4 juin 1908 : Démonstration de force pour ramener le calme à Vigneux et Draveil

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Pour mettre fin aux émeutes provoquées par le décès de deux ouvriers grévistes tombés sous les balles de la gendarmerie, deux régiments de dragons vont être envoyés ce jour à Draveil, Vigneux et Villeneuve-Saint-Georges.

 » Gouvernement d’assassins  » : une affiche avec ces trois mots terribles vient d’être collée sur les murs des principales villes de France par la CGT. La mise en accusation de l’exécutif commence. Ce n’est que le prélude à une période de remous qui peut aboutir à un vote de défiance de la Chambre et à la chute du gouvernement.

G. Clemenceau passe ses consignes lors de brefs entretiens où il étonne ses collaborateurs par son calme et sa détermination.

  » – Monsieur le Président, quelles dispositions doit-on prendre pour la cérémonie des obsèques des deux ouvriers ?

– Il est hors de questions qu’il y ait de nouveaux dérapages qui pourraient contaminer le reste de la région parisienne. En même temps, il convient d’éviter toute provocation. Les forces de l’ordre doivent rester à l’écart du cortège. Et si des troubles apparaissent, nous devons avoir d’importants moyens pour ramener le calme rapidement.

Ce qui a pêché jusqu’à présent, c’est la faiblesse des forces de gendarmerie présentes sur place. Elles énervent tout le monde… sans être impressionnantes. Il faut envoyer l’armée en renfort.

– Faut-il recourir à un régiment de cuirassiers ?

– Non, une éventuelle charge de cavalerie ferait les délices de la presse socialiste voire tournerait au massacre.

– Donc mobilisons plutôt un ou deux régiments de dragons. Ils se déplacent à cheval mais interviennent ensuite à pied. Je vous propose le 23ème stationné à Vincennes et le 27ème de Versailles.

– Comme vous voulez. Mais prenez des régiments disciplinés et sans états d’âme. Je souhaite que vous donniez vous-même les consignes nécessaires aux deux colonels en présence du préfet.

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23ème régiment de dragons de Vincennes et 27ème régiment de dragons de Versailles

Manifestement, G. Clemenceau ne veut pas être mis une seconde fois devant le fait accompli. Ce qui se passe à Draveil et Vigneux doit être maintenant sous contrôle étroit du ministère et les décisions seront prises au plus haut niveau.

Il poursuit :

 » – Et la surveillance des dirigeants de la CGT ? J’attends un rapport par jour. Pour les affiches infâmes, vous auriez dû voir venir le coup. Cela ne fait que mettre de l’huile sur le feu.

– Monsieur le Président, j’ai donné des consignes aux différentes préfectures concernées pour que les papiers soient immédiatement arrachés.

– Trop tard ! Tout le monde ou presque les a lus et la grande presse en parle. Soyez plus réactif, mon vieux !  Sinon, dans un mois, vous aurez un autre patron ! « 

3 juin 1908 : La grève de Draveil et Vigneux tourne au drame

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Le café restaurant Ranque, siège du comité des grèves de Draveil, Vigneux et Villeneuve-Saint-Georges.

Deux morts. Nouvelle terrible et grave politiquement. Depuis un mois, la grève des carriers des Villeneuve-Saint-Georges, Draveil et Vigneux n’a pas faibli. Les forces de l’ordre avaient des consignes claires de modération. Pour autant, la cohabitation entre les ouvriers progressivement excédés par l’échec de leurs revendications et des gendarmes fatigués par la durée de leur présence sur le terrain, augmentait le risque de dérapage. C’est ce qui s’est malheureusement produit.

Ce matin, deux gendarmes escortant un convoi de non-grévistes ont été violemment pris à partie et bousculés par ceux qui avaient cessé le travail.

L’après-midi, ces mêmes gendarmes ont cru reconnaître leurs agresseurs et, accompagnés d’une dizaine de leurs collègues, se sont lancés à leur poursuite jusque dans un café, siège du comité de grève.

Au café Ranque – c’est son nom – une bagarre s’est engagée et les forces de l’ordre, submergées, ont été obligées de battre en retraite. En tentant de se dégager, quelques fonctionnaires ont sorti leur pistolet et ont fait feu. En l’air ? En direction des émeutiers déchaînés ? Peu de temps après, on relève avec horreur dix blessés et deux morts. Un jeune gars de 17 ans et un père de famille de trois enfants.

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Le face à face terrible entre les carriers grévistes et les gendarmes après le drame de ce jour de juin 1908

Nous autres, conseillers de G.Clemenceau, sommes atterrés. Le directeur de cabinet Winter ne perd pas son sang froid et fait immédiatement le point avec le préfet de Seine-et-Oise convoqué d’urgence.

Une réunion de crise a lieu sous la présidence de Clemenceau avec Briand et les principaux conseillers du ministère de l’intérieur et de la justice.

Le plan prévu par le gouvernement s’articule autour de trois axes :

– calmer le jeu sur le terrain ; nier en bloc la responsabilité des gendarmes pour gagner du temps et imposer à ces derniers de rester calmement l’arme au pied ;

– surveiller de façon rapprochée les meneurs syndicaux. La police des chemins de fer sera mobilisée et devra rendre compte de tous leurs faits et gestes. Il n’est pas exclu, le moment venu, si les troubles continuent, de procéder à des arrestations ;

– anticiper la crise politique. Des contacts sont déjà pris avec les parlementaires les plus influents -pas seulement les radicaux – pour démontrer que le gouvernement n’est pour rien dans ce grave incident et qu’il fait tout pour ramener le calme. Pour cela, tous les moyens sont bons, y compris la diffusion d’informations non vérifiées. Une petite partie de la maréchaussée prétend que les émeutiers du café étaient armés. Personne n’en est sûr. Cela ne nous empêche pas de l’affirmer avec force. L’enquête judiciaire ouverte ce jour mettra de longs mois avant d’établir la vérité. Et quand celle-ci sera connue, l’opinion publique aura d’autres préoccupations et personne ne repensera à nos thèses probablement inexactes d’aujourd’hui.

Le gouvernement va donc marteler ses arguments, présenter la thèse qui l’arrange. Nous savons que les socialistes et la droite ne feront pas de cadeaux à mon Patron. Celui-ci ne tendra pas de verges pour se faire battre et se prépare à rendre coup pour coup.

Les prochains jours vont être rudes. A suivre…

31 mai 1908 : Rencontre avec la France qui se lève tôt

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Un Fort des Halles, reconnaissable à son large chapeau. Les Forts représentent une aristocratie des porteurs aux Halles (située au-dessus des Portefaix), y assurent la circulation et ont le monopole pour vider les charrettes de leur contenu. Ils forment une puissante corporation, doublée d’un syndicat et ils bénéficient d’une petite pension pour leurs vieux jours.

Il avance sans être reconnu. Il hume l’odeur des choux et des oignons de chaque grossiste, de chaque étal. Son regard perçant observe les tractations, les reventes qui se font entre deux gros rires.

Il s’efface pour laisser passer un Fort -l’aristocratie des porteurs – qui tire derrière lui un lourd chariot de légumes. Plus loin, deux autres Forts se disputent et menacent d’en venir aux mains. Il hausse les épaules et passe son chemin. Personne n’a fait attention au fait que Georges Clemenceau fait une petite visite incognito au milieu de cette France qui se lève tôt, au coeur des Halles qui approvisionnent les marchés de toute la région parisienne et au-delà.

Pour ne pas être remarqué, il a demandé aux deux policiers qui l’accompagnent de s’habiller en blouse bleue et casquette. J’ai aussi dû laisser mon chapeau melon jugé trop voyant et trop chic dans ce monde du labeur manuel.

Nous nous arrêtons un instant pour mieux comprendre le travail du « compteur mireur » qui vérifie l’état sanitaire des oeufs vendus. Plus loin, un maraîcher vend d’un coup une centaine de sacs de pommes de terre à un autre homme pressé d’emballer la marchandise sur une charrette pour la proposer le lendemain au marché de Meaux.

Clemenceau aime ce contact avec les forains du « carreau » dont l’activité a commencé la veille au soir et qui continuent leur activité dans la bonne humeur après une soupe prise vers deux heures du matin et un solide casse croûte avalé au chant du coq.

Le jour se lève, il est cinq heures, le reste de Paris s’éveille. Nous rejoignons le ministère. Personne ne saura que le Président du Conseil déambulait, dès potron-minet, au milieu des crémiers, des volaillers et autres cultivateurs avant de commencer sa journée qui comprendra pourtant une quinzaine de rendez-vous le matin et une longue et houleuse séance à la Chambre l’après midi.

Clemenceau aime savoir ce qui se passe dans les milieux populaires qui travaillent beaucoup pour gagner peu. Il s’évertue à bien les observer et mieux les comprendre. Je lui ai déjà proposé de faire venir la presse pour que ce souci – qui est tout à son honneur- soit mieux connu de l’opinion publique. Il m’a répondu :  » La presse viendrait quand je vais rencontrer les gens qui se lèvent tôt ? Vous n’y pensez pas. Quand on essaie de faire le bien, si cela est sincère, il convient de rester discret. « 

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Les Halles de Paris conçues par l’architecte Baltard en 1863

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