24 mars 1908 : Des millions de francs partent en fumée dans l’Affaire Rochette

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Le Garde des Sceaux Briand s’entretient chaque semaine en secret avec Clemenceau sur l’affaire Rochette

L’affaire est préoccupante. Les puissants risquent d’être éclaboussés. Les petits porteurs ruinés. Un parfum de scandale flotte dans les bureaux des ministères et dans les couloirs de la Chambre.

Henri Rochette vient d’être arrêté sur ordre de G. Clemenceau. Créateur du Crédit minier, il émettait des bons d’épargne à la valeur fictive, générant des intérêts importants pour les petits épargnants. Pour payer les sommes dues, il lançait de nouvelles émissions. Pour tromper les autorités de tutelle bancaire, il s’était fait une spécialité dans la présentation de faux bilans.

Le plus inquiétant dans cette affaire, c’est l’ampleur qu’elle a pu prendre. Cent-vingt millions de francs volatilisés. Personne ne s’est rendu compte de rien – ou personne n’a rien dit – pendant de longs mois.

Les rumeurs courent, dévastatrices. Henri Rochette n’a pu agir seul. Il bénéficie forcément de soutiens politiques. On cite pêle-mêle Albert Dalimier, député de Seine-et-Oise ; Fernand Rabier, député du Loiret ; Jean Cruppi, député de Haute-Garonne … et ministre du Commerce et de l’Industrie depuis janvier.

Jaures ne décolère pas en public contre  « ce régime malsain qui laisse les aigrefins prospérer « . Clemenceau a décidé d’être impitoyable, un nouveau scandale comme celui de Panama serait désastreux pour le parti radical et le gouvernement. Il faut donner une impression de rigueur, de fermeté.  » Tout est sous contrôle  » est le mot d’ordre.

Le Préfet Lépine, avec lequel je suis en contact régulier, nous fournit les rapports de la police judiciaire, chaque jour ou presque, détaillant l’avancée de l’enquête. Briand, Garde des Sceaux, s’entretient une fois par semaine avec Clemenceau, en tête-à-tête secret.

Mis à part le ministre du Commerce que je viens de citer, il n’y aurait a priori pas d’autres personnalités de premier plan touchées.

En revanche, on ne compte plus les fonctionnaires victimes de cette escroquerie. Des gendarmes, des magistrats, des policiers, des professeurs, des chefs de bureau en centrale … ils ont tous crus à la la « poule aux oeufs d’or ». Pour eux, le réveil est dur.

Et c’est là que mon rôle dans cette affaire se précise. Je suis chargé, avec les listes de noms communiquées par les policiers du préfet Lépine, de vérifier qu’il n’y aura pas de « pressions » issues directement des rangs de l’Administration, de la part de fonctionnaires directement intéressés par le sort du Crédit minier. « Mission de confiance » me précise le directeur de cabinet Winter. « Mission pourrie » me dis-je plutôt dans mon for intérieur. Je n’ai pas le choix. Il va falloir surveiller certains de mes collègues, sans qu’ils le sachent.

Triste affaire Rochette.

22 mars 1908 : Maurras , un poison pour la République

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Charles Maurras dirige « L’Action Française »

Le ministère de l’Intérieur se méfie de l’influence qu’il pourrait avoir. Sa plume est leste, sa pensée claire et audacieuse, ses propositions s’appuient sur une érudition évidente. « Il peut faire basculer les élites » s’est exclamé le directeur de cabinet Winter.

Charles Maurras est à surveiller. Depuis hier, son journal  » L’Action Française » parait quotidiennement. Sur chaque page, nous pouvons découvrir un programme profondément anti-parlementaire, plaidant pour le retour du roi.

Selon Maurras, le régime de démocratie ne permet pas l’émergence d’un pouvoir fort, seul capable de préserver les intérêts du pays sur le long terme. Les députés s’épuisent à se faire réélire en favorisant, par des mesures démagogiques, leurs catégories d’électeurs les plus influentes.

Sur les sujets importants, les débats à la Chambre s’éternisent et interdisent une direction ferme du pays. La France avance sans grandeur dans un vingtième siècle reniant le passé glorieux des Capétiens.

 » Tout ce qui est national est nôtre  » : la manchette du journal reprend la maxime du duc d’Orléans. On y glorifie la France éternelle, le pays qui doit prendre sa revanche sur l’Allemagne.

Mes chefs ont raison de faire surveiller Maurras. Ce type d’intellectuel n’a certes pas les moyens de galvaniser les foules. Pour autant, il peut inspirer de nombreux hauts fonctionnaires, officiers, banquiers et industriels lassés d’une République « du juste milieu », incapable de garder une ligne volontaire sur la durée. Ces militaires qui se plaignent des restrictions de crédits, ces fonctionnaires qui ne peuvent faire aboutir leurs textes de réforme, ces banquiers et industriels qui apprécieraient un monde stable pour leurs affaires, peuvent, un jour, rejoindre ce Maurras aux écrits bien tournés.

Ils sont finalement nombreux ceux qui peuvent reprocher à notre régime d’être soumis aux « trois princes anonymes et sans responsabilité » que sont l’administration, l’opinion et l’argent. L’Action Française peut fédérer les mécontents, les aigris, les nobles déclassés ou les nostalgiques d’une France au passé mythique.

Maurras se flatte de réunir aussi bien des descendants de Jacobins que des petits enfants de Chouans. Il n’écarte de lui que les juifs, les protestants et les francs-maçons dont il méprise le « pouvoir occulte ».

Maurras n’a pas la pensée brouillonne et velléitaire du général Boulanger ; il sait être plus opérationnel qu’un Barrès (dont il admire les romans), il met de l’ordre, de la méthode, dans la pensée nationaliste. Chaque séance houleuse au Palais Bourbon lui apporte des soutiens de plus, chaque rencontre entre professeurs d’université augmente son audience, chaque progrès social retardé lui donne de nouveaux appuis.

L’Action française s’organise comme un poison dangereux, au goût parfois flatteur, qui ronge, lentement, sûrement, une République radicale transformant trop souvent les expédients heureux … en méthode de gouvernement.

11 mars 1908 : Delcassé, l’ennemi politique

delcasse.1205184977.jpgT. Delcassé

L’arène politique abrite de grands fauves. Les plus puissants dévorent les plus faibles ou, s’ils se soumettent, les incorporent dans leur meute.

Il arrive parfois que deux tigres aient une taille, une intelligence, une agilité et une ambition comparables. Dans ce cas, aucun combat ne peut réellement les départager. Ils deviennent ennemis et structurent autour d’eux le paysage politique en deux camps rivaux.

Clemenceau, avant de devenir Président du Conseil, a déchiré à belles dents nombre d’imprudents qui passaient à sa portée. Il n’a ainsi pas usurpé sa réputation de « tombeur de ministères ».

Il n’a, en revanche, pas réussi à jeter définitivement à terre un lion robuste : Théophile Delcassé, le tout puissant ministre des affaires étrangères pendant sept années durant, de 1898 à sa chute en 1905.

Pour décrire la rivalité qui oppose les deux hommes, il convient de revenir sur les deux options possibles de politique étrangère que peut actuellement mener notre pays. Elles peuvent être brièvement résumées ainsi :

– La France garde des forces pour prendre sa revanche vis à vis de l’Allemagne, regagner l’Alsace et la Lorraine. Dans ce scénario, elle consolide son armée et évite de se disperser dans les aventures coloniales. Elle reste alors très ferme vis à vis de Guillaume II.

 ou bien

– La France, amputée de ses deux belles provinces, tente de retrouver une autre grandeur en agrandissant son Empire colonial. Dans ce cas, elle ménage l’Allemagne pour avoir les mains libres en Afrique et en Asie.

Clemenceau est, de toute évidence, un adepte de la première option. Gambetta ou Ferry défendaient nettement la seconde.

La grande force, le talent de Delcassé est d’avoir remplacé le « ou bien » obligeant à un choix entre deux politiques par un « et », dispensant de choisir et surtout faisant gagner notre pays sur tous les tableaux.

Grâce à lui, nous nous sommes rapprochés de l’Angleterre et de la Russie, ce qui permet de prendre notre vieil adversaire germanique « en tenaille » et de l’isoler. Pour autant, nous avons eu aussi une politique coloniale très active, notamment vis à vis du riche royaume marocain qui voit progressivement son destin lié à la France.

Le beurre et l’argent du beurre ?

Pas tout à fait. Clemenceau dénonce cette oeuvre audacieuse de son rival. Pour lui, si les résultats diplomatiques paraissent incontestables, il regrette qu’ils n’aient été obtenus qu’au prix d’importants risques de conflits avec l’Allemagne (crise de Tanger en 1905) et que les alliances nouées avec la Russie et la Grande Bretagne ne conduisent guère à des bénéfices immédiats pour notre pays.

Il y a sans doute un peu de mauvaise foi dans ces critiques de Clemenceau : les défauts de ses amis l’amusent, les qualités de ses ennemis l’agacent … souverainement.

Pour autant, il est vrai que la France ne peut pratiquer une politique « du bord du gouffre » sans avoir les moyens, principalement militaires et économiques, de résister à une éventuelle agression. Or, pour le moment, l’économie du pays du Kaïser, la puissance de son armée, nous incitent à la prudence.

Ainsi, au delà du conflit humain entre Delcassé et Clemenceau, se figent deux conceptions de la conduite des affaires du pays. Notre régime parlementaire que l’on dit « débile », a fait alterner les deux. Nous avons d’abord décuplé notre grandeur nationale de 1898 à 1905 …. et Clemenceau nous évite maintenant d’en payer le prix fort, par une politique conciliante vis à vis des différentes puissances.

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