19 mars 1910 : Au bagne, évitez le chocolat !

La lame jaillit. Ernest sait qu’il ne peut plus reculer : il saisit son compagnon d’infortune à la gorge et lui plonge son poignard dans le gras du ventre. Le geste est brusque, violent et désespéré. L’assassin reste hébété devant sa victime qui s’affaisse, de tout son poids dans la terre humide, devant lui, avec de sourds grognements de douleur.

Ernest, dans un état de demi-conscience, jette au loin son arme et marche à pas lents vers un gardien presque endormi dans sa guérite, pour se rendre. Il est immédiatement jeté au cachot, dans l’endroit le plus chaud et nauséabond du camp, pendant qu’un infirmier tente de sauver celui qui a été poignardé.

Le lendemain, dans ce bagne non loin de Saint-Laurent-du-Maroni en Guyane, Ernest explique son geste aux autorités :

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Le bagne en Guyane est un monde où même l’évasion devient un vrai cauchemar

«  J’ai plongé un couteau dans le ventre d’Auguste pour défendre ma réputation. Depuis plusieurs jours, il m’offrait des vêtements et un peu de vin. Il me parlait doucement devant les autres, avec de longs regards. Et puis hier, il m’a invité à m’assoir à côté de lui pour goûter le chocolat qu’il avait préparé dans son vieux gobelet en fer. Je ne pouvais pas rester sans réagir. Si je ne faisais rien, j’allais être considéré comme sa « femme », son « môme », sa « marquise ».

Le chef du camp, pour être sûr de bien comprendre, se risque à une question qu’il trouve très embarrassante : «  Auguste s’apprêtait à vous obliger à être… pédéraste, pour lui ? »

Ernest baisse la tête en écartant de son front un de ces énormes moustiques qui viennent sucer le sang et la sueur des pauvres hères de ce coin perdu. Il complète : « Si j’acceptais, je serais devenu le jouet de tous les caïds du camp, un jour ou l’autre. A la merci du plus fort d’entre eux… »

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Le bagne, zone où le droit n’existe plus sinon celui du plus fort. Dans une chaleur étouffante et la boue, quelques centaines de corps décharnés qui ont été de vrais êtres humains quand ils étaient en métropole et qui ne sont plus que de pauvres types qui luttent pour leur survie et tombent, chaque jour, comme des mouches. L’absence de soins, les coups, les privations sans explication, le sadisme des matons, l’absurdité d’un travail qui ne produit rien. Et puis, l’absence de femme et la promiscuité qui conduisent à tous les dérèglements et à l’homosexualité forcée.

Toujours le même code ou rituel : une tasse d’un chocolat fort cher sous ces contrées, boisson obtenue sous le manteau. Celui qui accepte le breuvage trouve un protecteur auquel il devra se soumettre totalement, dans ce monde de brutes épaisses. Celui qui refuse risque de défendre chèrement son indépendance et son honneur.

Alors Ernest n’avait pas le choix. Entre le chocolat et le couteau, il a choisi le couteau.

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L’embarquement pour le bagne en Guyane

17 mars 1910 : Le violon, l’instituteur et le curé

Les fidèles de la procession s’arrêtent, stupéfaits. Par la fenêtre d’une maison de la rue Victor Hugo, dans cette petite ville tranquille non loin de Niort, ils entendent s’échapper les mesures de la Marseillaise. L’hymne national est joué avec vigueur, au violon, par l’instituteur qui rythme chacun de ses coups d’archet par un petit claquement de pied « tac, tac, tac ». L’air est entraînant mais paralyse, un instant, de stupeur les catholiques très pratiquants qui marchaient jusqu’à présent les mains jointes. Après avoir repris leurs esprits, les réactions courroucées ne se font pas attendre : les uns se signent, horrifiés, tandis que d’autres lèvent le poing furieux en criant « Satan ! Satan !».

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Dans une toute petite ville tranquille, non loin de Niort…

Le surlendemain, le maître d’école reçoit une lettre de l’inspection académique où son comportement est blâmé. Selon les termes du courrier, il a « inutilement provoqué l’Église » par une manifestation jugée « aussi indécente que puérile ».

Fin du premier épisode.

Plusieurs mois après, l’affaire rebondit et continue à faire des vagues. Le fonctionnaire musicien a saisi le Conseil d’Etat pour contester la sanction morale dont il fait l’objet. Plusieurs associations départementales d’enseignants le soutiennent et demandent audience au ministre de l’Instruction publique. Quant à l’évêque local, il exige au contraire le renvoi pur et simple de l’intéressé en considérant que la liberté du culte a été gravement mise en cause.

Des parlementaires de droite comme de gauche s’emparent du dossier tandis que la presse nationale commence à préparer des articles aux titres vengeurs.

Hier, Briand me donne alors l’ordre de stopper cette machine infernale qui risque, ni plus ni moins, de gravement troubler les prochaines sessions parlementaires.

Aujourd’hui, les protagonistes de cet incident sont donc tous dans mon bureau et nous nous efforçons de trouver une porte de sortie honorable pour chacun. L’objet du « délit », le violon, est posé sur la table de dégagement à côté de moi.

Un cardinal, deux évêques, trois présidents d’associations d’instituteurs, le maire de la commune, le député, le recteur et l’inspecteur d’académie s’échauffent autour de la table et font part de leur indignation à chaque fois que le camp d’en face prend la parole. Le député est ouvertement anti-clérical alors que le maire ne cesse de rappeler son attachement à l’Église. Le recteur regrette l’importance prise par l’affaire mais refuse de désavouer son subordonné inspecteur d’académie qui craint, pour sa part, une nouvelle guerre scolaire dans sa région si les enseignants continuent à s’y comporter de façon maladroite.

Les dignitaires catholiques sont regardés avec haine par les représentants des maîtres mais refusent de se laisser intimider en insistant sur le caractère presque « sacré » de la sanction reçu par le violoniste patriote.

La situation paraît bloquée. Et je me renverse sur mon fauteuil de lassitude, en essuyant mes lunettes.

Soudain, une idée me vient.

Je saisis l’instrument de musique et propose à tous mes interlocuteurs de descendre dans la rue, au bas de mon bureau, « pour tester le bruit d’un violon jouant la Marseillaise ».

Quelques minutes plus tard, défilent ainsi sous les fenêtres du ministère de l’Intérieur, trois hauts dignitaires catholiques, des maîtres d’école meneurs syndicaux, quelques élus locaux et des hauts fonctionnaires de l’Instruction Publique. Tout ce petit monde écoute attentivement mon récital au violon : la Marseillaise, bien sûr… mais, sentant mon public charmé, j’enchaîne avec une partita de Bach puis une sonate de Mozart. Les uns et les autres m’écoutent, « religieusement » sous le regard amusé des passants.

Lorsque tout ce petit monde revient à la table de la négociation, avec le sourire de ceux qui ont pris l’air et ont pu écouter de belles mélodies, nous convenons d’annuler la lettre de blâme touchant le pauvre instituteur.

Dans un grand élan de pédagogie et de générosité, nous décidons de la remplacer par un courrier simple, conseillant, pour la prochaine fois, à l’instituteur, de « diversifier le répertoire joué… à tous les grands noms de la musique classique ».

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15 mars 1910 : Je glisse une pièce à Giraudoux

Je ne pensais pas lui donner un jour de l’argent. Cela s’est fait très discrètement, lors d’une visite à son bel appartement Louis XV, du 16 rue de Condé à Paris. Nous avions, en effet, prévu de nous revoir après notre rencontre dans le train en partance pour Berlin.

Son début de gloire littéraire avec la publication de son premier livre, « Provinciales », pourtant salué par Octave Mirbeau ou Jules Renard, lui est de peu d’utilité. L’ouvrage se vend très mal et ne lui rapporte rien.

Jean Giraudoux a aussi échoué – de peu – au Grand Concours du Quai d’Orsay et doit ainsi provisoirement renoncer à ses rêves de carrrière diplomatique qui aurait pu en faire l’égal d’un Claudel.

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Jean Giraudoux peine à joindre les deux bouts

Il vit donc de 150 francs par mois en envoyant, régulièrement, des textes au journal le Matin qui lui verse ainsi l’équivalent du traitement d’un petit fonctionnaire. Une telle somme ne permet guère de vivre dans le centre de Paris et d’avoir la vie d’homme aimant sortir auquel il aspire. Alors Giraudoux fait aussi le guide pour les riches touristes qui veulent découvrir la capitale et enchaîne les productions alimentaires :  « Guiguite et Poulet », « La Lettre Anonyme » ou « La Surenchère », contes bien écrits mais indignes de son talent.

« Je ne ressens pas le besoin d’écrire » me confie cet angoissé de la page blanche. Il ne réponds même pas aux sollications aussi sympathiques que pressantes d’André Gide qui lui réclame un manuscrit pour la Nrf. Sous sa plume, m’explique-t-il, les mots ne s’enchaînent pas, pour l’instant, pour former les beaux textes dont il rêve. De l’amusant, du plaisant, parfois même du « bien tourné » mais de réelle beauté et de génie, point.

Gide reste trop aimable : que répondre à cet homme qui, pour le moment, le surestime ?

On sent Giraudoux las. Un peu désabusé par l’échec, il refuse avec orgueil la médiocrité. A vingt-sept ans, il emprunte des petites sommes ici et là. Il doit quelques pièces à tel ami et ne rembourse rien à tel autre. Aucun d’entre eux n’ose réclamer de peur de le blesser, désarmé par le sourire de l’écrivain et persuadé que son passage à vide n’est que provisoire.

Après avoir discuté avec Jean qui confirme, dans une conversation brillante qu’il est aussi germanophile qu’amoureux de la campagne limousine, je profite de son absence dans la pièce voisine pour glisser cinq louis à l’endroit précis où j’ai remarqué un petit tas de sa monnaie. Grâce à ce petit stratagème, pendant que je suis chez lui, il ne remarquera rien et quand je l’aurai quitté, Jean ne pourra sans doute pas identifier le nom de son ange gardien.

Vers six heures, je le quitte et pendant que le normalien se redresse face à moi de sa haute taille, je mets ma main sur son épaule en signe d’encouragement. Il répond alors à mes propos par cette phrase qui résume bien son état d’esprit actuel : « Le bonheur n’a jamais été le lot de ceux qui s’acharnent ».

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