24 novembre 1909 : Faut-il taxer les Bretons alcooliques ?

  « Les Bretons ne sont pas plus alcooliques que les autres ! » Je reçois une délégation de députés d’Ille-et-Vilaine et des Côtes-du-Nord furieux : un projet de taxation de la consommation de pommes à cidre vient d’être élaboré par le ministère des Finances. L’un des arguments employés par les zélés fonctionnaires de la rue de Rivoli pour justifier cette nouvelle imposition est la lutte contre l’alcoolisme qui serait plus répandu en Bretagne qu’ailleurs. Le dossier constitué par les services du ministre Cochery cite, pèle mêle, toute une série d’exemples jugés édifiants.

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Les Bretons et le cidre : une belle histoire…

Pendant les foires de Quimper, Saint-Brieuc, Vannes, Redon ou Rennes, le nombre d’animaux abandonnés par des paysans éméchés ne cesse de croître. On ne compte plus les petites annonces parues dans la presse locale où tel ou tel propriétaire ayant dessoulé, s’inquiète de savoir ce que sont devenus ses deux cochons ou sa vache noiraude. Les gendarmes confirment que les animaux errants se multiplient à chaque foire et qu’ils doivent réveiller leurs maîtres dormant, ivres, dans les fossés. Le rapport cite aussi les témoignages des cafetiers qui se félicitent que, pendant les offices du dimanche, leurs affaires marchent à plein régime. Les sorties latérales des églises sont très empruntées pendant le sermon, toujours dans le sens de la sortie, par la population masculine.

Je m’étonne du fait que l’on puisse parvenir à l’ébriété rapidement avec du cidre, dans une région où le vin reste rare. Le rapport répond à cette interrogation en page 17 en rappelant que le cidre est souvent mélangé à différentes eaux de vie locales et que son degré d’alcool en est augmenté d’autant. Les buveurs passent par des états successifs allant de la « lancette », puis la « zigzaguette » pour s’achever par la « tombette ».

Le document du ministère conclut sobrement : «  Pour en finir avec l’alcool en Bretagne et pour parvenir à un niveau de fiscalité égal au reste du territoire national, il faut taxer les pommes. »

Les députés bretons sont arrivés avec leurs chiffres : « L’Ille-et-Vilaine et les Côtes-du-Nord ne sont, certes, pas très bien classés en matière de consommation d’alcool mais nous n’occupons que les 71ème et 74ème places parmi les départements français. Autrement dit, vingt départements environ se révèlent pires que nous. La consommation se fait, dans notre région, pendant les fêtes et n’empêche pas nos valeureux paysans de travailler durement le reste du temps.

Si la mortalité est élevée dans nos villes ou nos campagnes, cela vient plus des conditions d’hygiène publique, encore déplorables, que de la boisson des habitants. La généralisation du « tout à l’égout », de l’eau courante, le ramassage régulier des ordures, la percée de fenêtres supplémentaires dans des maisons trop sombres et humides, vont améliorer l’espérance de vie de nos concitoyens. La taxation des pommes à cidre, quant à elle, n’apportera rien sauf des mécontentements. Vous savez que chez nous, les syndicats d’agriculteurs sont puissants et décidés !»

J’écoute attentivement mes interlocuteurs. A. Briand m’a donné des consignes claires d’apaisement : j’ai l’autorisation de désavouer les services de Cochery qui n’ont pas fait valider leurs propositions au préalable par la Présidence du Conseil. Je profite donc d’un silence pour glisser :

« Cet impôt sur les fruits du pressoir n’est qu’un projet, une étude. Il n’engage pas le gouvernement. Vous pouvez rassurer vos administrés ! »

Les députés sont ravis de ma réponse. L’atmosphère se détend d’un coup et pour me remercier de ce qu’ils appellent une « sage décision », ils sortent, séance tenante, une bouteille de cidre d’Argentré. « C’est le meilleur de la région. Nous le faisons avec, au moins, dix variétés de pommes différentes !» me disent-ils en me tendant une bolée.

Je réponds en souriant : « j’espère que vous n’allez pas aussi sortir une bouteille d’eau de vie ? »

La réponse fuse dans un grand éclat de rire : «  Mais non, pas tout de suite, Monsieur le conseiller. Nous attendons, pour cela, la fin de votre sermon et de sortir par la porte latérale de votre ministère ! »

23 novembre 1909 : Glissades ridicules d’un grand bourgeois

La chute est violente mais chacun éclate de rire. L’homme essaie d’attraper son chapeau : il tombe dessus lamentablement. Personne ne lui porte secours, aucune main prévenante ne le sauve de cette situation embarrassante. Les pieds en l’air, le costume et les gants déchirés, le monocle perdu, un trou au plus mauvais endroit du pantalon, le dandy n’est plus que l’ombre de lui-même. Il tente à nouveau de se redresser, fait quelques pas en écartant les bras, les yeux révulsés de terreur. Autour de lui, on glousse, on siffle et se tape la cuisse. Va-t-il enfin parvenir à patiner ? Le beau Max Linder qui est arrivé en habit jusque sur la glace de cette patinoire extérieure, l’élégant bourgeois, l’homme du monde raffiné, provoque l’hilarité générale.

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L’acteur Max Linder aime jouer le dandy ridicule

Le film est bon, le public qui assiste à la projection a autant d’enthousiasme que celui qui s’était massé autour des techniciens pendant le tournage. Louis Gasnier, le metteur en scène, regarde son œuvre pour la dixième fois depuis sa sortie fin 1908. L’acteur principal est devenu une vedette. Ce n’est plus le Gabriel Leuvielle (quel nom!) des débuts. Il a emprunté au comédien Max Dearly, son prénom et à la célèbre Suzanne Lender, son nom, en le déformant joliment. Max Linder ! Un patronyme international, prêt pour la conquête des salles des capitales d’Europe !

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Les studios Pathé se frottent les mains d’avoir ainsi remplacé leur comique André Deed parti pour l’Italie. « La première sortie d’un collégien », « La vie de Polichinelle » bientôt « Le petit jeune homme » : la foule afflue pour partager des moments de franche gaieté. Le contraste entre le Max Linder tiré à quatre épingles, au port de tête et au regard hautains, dans ses grands appartements et servi par des domestiques stylés d’une part et ses aventures ridicules d’autre part est saisissant. Le grand bourgeois rabaissé fait rire, l’élégant dandy se prend les pieds dans des scénettes qui tournent en dérision les gens « de la haute ».

Au fond de la salle obscure, un homme regarde en silence. Sa petite taille, ses traits fins le rapprochent de Max Linder . Il a, comme lui, l’envie de percer, de briller de mille feux. Il cherche un modèle. Il apprécie que Linder ait déplacé l’humour du cinématographe vers autre chose que les tartes à la crème et les poils à gratter. Le public suit maintenant une vraie histoire, le héros campe un personnage complexe et entraîne son monde vers des émotions variées.

Mais pourquoi ne pas utiliser le gros plan sur les visages ou mettre des planches sous-titres qui permettraient de mieux expliquer des scènes plus subtiles ? Pourquoi ne pas créer un personnage plus proche des gens, évoluant dans un monde moins ouaté que celui de Linder ?

L’homme plisse le front, réfléchit. Lui aussi fera du cinéma un jour. Les représentations aux Folies Bergères ou à la Cigale dans la troupe de Fred Karno lui permettent de (bien) manger mais sont répétitives, sans grande imagination et finalement frustrantes.

« Je serai le Max Linder anglais ! » répète à voix basse notre comédien inconnu en serrant les poings.

A tout hasard, il laisse sa carte à l’hôtesse de la maison Pathé qui la range distraitement dans sa poche, après avoir jeté un bref regard sur le nom écrit en minces lettres noires, d’une élégante police « Garamond » : « Charles Chaplin ».

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20 novembre 1909 : La belle après le bain

« Toutes les femmes peuvent écrire un beau livre à condition de s’y montrer nues » s’exclame notre Alfred Capus décidément bien phallocrate. Quant aux hommes, ne gagnent-ils pas aussi à fendre l’armure et se laisser aller à quelques confidences dans leur journal ? « Après le Bain »  de Degas, réveille quelques souvenirs et devient le miroir d’instants vécus merveilleux : 

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« Moment pur, moment volé. Observer une femme nue, une femme à la toilette, en vrai ou en rêve. Cet instant où la tête se relève, ce dos qui se cambre légèrement comme ployé par la lourde chevelure humide.

Cette pointe de sein fière, des hanches rondes pleines de forces. Les deux bras levés font saillir des muscles trahissant l’énergie de la belle épiée.

Intérieur chaud, la chaleur du bain laisse la place au velours des sièges. La serviette blanche mue par une main invisible peine à envelopper la toison rousse et abondante de la Vénus d’un soir.

Sait-elle que je suis là derrière, amoureux et curieux, attendri et excité ? Va-t-elle se retourner effrayée ou flattée ? Va-t-elle mettre fin à cet instant de grâce ou aura-t-elle l’élégance d’oublier qu’elle n’est pas seule en continuant à charmer son spectateur caché ?

Le frottement de la serviette cache peut-être le bruit des quelques gouttes qui finissent leur courte vie sautant d’un corps magnifique qui les rejette vers une baignoire devenue inutile.

Le corps chaud, prêt pour le plaisir ou le rêve, sent la présence invisible. Poursuivre une scène rare et faire durer l’attente ? Refuser la banalité d’un mot de trop, laisser parler le geste, attendre le regard complice. Laisser l’autre inviter, être prêt, préparer son entrée, surprendre sans rompre le charme.

Imaginer ce moment d’abandon où la belle aux formes parfaites hésitera entre le repos ou de nouveaux plaisirs. Rejoindre l’autre enfin … 

 … en remerciant Degas pour son regard captant le bonheur et son habileté à transformer notre quotidien en tableaux merveilleux. »

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