26 novembre 1908 : Qui a inventé le « cubisme » ?

 » Le Bourse est un métier bête comme chou, je préfère exposer des tableaux.  » Le jeune Daniel-Henry Kahnweiler rejette le monde de la corbeille où sa famille de banquiers aurait aimé le voir évoluer pour une carrière en contact avec la peinture.

Ses modèles ? Paul Durand-Ruel et Ambroise Vollard. Sa ligne de conduite ? Donner une certaine noblesse au métier de marchand d’art.

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Daniel-Henry Kahnweiler

Ce mois de novembre, il a décidé de prendre des risques, de sortir du lot.  » Je veux frayer la voie à Georges Braque, ce peintre inconnu doit trouver un public.  »

Ce dernier, peintre sportif, passionné de lutte, qui tape de longues minutes dans un punching-ball avant de saisir ses pinceaux, a vu ses toiles refusées au Salon d’Automne. Le jury dont faisaient parti Matisse et Guérin avait accepté, in extremis, un compromis en « repêchant » et proposant l’exposition de deux toiles seulement.

Pour Braque, c’était tout ou rien. Il était reparti avec ses oeuvres sous le bras, fâché.

Kahnweiler a donc décidé d’exposer Braque dans sa galerie de quatre mètres sur quatre au 28 rue Vignon, dans le quartier de la Madeleine. Des toiles pleines de lumière, aux tons chauds, composées sous le soleil du midi, près de Marseille, cet été. Un style nouveau aussi.

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Braque, Le Grand Nu 1908: Les Demoiselles d’Avignon de Picasso nées en 1907 ne sont pas loin

Louis Vauxcelles, le redoutable critique à la plume acérée, décrit ces oeuvres dans la revue Gil Blas :  » M Braque construit des bonshommes métalliques et déformés qui sont d’une simplification terrible. Il méprise la forme et réduit tout, sites figures maisons, à des schémas géométriques, à des cubes. Ne le raillons point puisqu’il est de bonne foi et attendons… »

En discutant ce soir autour d’un pot de vin chaud avec Kahnweiler, nous plaisantons sur ces fameux « cubes ». Vauxcelles est un récidiviste. Il avait déjà essayé de défendre une sculpture qui lui plaisait dans un précédent Salon alors que le buste était isolé au milieu de tableaux aux tons très vifs :  » la candeur de cette oeuvre d’inspiration italienne surprend au milieu de l’orgie des tons purs ; c’est Donatello au milieu des fauves !  » s’était-il écrié. Depuis, fauve a donné le mot « fauvisme ».

Je lâche, content de moi :  » Impression de Monet a donné Impressionnisme, fauve s’est transformé en Fauvisme… je te propose, Daniel, de passer des cubes au cubisme ! « .

Kahnweiler fait la moue et se moque :  » cubisme, cubisme… le mot est bon, il prendra sans doute…mais s’il est imaginé ou repris par un vrai critique d’art. Tu n’es pas du sérail mon vieux : ni critique, ni marchand, ni collectionneur. L’Histoire ne retiendra donc pas que c’est toi qui as inventé le cubisme, tu verras ! « 

11 octobre 1908 : Le Douanier qui ne quitte jamais Paris

« Pourquoi ne serait-ce pas celui-là le peintre de l’avenir ? » Ce mot admiratif de Degas sur le Douanier Rousseau tranche avec ce que chacun disait sur ce peintre il y a un an ou deux. Les accusations de naïveté, les regards condescendants se font plus rares. Le milieu des peintres parisiens et un public –encore peu nombreux – d’amateurs éclairés commence à réaliser qu’il faut compter avec Henri Rousseau.

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Le Pont de Sèvres par Henri Rousseau, 1908
La palette de couleur est chatoyante, les sujets (une carriole, une partie de football, un pont…) variés. Rousseau décrit le monde qui l’entoure et le retraduit à sa façon, sans fioriture, sans perspective inutile. Son style original, reconnaissable entre mille, conduisent ses œuvres à se détacher nettement dans les expositions. « C’est un terrible voisin, il écrase tout« murmure, impressionné, Félix Vallotton.

L’homme sait se faire oublier. Son personnage réel laisse sa légende se construire :
– Il n’a jamais été douanier mais a travaillé comme employé aux octrois, cette administration parisienne chargé de faire payer un droit sur toutes les marchandises entrant dans la capitale.
– Il n’est jamais allé dans les jungles et au milieu des plantes exotiques qu’il peint si bien. La fréquentation assidue du Jardin des Plantes lui suffit.

Henri Rousseau ne franchit jamais physiquement les portes de Paris. Seule son imagination vogue sans contrainte et nous entraîne dans un joyeux mélange visuel de scènes amusantes, inquiétantes voire terribles (sa toile sur la Guerre). Heureusement, les rêves l’emportent largement sur les cauchemars, la vision d’un monde heureux et poétique prédomine.

Le Douanier tient des propos qui amusent. Au Président d’un tribunal qui prononçait un jugement très favorable pour lui, il ne peut s’empêcher de proposer, devant une salle d’audience hilare « Monsieur le Président, pour vous remercier, je ferais un portrait de votre épouse. «
Si vous l’invitez chez vous, il arrive dans sa mise toute simple, avec son béret et un violon à la main. Sans se faire prier, il joue deux ou trois airs entraînant et chante sa ritournelle favorite ; « Aïe, aïe, aïe, j’ai mal aux dents ! « Les paroles sont bêtes mais le fou rire nous prend rapidement.

Les critiques continuent à regarder de haut le Douanier. Celui-ci fait comme si de rien n’était. Il affiche sur ses murs, comme des trophées, les articles ironiques du Matin ou du Figaro. Nul ne sait s’il comprend que les journalistes ont voulu le blesser avec leur plume acérée. Il plane, avec son sourire bienveillant, au-dessus de ces petites bassesses. Et il nous prend par la main pour nous faire revivre ce que nous avons gardé de meilleur dans nos rêves d’enfants.

24 août 1908 : Renoir et Picasso, l’aile ou la cuisse ?

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Vollard par Renoir ; une cloison sépare sa cave de son magasin rue Laffitte à Paris

Le peintre reste fondamentalement solitaire. Une vision, une toile, des tubes de couleur, une main vive, habile, qui cherche à restituer ce qui n’est au début qu’une vision. Un oeil dilaté, concentré, une oreille qui se ferme au monde extérieur.

Le tableau permettra de renouer le contact … une fois achevé.

Le peintre appartient à la grande famille des artistes. Si son art s’exerce de façon individuelle, il se nourrit des échanges avec d’autres au préalable. Il capte des tendances, copie des gestes et surtout les transforme à sa façon. Il fait un miel original des idées du temps, reprend, recycle, des oeuvres qu’il admire. Il ne part pas de rien mais construit toujours.

Pour s’adosser aux autres, pour prendre des forces dans l’énergie de génies voisins, il faut des lieux de rencontres.

La cave du marchand d’art Ambroise Vollard appartient à ces lieux qui sont en passe de devenir mythiques.

Dans cet endroit humide, qui ne paie pas de mine mais sent bon le plat national de la Réunion – le cari de poulet – se pressent ou se sont pressés des convives prestigieux ou moins connus : Cézanne, Renoir, Forain, Degas, Redon, Picasso, Matisse, Vlaminck ou le Douanier Rousseau.

On boit, mange et parle gras. Les chants fusent et lorsque l’on entend les paroles parfois grivoises, on peine à croire que la fine fleur des artistes modernes soit ici réunie.

Un homme reste discret. Il couve et nourrit tout ce beau monde. Il fait le lien a priori impossible entre le monde irrationnel, intemporel et souvent anti-social des artistes et une société bourgeoise argentée qui veut bien de l’originalité dans l’art qu’elle achète mais sans être trop bousculée dans ses certitudes.

On le paie pour cela et on le paie bien; il devient riche et bientôt aussi célèbre que les peintres qu’il porte. Ambroise Vollard prend une place majeure dans notre Paris des arts et des lettres.

Tout part d’une cave qui sent bon le cari de poulet.

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