j’en conviens, inefficaces mais qui plaisent à l’opinion publique (fermeture partielle des frontières, contrôles douaniers, mobilisation de régiments…)

Lâchement, nous optons pour la deuxième proposition. Nous ne nous faisons guère d’illusions : les municipalités agiront dans ce cas « à leur rythme » et le problème des eaux contaminées pourra durer des nombreuses années encore.

lavoir.1262670518.jpg

Un lavoir vers 1910

____________________________________________

Vous aimez ce site ? Votre journal préféré, “Il y a un siècle”, est devenu aussi un livre (et le blog continue !). Depuis le 3 décembre, dans toutes les (bonnes) librairies :

“Il y a 100 ans. 1910″ http://www.oeuvre-editions.fr/Il-y-a-100-ans    

1er janvier 1910 : Des vœux bien bourgeois !

Tout est prêt : les cartes de visite, l’organisation des déplacements, les jours où nous recevrons. C’est organisé, planifié, presque minuté.

Nouvelle année signifie, pour nous bourgeois parisiens (et fiers de l’être), le début d’un marathon exténuant.

bonne-annee.1262340014.gif

Très bonne année 1910 aux chères lectrices et chers lecteurs de ce journal !

Nous avons vu les grands-parents avant le jour de l’an ; l’usage veut que nous rendions maintenant visite aux pères, mères, frères, sœurs, oncles et tantes. Cela doit se faire entre aujourd’hui ou demain au plus tard. Puis, nous avons une semaine pour rencontrer les cousins et enfin jusqu’à la fin du mois pour faire le tour de nos amis !

Vu que l’ensemble de nos proches est dispersé dans tout Paris et qu’il n’est physiquement pas possible de voir tout le monde, nous allons faire usage des cartes de visite. Postées (moins cher) ou déposées par notre bonne et le domestique de mes parents (plus chic), le petit carton dispense de certains rendez-vous obligés, écourte des journées qui seraient entièrement consacrées à ce rituel à rallonge des « vœux de début d’année ».

Nos enfants ont des étrennes qui les attendent chez les uns ou les autres (c’est parfois leur seul motivation pour nous accompagner dans les visites de certains cousins et oncles aussi éloignés qu’acariâtres), nous devons de notre côté penser -au moins – à notre bonne, notre concierge, notre facteur, notre couturière, notre épicier, le maître d’école, le curé, les voisins d’en face, le balayeur…

Et pour me détendre de ces obligations privées, il me restera à rédiger les discours du Président du Conseil pour les vœux aux différents corps constitués tout en vérifiant que les cérémonies sont bien préparées.

Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai hâte d’être à février.

______________________________________________

Bonjour chers lecteurs. Quelques bonnes nouvelles :

Comme vous le savez, « Il y a un siècle », est devenu aussi un livre.

« Il y a 100 ans. 1910 » http://www.oeuvre-editions.fr/Il-y-a-100-ans. Je suis très heureux de vous annoncer que celui-ci rencontre son petit succès puisqu’il est déjà en réimpression. Merci à tous !

Quant au blog, il atteint bientôt les 900 000 visites, ce qui est une bonne moyenne compte-tenu des « nouvelles » absolument « pas fraîches » que je diffuse.

Bref, la Belle Epoque plaît. Le rythme du « jour le jour » qui me demande, vous vous en doutez, un travail considérable de documentation et d’écriture (le matin dès cinq heures avant le levé des enfants et le soir tard après le travail), correspond à votre attente.

Merci pour votre fidélité, vos commentaires souvent amusants (je les adore), vos courriels (toujours sympatiques)…

Nous allons passer une très bonne année 1910 ensemble, avec uniquement des articles inédits (Olivier le Tigre a une vie tellement trépidante que chaque année remplit un livre et un blog).

Bonne année à tous !

L’auteur

    

31 décembre 1909 : Les incroyables trafics de notre bonne

« De la viande dure, du poisson qui sent fort, un pain pas cuit, une salade flétrie ! » J’ai fini par me fâcher contre la bonne. Au fur et à mesure des repas, une impression de dégradation générale, d’aliments moins bons, moins frais. Du goût qui s’en va et des mauvaises odeurs en plus.

Je pose des questions à Jeanne, auvergnate comme moi et qui semblait toute contente, il y a deux ans, d’avoir trouvé une place « chez un bon moussieur fonctionnaire au ministère. »

bonne.1262188843.jpg

Notre bonne, Jeanne, est toute contente d’avoir trouvé une « bonne place ». (toile de C.J. Bail)

« La qualité des repas se dégrade, Jeanne. Rien n’est bon. Vous n’allez plus chez Boulay, le boucher ? Vous avez laissé tomber Lepron, le poissonnier ? Et pour les légumes, le marché de la rue d’Aligre ne vous suffit pas ? Je veux comprendre… »

La pauvre femme n’en mène pas large, ses yeux restent obstinément rivés au sol.

« Moussieur, cheu crois que chè fait des bêtises. »

C’est alors que la bonne m’explique quelque chose à peine croyable.

Elle pratique la rétrocession dite « d’un sou du franc ». Autrement dit, les commerçants du quartier la paient pour qu’elle leur reste fidèle et lui donnent qui un sou, qui deux ou trois, suivant les quantités achetées.

Je ne comprends toujours pas tout. Donner de la menue monnaie aux domestiques demeure une pratique courante dans le commerce : cela ne conduit pas forcément à ce que la viande se transforme en semelle.

Jeanne est invitée à compléter sa confession, ce qu’elle fait avec franchise : « En fait, chai voulu trop d’argent trop vite. Les marchands qui m’ont donné beaucoup de chous se sont chans doute vengés sur la qualité. »

Dans ma tête, d’un coup, tout s’éclaire : « Vous ne vous êtes pas arrêtée aux aliments, ma Jeanne, ai-je l’impression. Je cherche depuis trois jours mon ancien chapeau melon mais aussi ma quatrième paire de souliers noirs. Tout semble avoir disparu. Vous avez tout vendu au chiffonnier ? »

Jeanne fond cette fois-ci en larmes. En fait, elle avoue tout : en plus de son habile organisation « un sou du franc » avec les boutiques du coin, elle a aussi monté un vaste trafic avec Marcel Ibay, biffin (chiffonnier qui a la monopole d’un quartier) de son état, ancien forçat, chansonnier à ses heures et grand buveur de gnôle devant l’Éternel. Quelques vieilles robes de Nathalie, deux manteaux des enfants, des chaussettes trouées, des souliers usés. Tout est parti dans le génial bric-à-brac de notre Ibay ravi d’avoir rempli sa hotte de « belles » choses. Son « tricage » (tri de sa collecte) en a été facilité. Quant au butin amassé par Jeanne, il représente au moins six mois de gages !

chiffonnier2.1262189148.jpg

Marcel Ibay, le chiffonnier et biffin du quartier, avant son « tricage »…

J’interroge le lendemain le sergent de ville qui me confie dans un grand éclat de rire, le moustache toute frémissante : « Votre bonne a de drôles de talents. Un aplomb incroyable, des qualités de négociatrice hors pair. Elle a mis en « coupe réglée » tous les commerçants du quartier, qui doivent s’acquitter des quatre à cinq sous pour conserver ses visites et leur réputation. Et depuis votre réprimande d’hier, non seulement elle garde les sommes déjà versées mais elle a aussi exigé une meilleure qualité des produits et… une petite « indemnisation » -ce sont ses mots- qui lui permettra, m’a-t-elle dit, de vous offrir un nouveau couvre-chef ! »

A suivre…

chiffonnier.1262189823.jpg

Le génial bric-à-brac du chiffonnier Marcel Ibay…

____________________________________________

Vous aimez ce site ? Votre journal préféré, « Il y a un siècle », est devenu aussi un livre (et le blog continue !). Depuis le 3 décembre, dans toutes les (bonnes) librairies :

« Il y a 100 ans. 1910 » http://www.oeuvre-editions.fr/Il-y-a-100-ans    

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑