25 juillet 1908 : Le temps arrêté d’Aman-Jean

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Edmond Aman-Jean : « Confidence »

Douceur de l’instant, temps arrêté. Les sons et les couleurs s’atténuent pour laisser place aux sensations fugitives et à la rêverie. Il flotte un parfum de violette ou plutôt les senteurs à la mode de Guerlain : « Après l’Ondée » ou « Pourquoi j’aimais Rosine » .

Le regard du peintre en miroir d’un fantasme masculin imaginant les femmes entre elles jouant à des jeux sensuels inspirés d’un saphisme inavoué ?

Tableau reflet d’une époque qui met en scène la langueur précieuse d’une société aimant le luxe et les plaisirs ; mais aussi oeuvre plus personnelle faite de symboles, de significations à rechercher plus patiemment qu’on ne croit.

Sommes-nous dans le songe d’une nuit d’été à interroger le sens d’une vie, la force d’un amour naissant ou le souvenir d’une passion déçue ?

L’artiste n’impose rien, suggère tout au plus. Chacun interprète suivant son humeur d’un jour le regard de l’héroïne du premier plan : infinie tristesse ou simple mélancolie, écoute attentive de l’amie confidente ou légère surprise d’être dérangée dans un moment d’intimité.

Oeuvre décorative avant tout, épousant un intérieur chaleureux, sans volonté de surprendre ou de choquer.

D’autres, plus critiques, verront une commande alimentaire destinée à satisfaire le goût banal et traditionnel  d’un Parisien des beaux quartiers. Thème rabâché de « la belle élégante sensuelle et alanguie », romantisme à l’eau de rose, érotisme d’autant plus discret qu’il reste hypocrite ?

Que de sévérité !

Laissons nous porter par cette toile qui ne marquera sans doute pas son siècle mais restera le témoin d’une époque soucieuse de plaisirs subtils et de réflexions introspectives. Reflet aussi d’une inquiétude face à un monde changeant trop vite ou condamné à disparaître.

Quelques tons pastel pour nous aider à conserver en mémoire un moment éphémère et heureux, le souvenir d’une « belle époque » que l’on voudrait éternelle, enfance d’un vingtième siècle déjà terrible où tout s’annonce possible : le meilleur et le pire.

3 avril 1908 : Vlaminck, tout Chatou

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 » La Seine à Chatou  » de Maurice de Vlaminck 1906

Une toile que j’aime beaucoup dans la galerie d’Ambroise Vollard.

Cette « Seine à Chatou » est le reflet du peintre attachant Maurice Vlaminck.

Autodidacte, fuyant les musées qui pourraient l’influencer, Vlaminck se fait tout seul. Il veut rester « pur ».

La couleur se forme aussi directement sur sa toile : il y projette le contenu des tubes sans mélange préalable.

Il aime les teintes vives et n’est pas surnommé « Fauve », par les critiques d’art, pour rien.

Pour ceux qui connaissent cette petite ville qu’est Chatou, le résultat ne manque pas d’intérêt. Nous retrouvons bien cette langueur, ce temps arrêté  d’un lieu suffisamment loin de Paris pour être au calme.

Le bateau vapeur du second plan fait escale. Son équipage est peut-être parti trinquer dans le même café qui accueille les propriétaires du petit voilier du premier plan.

Entre la rive la plus proche de Paris, urbanisée et industrielle d’une part et d’autre part Chatou, plus champêtre, coule une Seine paisible où les nuages cotonneux se reflètent fidèlement.

Paradoxalement, c’est  » Chatou la tranquille  » qui se pare des couleurs les plus vives et les plus crues. La rive d’en face se contente de teintes bleues nuit, vertes foncées.

Vlaminck le magicien éteint ainsi la grande cité bruyante, l’endore dans des blocs géométriques et sages. Le vapeur immobilisé se balance doucement et l’on oublie sa sirène et le bruit de ses chaudières.

Le peintre garde son énergie encore juvénile pour Chatou, traditionnellement calme, qu’il enflamme d’un rouge orange véhément. Le vent ne souffle que sur cette rive en tordant les arbres vers l’eau.

Le pont de l’arrière plan, vide, renforce la coupure et le contraste entre ces deux mondes et leurs ambiances opposées.

Cette petite ville  de Chatou qui abrite l’atelier de Vlaminck (et de son ami André Derain) déclenche chez lui une émotion marquée. Il y est heureux, son talent s’y épanouit.

Comme en remerciement de son bonheur, il fait don à ses habitants – comme à nous – de cette oeuvre sensible et généreuse.

19 mars 1908 : Toulouse-Lautrec, gaité d’un soir, tristesse d’une vie

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Toulouse-Lautrec,  » La Modiste « 

Il fréquentait les bordels. Il y peignait sans égard les personnages les plus variés, sans s’attendrir, en faisant parler les faits, froidement.

D’une taille de 1,52 mètres, Henri de Toulouse-Lautrec avait décidé de s’étourdir dans la vie. Riant de son infirmité, compensant par le génie ce que le physique ne lui avait pas donné, il se jetait sur les toiles avec avidité. Mort en 1901, trop jeune, à trente-sept ans, il a eu le temps de réaliser une oeuvre impressionnante.

Cette modiste demeure un joli symbole de son talent.

Ivresse chromatique qui enveloppe la jeune femme, pauvreté du décor. La lumière éclaire un visage sensuel et doux, l’obscurité cache le cadre d’une activité, d’un métier plus austère qu’on ne croit.

On ne saura rien des pensées peu joyeuses qui étreignent notre héroïne, Toulouse-Lautrec a su saisir l’instant où la faille apparaît. La fêlure qui fait douter d’un bonheur possible.

Le monde de ce peintre connaît la fausse joie des professionnels de la nuit. Cette gaieté feinte, fabriquée, destinée à divertir le fêtard ; ce rire qui pue le vin, ces blagues lancées grassement à la cantonade, dans le brouhaha d’un cabaret.

Plus avisé encore, Lautrec peint « l’après ». Le spectacle est fini, on se rhabille. Les rires ont cessé, il ne reste que le corps nu qui cherche les vêtements de tous les jours, il ne reste qu’à retourner à son modeste emploi de modiste.

Dans un bref instant de songe, entre deux clientes, l’imagination reconstitue ce monde de la nuit attirant et lénifiant. Il faut attendre le soir qui vient vite pour pouvoir à nouveau faire tomber les barrières entre la vendeuse et celle qui achète, entre la petite employée et la bourgeoise.

Dans la salle, sur scène, dans les loges, les classes sociales se mélangent, s’épient. Les rôles sont inversés si le talent est au rendez-vous. La scène domine la salle, le peuple se donne à voir aux bourgeois qui applaudissent.

Toulouse-Lautrec a immortalisé ce monde du spectacle, ce monde où le temps n’est plus compté avec les mêmes pendules que le jour. Il est mort à trente-sept ans mais ses personnages, si denses et expressifs, lui survivent pour très longtemps encore. 

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