6 décembre 1907 : Picasso, des nus qui annoncent l’orage ?

  

L’Art africain influence  » Les Demoiselles d’Avignon  » , tableau appelé de sa création en 1907 jusqu’à 1916  » Le Bordel d’Avignon « 

Le Jugement de Pâris

« Le Jugement de Pâris », par Raphaël, dont la partie gauche inspire le tableau de Picasso

Un tableau qui fait mal, une toile qui fera date ?

  » Le Bordel d’Avignon  » , révélé cette année par le talentueux Pablo Picasso surprend et dérange.

Ces jeunes femmes nues n’ont rien d’attirant. On ne sait si les visages grimacent de douleur ou portent les traces d’une maladie honteuse. Certains sont affublés d’un masque africain. Les corps ont des formes anguleuses, déformées. Les lignes sont tranchantes et les couleurs agressives. La perspective disparaît et jette sans ménagement les corps sur le spectateur.

Le galbe féminin cède la place à des cubes qui se juxtaposent et nous éloignent de toute réalité rassurante.

Le tableau fait scandale dans le petit groupe qui gravite autour de Picasso. Beaucoup regrettent que le peintre ait à ce point privilégié la recherche formelle, l’expérimentation, aux dépens de la grâce et de l’esthétique.

Ce tableau suggère-t-il que le monde de la nuit, de la prostitution est beaucoup plus violent qu’on le croit ?

Ou faut-il y voir un message sur la dureté des rapports humains, de la condition des femmes et sur l’agression des corps par les maladies fréquentes de notre époque comme la syphilis ?

Pour ma part, je verrais plutôt une inquiétude sur notre siècle qui commence. La douceur de vivre, l’Art, le Beau, peuvent être emportés à tout moment par le déchaînement des passions humaines servies par des machines infernales qui écrasent et mutilent.

L’être humain -et jusque dans l’intimité de son corps – se plie aux réalités industrielles symbolisées par les formes cubiques triomphantes.

La souffrance des uns ne provoque aucune compassion des autres ; les regards se détournent, restent fixes, vides de sentiment. On grimace, on met des masques, nous sommes dans le faux. L’individu n’a plus de repère et d’appartenance.

Le geste féminin, habituellement gracieux, des « bras levés » ne révèle pas des corps qui s’offrent au plaisir mais une attitude mécanique et vide de sens.

Il faut voir dans ce tableau ce que pourrait devenir ce siècle qui commence : un vrai cauchemar.

L'ancien Palais du Trocadéro , pendant l'exposition universelle de 1900

L’ancien Palais du Trocadéro, présentant en 1907, des objets d’art africains qui fascinent Picasso.

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Autre source d’inspriration de Picasso, « Les Baigneuses  » de Cézanne

11 novembre 1907: Gustave Moreau, rêve sensuel ou mystique?

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Après avoir reposé l’ouvrage de Freud, en gardant à portée de main ceux de Bergson, un retour à la peinture… pour mieux rester dans le monde du rêve.

Gustave Moreau qui nous a quitté il y a quelques années, continue à marquer notre époque de son empreinte.

Il les influence tous; les peintres « Fauves » notamment, ne jurent que par lui.

Et pour cause. Cette toile  « L’Apparition. Salomé et la Tête de Saint Jean Baptiste » nous plonge dans les fantasmes, les songes, les peurs de notre temps.

Cette tête tranchée d’un Saint peut évoquer le recul sans précédent de la pratique religieuse et la perte d’influence de l’Eglise. Ou plutôt, suggérer les combats menés par certains, souvent puissants, contre toute spiritualité pour construire un homme sans Dieu.

Salomé, belle danseuse éveillant les sens des spectateurs, se pose en femme cruelle et dominatrice. Elle voulait la tête du Saint, le Pouvoir la lui offre sur un plateau d’argent.

Une victoire du mal sur le bien? Victoire de la chair sur l’esprit?

Pas sûr. En fait, la tête de Jean Baptiste vit toujours. Elle regarde, contemple, juge celle qui l’a condamné, comme un remord éternel. Tête nimbée, rayons d’une lumière surnaturelle qui aveugle et brûle la pêcheresse.

Alors, victoire des forces mystiques sur le mal?

Non, plutôt cohabitation endiablée de trois mondes: Celui du plaisir, de la sensualité, de la « Danse aux Sept Voiles »; celui du Pouvoir et de toutes ses dérives…et celui d’une attirance pour ce qui dépasse l’homme, un « au delà » irrationnel et purificateur.

C’est notre époque.

Le tout dans une vision de rêve sombre et beau, délicieusement maléfique. On ne contemple pas ce tableau, on s’y perd.

8 novembre 1907: Renoir; en finir avec les nus hypocrites et fades

Nous vivons une drôle d’époque en matière artistique. Depuis que ce ne sont plus les rois et les princes qui soutiennent les peintres mais les lois du marché de l’art, tout devient possible. Tous les styles se côtoient, tous les talents se mélangent. Les génies se cachent derrière un nombre important d’élèves appliqués.

L’art académique continue à plaire à beaucoup. Dans les différents salons, les bourgeois viennent se rincer l’oeil et regarder des toiles leur offrant les fantasmes qu’ils ne peuvent trouver chez eux… et qu’ils n’osent même pas s’avouer.

On reste fasciné par des civilisations lointaines (le monde ottoman par exemple) que le grand public connaît mal (tout le monde ne peut lire comme moi les notes venant des ambassades) et où l’on peut donc travestir la réalité au profit de légendes.

Cette toile de Jean-Léon Gérôme (Le Marché aux Esclaves) qui date d’il y a vingt cinq ans continue à plaire:

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 Pour la représentation des nus féminins, il est attristant de voir que peu de choses ont changées entre cette toile d’Alexandre Cabanel qui date de 1880:

…et cette oeuvre de Carolus Duran, peinte il y a juste cinq ou six ans:

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Pour ces deux tableaux, la chair reste, il faut le dire, bien triste. On remarque juste que pour continuer à épater le bourgeois, la pose du second tableau se révèle beaucoup plus audacieuse. On passe ainsi d’une femme nue « au mal de tête de lendemain de beuverie » à l’abandon d’une seconde nymphe en une pose improbable voire franchement inconfortable…à moins que tout cela se fasse sous l’empire de l’opium.

Dans les deux tableaux, à la technique pourtant irréprochable, la peau reste blanche, le sang (la vie?) semble avoir abandonné nos deux dormeuses. Aucun amant vigoureux, souriant au bonheur, n’aura envie de toucher ces peaux que l’on imagine glacées.

Heureusement, Pierre-Auguste Renoir, amoureux des femmes, fasciné par toute la gamme chromatique et fin observateur de la réalité, nous propose des nus plus appétissants, tellement plus sensuels et pourtant pas si éloignés d’une réalité que l’on souhaite à tous.

La baigneuse endormie, (1897)

Ah, cette « Baigneuse Endormie »! Sa peau fruitée, ses formes naturelles que Renoir n’enjolive pas mais met en valeur avec grâce…A qui sourit-elle? Quel discours enflammé d’un canotier la tire petit à petit du sommeil pour un  abandon grandissant au désir ? Ce linge blanc pudique, pur et un peu dérisoire, petit à petit recouvert par un rouge aphrodisiaque des lèvres, de la chevelure et du corps…

Le génie je vous dis, le génie…

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