26 février 1908 : Fortune personnelle et service de l’Etat

paul-cambon.1203976204.jpg P. Cambon

Rencontre éclairante et édifiante avec l’ambassadeur de France à Londres, Paul Cambon. Il n’était pas prévu que nous parlions diplomatie mais plutôt de son parcours de haut fonctionnaire. Préfet de l’Aube, du Doubs puis du Nord, M. Cambon a eu une carrière administrative riche avant de représenter notre pays au Royaume-Uni ; il connaît donc les rouages de notre Administration.

Quand on s’entretient avec ce personnage prestigieux de notre corps diplomatique, signataire en 1904 des traités de l’Entente cordiale avec l’Angleterre, on peine à imaginer les conditions dans lesquelles il a effectué une partie de son ascension professionnelle.

Contrairement à beaucoup de ses collègues, Paul Cambon est issu d’un milieu assez simple. Sans fortune personnelle, il a eu les plus grandes difficultés à assumer la fonction de représentation dévolue à un préfet.

Il me confie en soupirant :

 » Pour faire face aux invitations destinées à m’attirer les bonnes grâces des notables locaux et organiser les réceptions et les bals attendus d’un préfet, il me manquait plus de 10 000 francs par mois dans mon traitement de fonctionnaire.

Rendez-vous compte, j’étais obligé d’emprunter l’argenterie de mes beaux parents lorsque je donnais des réceptions à la préfecture de Lille !

Comme ambassadeur, je m’en sors mieux mais uniquement grâce à la fortune de celle qui est mon épouse depuis peu, fille d’un général de Napoléon.  »

La situation n’est pas saine.

Si la fortune reste une condition pour faire face aux obligations liées à l’exercice de hautes responsabilités publiques, il restera illusoire de vouloir démocratiser l’accès aux corps prestigieux.

Et les rares représentants de milieux modestes parmi les hauts fonctionnaires , parce qu’ils sont obligés d’emprunter et/ou de faire des mariages d’intérêt, deviennent les « obligés » des aristocraties et des anciennes élites dirigeantes.

Ces mêmes élites que les gouvernements républicains successifs ont pourtant tentées d’écarter.

17 février 1908 : Neuilly, ville de combats acharnés ?

Barricade Commune de Paris.jpg

Barricade d’insurgés de la Commune

Visite chez des amis, à Neuilly-sur-Seine, en cette fin de semaine (les milieux parisiens à la mode commencent à employer une horrible expression anglaise :  » week-end  » ) .

Neuilly : personne n’a oublié les combats terribles de 1871 au moment où des fédérés de la Commune se sont retranchés dans des maisons de la ville et ont résisté pendant plus d’un mois et demi à des bombardements intensifs.

Les Versaillais avaient dirigé leurs puissants canons du Mont Valérien vers les quartiers abritants les communards. Plus de cinq cents maisons ont été détruites avant que les quelques fédérés survivants ne quittent les lieux.

Lorsque l’on se promène dans cette ville aujourd’hui, au milieu des hôtels particuliers et des quartiers résidentiels aisés, on peine à imaginer ces combats d’il y a quarante ans.

Communards prisonniers des troupes versaillaises

Neuilly, il y a deux ans, le 12 novembre 1906, c’est aussi le premier vol du brésilien Santos Dumont à Bagatelle, propriété de la Ville. Son biplan  » 14 bis  » s’est élancé pour un vol homologué – de 220 mètres au dessus de l’herbe – devant des centaines de spectateurs enthousiastes.

Te000002.jpg Alberto Santos-Dumont

Ces combats de 1871 et ce vol de 1906 font dire à mon ami neuilléen qui voit, sans doute un peu vite, des symboles partout :

 » Il faut se méfier du calme apparent de Neuilly. Elle peut être, un jour, une sombre ville d’affrontements terribles et un autre jour, une cité radieuse d’où l’on prend son envol majestueux pour un grand destin.  »

Pour l’agacer un peu, en Parisien moqueur, je lui réponds en mobilisant quelques connaissances éthymologiques acquises de fraîche date dans un dictionnaire :

 » Mais Neuilly ne tire-t-elle pas son nom de  » lun  » qui signifie  » forêt  » et de « noue  » que l’on peut traduire par …  » marécage  » ? « .

15 février 1908 : Retrouver une ambition sociale, c’est possible.

Henri Rivière ouvrier plombier travaillant sur la tour Eiffel.jpg

 » C’est un sceptique, presque un cynique mais il est passé par le socialisme et il lui en restera toujours quelque chose » .

Qui parle ? Blum, le jeune fonctionnaire prometteur avec lequel je déjeune parfois quand je passe au Conseil d’état.

De qui parle-t-il ? Aristide Briand, le nouveau Garde des Sceaux.

 A. Briand

Le Patron est impressionné. En quelques semaines, cet homme madré a pris des dispositions qui vont réellement dans le bon sens.

Les ouvriers ne pouvaient être membres de jurys d’assises. Disposition choquante qui en disait long sur la conception qu’avait notre République des classes populaires. Grâce à une simple circulaire, le ministre de la justice autorise ces salariés à être jurés et donc devenir des citoyens à part entière. Dans le texte qu’il vient de signer, il prévoit que les ouvriers ne pourront être licenciés pendant qu’ils occupent cette fonction dans l’appareil judiciaire. Il revalorise les indemnités des jurés afin que les ouvriers puissent être retenus sur les listes sans être pénalisés au niveau de leurs ressources.

Le recrutement des magistrats est démocratisé par une autre mesure simple : les juges suppléants sont à présent rémunérés, ce qui élargit leur recrutement en dehors de la bourgeoisie aisée et rentière.

Les personnes injustement emprisonnées sont maintenant indemnisées…

Et j’en oublie.

Les mesures pleuvent. Pour les femmes divorcées, pour les faillis non frauduleux, pour les saisis sur salaires … Briand écoute, agit, tranche vite, fait bouger le droit.

Grâce à ce ministre inventif et volontaire, le gouvernement peut garder une ambition sociale. Mon Patron devrait s’inspirer de cet exemple, lui qui a un peu trop tendance à se contenter d’envoyer la troupe en cas de grève ou de manifestation.

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