3 septembre 1909 : P comme Presse

 « Votre carte de rédacteur ne vous suffit donc pas ? » Cette réponse du directeur du Temps à l’un de ses journalistes venu lui demander une augmentation est révélatrice. La presse de 1909 reste prestigieuse. Ceux qui y travaillent ont une légitime fierté professionnelle et le grand public écoute toujours bouche bée leurs propos dans les soirées ou les dîners.

Et pourtant ! Que de scandales, de petits arrangements et de grandes bassesses ! L’affaire de Panama a montré la circulation trouble de fonds entre certaines banques, sociétés commerciales, les parlementaires et la presse. L’argent achète tout : un bon article sur les emprunts russes, une analyse favorable de la politique étrangère du gouvernement ou une vision optimiste de l’avenir commercial d’une société qui lance une augmentation de capital. Certaines plumes sont à vendre, d’autres le sont déjà. Peu se contentent, quand ils ont du talent, des modestes salaires des salles de rédaction.

presse.1251953466.jpg

Le journaliste de 1909 cite rarement ses sources et ses informations sont donc invérifiables. En revanche, le spectaculaire fait vendre.Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le journal Le Temps.

Le journaliste de 1909 cite aussi rarement ses sources. Au mieux, c’est l’agence Havas ou un vrai bavard bien informé du ministère ; au pire, il invente, brode, enjolive en fonction de ce qu’il sait des attentes de lecteurs friands de développements spectaculaires. Peu de journaux entretiennent des correspondants à l’étranger ou ailleurs que dans leur région d’origine, rares sont les rédacteurs réellement au fait du véritable fonctionnement de l’administration ou des grandes groupes industriels. Si les grandes envolées lyriques à la Chambre font l’objet d’abondants commentaires, on ignore tout du travail en commissions, pourtant décisif dans le vote ou le rejet de tel ou tel projet de loi.

Presse en partie corrompue, souvent mal informée ? Oui, mais presse libre. La loi de 1881 est scrupuleusement respectée et les gouvernants se gardent bien de saisir un journal qui déplaît ou d’interdire un article qui attaque. Les campagnes de presse sont parfois violentes, les personnes sont directement mises en causes, les termes sont crus, au bord de l’insulte dans certaines feuilles. La perte de crédibilité progressive du régime parlementaire trouve largement sa source dans des gros titres vengeurs et des paragraphes au vitriol qui ridiculisent les ministres ou les députés.

Si le public se méfie de cette drôle de presse, il continue à l’acheter et à la lire avec passion. Les tirages demeurent impressionnants : Le Petit Journal et Le Petit Parisien dépassent le million d’exemplaires et nombreux sont les titres de province dont le tirage va au delà des 100 000.

« Faites emmerdant ! » C’est toujours Adrien Hébrard, le directeur du Temps qui s’exprime pour inciter sa rédaction à creuser les sujets au risque de déplaire, sans crainte de lasser. En 1909, il existe donc bien une presse qui s’efforce d’informer avec rigueur, qui n’accepte ni compromis ni arrangement avec l’éthique. Une presse au tirage modeste mais à l’honneur chevillé au corps… avec des rédacteurs qui doivent se contenter d’admirer leur belle carte professionnelle quand ils rêveraient d’un train de vie plus élevé. Ils peuvent se consoler en se disant que la profession des journalistes est devenue la plus décorée du pays : légions d’honneur et autres distinctions pleuvent sur les rédactions. Faute de mener à la richesse, une belle plume peut espérer la gloire.

28 août 1909 : N comme Naissances

Pourquoi les Français ne font-ils plus d’enfants ? Les chiffres sont implacables : 60 millions d’Allemands d’un côté, 40 millions de compatriotes de l’autre. Un conflit éventuel entre nos deux pays s’annonce mal.

Moins de familles nombreuses, multiplication des couples avec un seul enfant au plus (un sur quatre dans le département de la Seine). La France enfante peu.

Ce déclin démographique français n’est pas nouveau. Notre pays est passé de la place de nation d’Europe la plus peuplée sous Louis XIV jusqu’à Napoléon 1er à celle de pays le plus « vide » d’Europe occidentale aujourd’hui. Le XIXème siècle a été chez nous une période de repli du nombre de naissances (moins de deux enfants par femme) alors que la Grande Bretagne, l’Allemagne ou la Russie gardaient une belle vigueur en ce domaine.

maternite.1251407450.jpg

Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le directeur du journal Le Temps.

Depuis les années 1890, les analyses plus ou moins sérieuses se succèdent pour apporter une explication à ce phénomène inquiétant appelé « dépopulation ».

« Déclin de la race française » « abâtardie » par des « croisements » trop nombreux dûs à des flux migratoires incessants, écrivent les uns dans des ouvrages aux forts relents xénophobes voire carrément racistes ; « signe d’un déclin d’une nation gouvernée par des élites médiocres », répondent d’autres trempant leur plume dans une encre bleu, blanc et rouge nationaliste ou d’un blanc royaliste éclatant.

Les chiffres ne parlant pas tout seuls, chacun y va de son commentaire reflétant plus une opinion ou des valeurs qu’un véritable travail scientifique.

Les universitaires explorent, quant à eux, prudemment, quelques pistes plus sérieuses.

– Les régions de France où l’on fait le plus d’enfants sont souvent très catholiques et/ou rurales. Le recul de la religion et l’essor des villes expliqueraient donc le déclin dans toutes les autres provinces. La règle se vérifie souvent (comme en Bretagne) mais souffre quelques exceptions : le Nord n’est plus très catholique et s’est fortement urbanisé, pourtant, les Lillois, les Valenciennois ou les Hazebrouckois font toujours autant d’enfants.

– Le recul de l’âge du service militaire repousse d’autant l’arrivée du premier enfant dans un couple et donc réduit les chances d’une fratrie nombreuse.

– Plus généralement, les érudits de la Sorbonne insistent sur le désir d’ascension sociale des familles et l’envie de chaque Français de voir ses enfants occuper une place plus élevée que la sienne dans la société. Ce souhait s’accommode bien d’une descendance réduite facilitant -pense-t’on – une attention soutenue et une éducation soignée : l’enfant roi gagne à être un fils ou une fille unique, surtout si on veut éviter un fractionnement des héritages.

Cervantes disait qu’il existe seulement deux types de familles : celles qui possèdent et celles qui ne possèdent pas. Nos concitoyens rêvent d’être dans la première catégorie… avec le moins d’enfants possible.

19 août 1909 : L comme Loi

 « Le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari. »

Cette phrase bien connue du code civil de 1804 commence à émouvoir quelques féministes convaincus qui soulignent que les lois en vigueur mériteraient de ne pas rester figées pendant cent ans !

Longtemps, la France s’est enorgueillie d’être « mère des armes, des arts et des lois ». Notre pays reste fier de ses codes napoléoniens dont se sont inspirées de nombreuses nations et fier de ses lois débattues longuement puis largement amendées à la Chambre ou au Sénat.

loi.1250594345.jpg

« La Glorification de la Loi » par Paul Baudry. Cet article est la suite de l’abécédaire sur notre époque commandé par le directeur du journal Le Temps.

Apparemment, le système tourne rond : chaque arrondissement élit son député et envoie au parlement un représentant pour voter les textes qui vont régir la vie quotidienne. Les lois, une fois votées, sont « sacrées » et mises en œuvre par une administration compétente et zélée. Il revient dès lors à chaque citoyen électeur de tester l’efficacité de ces règles et de demander à son député de les modifier s’il n’est pas satisfait. La boucle est bouclée.

Nous vivons ainsi avec des institutions dont le XIXème siècle, aux deux empires, rêvait : le parlement souverain, issu d’élections libres, domine un exécutif mettant en œuvre fidèlement ce qui est voté « dans l’intérêt général ».

D’où vient, dès lors, cette impression fâcheuse que la machine à faire de belles lois s’est grippée ?

  • – La France s’appuie sur des codes datant d’un siècle, fort bien rédigés à leur époque, mais qui mériteraient un toilettage beaucoup plus fréquent que celui auquel nous assistons. Les articles sur le mariage, sur la procédure pénale ou sur la filiation apparaissent en décalage par rapport aux mœurs qui évoluent vite dans ce XXème siècle qui commence. Nos codes qui régissent une bonne part de la vie civile et du fonctionnement de la justice, ont pris un coup de vieux.
  • – En 1909, la loi sur les retraites n’est toujours pas passée; on déplore l’absence de textes suffisamment novateurs sur l’enseignement qui permettraient d’ouvrir vraiment les lycées aux enfants méritants issus du peuple; une grande loi de programmation militaire reste encore inaccessible. Ces exemples montrent que des lois, reconnues indispensables, ne sortent donc pas assez vite.
  • – Le fonctionnement interne de l’administration, faute de lois adaptées, dépend, pour sa part, d’une jurisprudence habile et novatrice du Conseil d’Etat qui, par ses arrêts sur la responsabilité administrative, la notion de service public ou les droits et devoirs des fonctionnaires, permet aux ministères de continuer, malgré tout, à travailler. Cette production du juge n’est malheureusement pas assumée comme en Angleterre et s’élabore sans lien organisé avec le législateur. Elle ne peut donc palier durablement la défaillance du parlement.

Comment en est-on arrivé là ?

Le système de navette parlementaire (il faut que les deux chambres soient d’accord) et la faiblesse de l’exécutif (il ne peut imposer un rythme rapide et des textes plus nombreux aux parlementaires), expliquent largement une production législative décevante et insuffisante par rapport au monde moderne.

Cette faiblesse est accentuée par le fait que la République se méfie de tout intermédiaire entre le citoyen et l’Etat. Les départements, les municipalités ont peu de pouvoir par rapport à Paris. Les provinces n’existent plus. Les syndicats comptent peu d’adhérents et les corporations ont disparu. Autrement dit, non seulement le parlement – dont les femmes sont exclues –  peine à fournir des lois adaptées à notre monde mais il n’existe guère en France -contrairement à la Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis – d’autres sources de production du droit capables de prendre le relai.

Notre France de 1909 demeure-t’ elle la mère des armes, des arts et des lois ? Pour les armes, nous avons vu dans des articles précédents qu’il n’en était rien ; pour les lois, nous venons de démontrer le contraire…

Il nous reste les arts pour oublier, en musique, que nous rentrons dans ce XXème siècle avec de vrais handicaps.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑