9 juillet 1908 : La conscience de Clemenceau

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Rencontre incroyable au Bouillon Chartier du boulevard du Montparnasse…

En fin de journée, G. Clemenceau me fait venir dans son bureau.

«  Vous pouvez vous libérer ce soir ? Je dîne avec une rude femme et je ne veux pas que nous soyons vus, seuls, elle et moi. J’apprécierais donc que vous soyez présent… si vous n’y voyez pas d’inconvénient. »

Bien sûr que non ! Accompagner le Président du Conseil lors de rendez-vous avec la gente féminine ; être présent comme caution morale ! J’aurai vraiment tout fait dans mes activités de conseiller. Comme toutes les missions de confiance, je ne peux refuser.

« –         Monsieur le Président, je peux sans doute vous accompagner mais quel est le nom de cette rude femme comme vous dites ?

–         Vous êtes trop curieux, mon garçon, vous verrez ! » 

Je retrouve mon patron vers 8 heures au Bouillon Chartier du boulevard du Montparnasse. Ce restaurant qui ne se contente plus de servir un plat unique de viande et de bouillon aux travailleurs des marchés parisiens, a été récemment rénové dans le style Art nouveau. Le cadre est agréable, cossu, le service chaleureux.

Nous attendons la dame, l’inconnue dont G. Clemenceau ne veut dévoiler le nom.

Après avoir eu le temps de trinquer d’un verre de rouge, je vois une femme d’une cinquantaine d’années, belle, avec beaucoup d’allure, qui se dirige d’un pas décidé vers nous. Les cheveux frisés, le regard vif et rieur, des lèvres pulpeuses, formant un trait droit. Un port de tête de reine, un visage aux traits réguliers et pourtant typés, des sourcils un peu épais mais impeccablement dessinés.Je la reconnais immédiatement ; c’est Séverine, l’écrivain journaliste, peinte par Renoir il y a une vingtaine d’années.

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Caroline Rémy ou Séverine peinte par Renoir

Séverine, de son vrai nom Caroline Rémy, a couvert des évènements marquants de ces derniers temps. Je me rappelle ses articles sur l’Affaire Dreyfus ou ceux décrivant de façon poignante les conséquences de plusieurs catastrophes minières.

A peine assise, G. Clemenceau l’interroge sur ses occupations actuelles. Elle lui répond avec un peu  d’insolence et beaucoup d’ironie :

«          – Mais, Monsieur le Président, vos rapports de police ne vous disent pas tout ? Je continue à fréquenter les anarchistes que je défends à chaque procès qu’ils doivent subir ; je m’engage pour le vote des femmes ; on m’invite souvent à donner des cycles de conférence sur les différents sujets que j’ai couverts comme journaliste ; les militants pour la paix m’ont demandé de les rejoindre… Comme vous le voyez, je n’ai pas le temps de m’ennuyer. Mais, pourquoi avez-vous souhaité me rencontrer ?

–         C’est très aimable à vous d’avoir accepté mon invitation. Vous êtes pour moi comme une …conscience. Mes fonctions m’obligent à être le « premier flic de France ». Cela ne correspond guère à ma personnalité profonde. J’ai la nostalgie de ces moments où nous étions dans le même camp pour défendre Dreyfus, ces instants où nous étions au bord de la légalité pour défendre un innocent.

–         C’est vrai que vous semblez avoir tout oublié de l’homme de gauche intransigeant que vous étiez. Je suis scandalisée par la façon dont votre gouvernement se comporte dans la grève des carriers à Vigneux. Envoyer la troupe : la belle affaire ! Quelle vision à courte vue ! Je suis aussi peinée que vous ne fassiez pas aboutir des textes plus protecteurs pour les mineurs qui continuent à être les bêtes de somme de notre société industrielle. Enfin, nous sommes nombreuses à regretter que les radicaux s’opposent au vote des femmes. Bref, tout cela me pousse progressivement dans les bras de vos opposants les plus durs, Monsieur le Président du Conseil. » 

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Séverine dans les années 1900

G. Clemenceau écoute silencieusement. La dureté des reproches l’atteint, il est pâle et baisse un peu le regard. Nous n’avons plus affaire au combattant infatigable de la Chambre, au Tigre qui déchire ses adversaires. Ce soir, c’est un homme tout simple qui accepte délibérément d’écouter le jugement que l’on porte sur ses actes, comme s’il recherchait une sorte de rédemption.

Séverine arrêt d’un coup sa vindicte. Sa voix s’adoucit :

«  Je ne voulais pas vous peiner. C’est courageux d’accepter d’entendre une vieille dure à cuire comme moi ! »

La conversation devient alors plus légère et tourne autour des jeux olympiques de Londres ou de la dernière exposition des œuvres de Cézanne.

Je regarde, ébahi, ce tableau improbable, cette réunion incroyable entre deux figures légendaires. Clemenceau et Séverine ! Deux caractères entiers, deux blocs d’idéaux. Les deux convives sont fascinés l’un par l’autre.

Ma présence semble leur peser. Avant le dessert, je trouve un prétexte pour m’éclipser. Je ne sais pas comment a fini le repas…

8 juillet 1908 : Nos enfants seront plus pauvres que nous

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Renoir : La Loge.   Quelques riches toujours plus riches, beaucoup de pauvres qui n’espèrent plus rien, bref, une société qui se délite…

Pour qu’une société soit solide, pour qu’elle connaisse la cohésion, il faut que la partie la plus influente de ses membres ait le sentiment d’être gagnante dans la répartition des biens et des honneurs. Au sein d’une société démocratique, dirigée par le suffrage universel, cette partie influente doit aussi être majoritaire en nombre.

Les rapports des préfets qui remontent ces derniers temps font part d’une inquiétude croissante des classes moyennes, celles-là même qui soutiennent volontiers le régime en place. Ce sont des salariés des grands magasins, des petits commerçants, des fonctionnaires de la petite et moyenne fonction publique, des employés dans les bureaux des grands entreprises. Ils ont cru pendant longtemps que leur position allait s’améliorer : leurs enfants seraient plus riches qu’eux, occuperaient une fonction moins dure ou plus attrayante que la leur.

Il n’en est rien.

La boutique et l’artisanat permettaient pendant une bonne part du XIXème siècle de s’enrichir ; ils conduisent tout au plus, aujourd’hui, dans la plupart des cas, à conserver son rang social.

L’entrée dans la fonction publique, qui semblait devenir une voie d’accès aux honneurs et au pouvoir dans la République des années 1880, reste beaucoup plus fermée qu’elle ne veut bien l’admettre. Le système des concours n’est pas généralisé, le favoritisme et le népotisme sont encore pratique courante. Le traitement des agents demeure en outre tellement bas qu’il n’est guère possible de tenir « son rang » sans fortune personnelle lorsqu’on accède à des hautes responsabilités.

Les entreprises elles-même n’offrent pas les promotions sociales attendues : les dirigeants restent issus de grandes familles (les Say, les Schneider, les de Wendel) et un employé modèle d’une banque ou d’une grande société industrielle, n’a aucune chance de gravir tous les échelons menant au sommet.

Le préfet de la Seine évoque cette barrière invisible qui ferme la haute bourgeoisie aux prétendants issus des classes plus modestes. Lors d’une réception, il faut « savoir tenir sa tasse de thé, son chapeau, ses gants…et engager une conversation plaisante, sous le regard impitoyable des autres invités. Malheur au fils d’ouvrier ou de petit employé ! Il n’a aucune chance de se sortir de cette épreuve mondaine. Aucune chance d’y rencontrer le beau parti richement doté ; aucune chance de rencontrer le patron qui le cooptera à un poste envié ».

Impossible de grimper dans la société ? Facile en revanche de dégringoler. On ne compte plus les enfants de bourgeois dont le petit patrimoine a fondu comme neige au soleil à la suite de placements peu avantageux. On cite aussi les rejetons de la noblesse ou des classes aisées qui choisissent le service de l’Etat : ils s’appauvrissent fortement en une seule génération en raison de la faiblesse des traitements.

Les hausses des prix, la stagnation des revenus, grignotent impitoyablement, le début d’aisance qu’avaient connu les classes moyennes, il y a vingt ou trente ans. « Joindre les deux bouts » redevient la préoccupation de tous et pas seulement des ouvriers.

Au dessus de ce monde, règne une petite élite très préservée. Rentes, grosses fortunes, immeubles particuliers, écoles prestigieuses pour les enfants, domestiques à profusion, châteaux en province. Le préfet de la Seine, toujours, signale que 400 fortunes totalisent les deux tiers du montant total des successions enregistrées dans la capitale… pendant que 80 % des Parisiens meurent sans laisser un sou à leurs héritiers.

D’un côté, des riches, toujours plus riches, peu nombreux, jouant du piano pour tromper le mol ennui des soirées chic. De l’autre, une petite bourgeoisie, des fonctionnaires et salariés qui s’appauvrissent et voient l’avenir en noir.

Deux mondes qui se parlent peu et se méprisent. Une fracture qui fragilise la République.       

5 juin 1908 : Zola au Panthéon et les préfets au purgatoire

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4 juin 1908, les cendres d’Emile Zola sont transférées aux Panthéon lors d’une journée ponctuée par des troubles organisés par des groupes nationalistes. Alfred Dreyfus est blessé par deux coups de feu tiré par un certain Gregori.

Les deux préfets sont debout, côte à côte, gênés. A droite, le prestigieux préfet de police Lépine qui n’en mène pas large ; à gauche, le préfet de Seine-et-Oise Autrand, blanc comme un linge ; en face, furieux, G. Clemenceau.

D’habitude, les « remontées de bretelle » de préfet(s) sont faites par le directeur de cabinet Winter mais les événements récents exaspèrent tellement le Président du Conseil, qu’il a décidé de se charger lui-même de cette besogne. On sent qu’il a besoin de déverser beaucoup de fureur accumulée. Les préfets ont compris qu’ils doivent attendre la fin de l’orage et ne disent mots, les yeux souvent rivés vers le sol.

Clemenceau :  » Décidément, tous les deux, vous les accumulez. Ces trois jours derniers, les gendarmes perdent leur sang froid à Draveil et Vigneux, pan, pan, deux morts ! Aujourd’hui, je pensais que le transfert des cendres d’Emile Zola au Panthéon allait bien se passer. Pour vous faciliter la tâche, Lépine, j’avais donné mon aval pour que la cérémonie ait lieu à huis clos. Il ne vous était donc pas difficile d’éloigner les trublions nationalistes. Ils ne pouvaient se cacher dans la foule… puisqu’il n’y avait pas de foule !

Eh bien non ! Toute la journée a été perturbée par les manifestations de groupes incontrôlés hurlant leur haine de la République. Et puis, ensuite, nous avons atteint le sommet de l’indignité. Alfred Dreyfus, déjà victime d’une armée, d’une justice et d’un gouvernement de l’époque aveugles, ne peut même pas faire confiance à la police pour le protéger. On lui tire dessus ! Que faisait le syndic de la presse militaire Gregori à côté de lui ? Comment ce dernier a-t-il pu armer son revolver, tirer plusieurs coups de feu froidement sur l’officier sans qu’aucun de vos policiers ne réagisse à temps ?

– Monsieur le Président, il semble que Dreyfus ne soit que légèrement touché au bras. Ses jours ne sont nullement en danger.

– Lépine, taisez-vous ! La République devait le plus grand respect à Emile Zola. Vos fonctionnaires n’ont pas été à la hauteur. Pas assez nombreux, mal dirigés. Tout cela est lamentable.

Et vous, Autrand, j’apprends que votre adjoint sous-préfet s’est fait arracher son écharpe tricolore après les obsèques des ouvriers tombés sous les balles des forces de l’ordre ? J’apprends que les grévistes envahissent des entreprises de la sous-préfecture de Corbeil ?

– Ils sont accompagnés par des anarchistes venus de Paris, monsieur le Président.

– Ecoutez, Autrand, si vous comptez sur votre collègue Lépine pour bloquer les anarchistes chez lui… Il n’est déjà pas capable d’assurer un minimum de calme lors des cérémonies qui se déroulent dans la Capitale ! Comment voulez-vous qu’il vienne vous prêter main forte ?

L’an dernier, j’ai déjà eu à traiter les manifestations organisées par les vignerons du Languedoc ; donc, j’ai déjà donné messieurs. A vous de tenir convenablement la région parisienne. S’il vous faut des renforts de troupe, demandez-les !  »

Les deux préfets sont congédiés du bureau sans ménagement. On sent que lorqu’ils franchissent la porte du ministère (je les accompagne jusqu’à la sortie pour essayer de leur apporter un peu de réconfort), ils respirent à nouveau. M. Lépine reprend des couleurs, plaisante presque. M. Autrand, moins familier du Patron, paraît plus ébranlé.

Je les rassure en leur disant que G. Clemenceau avait besoin de se défouler pendant cette période très tendue. Je leur conseille de faire  » le gros dos » jusqu’au débat à la Chambre -prévu le 11 juin – sur les incidents de Draveil et Vigneux. Je conseille au préfet Autrand de donner le plus d’éléments possibles pour que le gouvernement puisse se défendre face aux parlementaires. Je conviens à ce sujet d’un rendez-vous avec lui dans les prochains jours. Pour qu’il ne soit pas obligé de revenir au ministère (cela l’angoisse), je propose de le rejoindre dans les locaux de sa préfecture à Versailles.

Il ne fait pas bon être préfet lorsque la République se sent fragilisée !

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