4 février 1908 : Débat passionné et passionnant avec Alain

alain.1201989855.jpg Alain

L’homme est fin, intellectuel sans apprêt, il veille à rendre sa pensée accessible. Ses premiers écrits dont nous (mes chefs et moi) encourageons la publication se présenteront sous la forme de courts  » Propos  » .

A chaque jour, une page ou deux, exposant une pensée. A chaque jour, une stimulation pour réfléchir sur notre monde, sa signification, son avenir. Les textes laissent peu à peu entrevoir une pensée équilibrée. Nous sommes loin des clercs de droite royalistes et élitistes ou des apôtres du collectivisme. Pour Alain, le monde idéal, cela peut être ici et maintenant, si l’on s’en donne la peine.

Professeur au lycée Michelet de Vanves, Emile-Auguste Chartier  – c’est son vrai nom – passionne ses élèves mais commence aussi à se faire un nom dans le milieu radical dans la mesure où il sait donner une « doctrine » à un parti qui en manque singulièrement.

Nous sommes donc quelques collaborateurs de ministres à le fréquenter à l’occasion.

Pour ma part, j’évite les conversations politiques -qui me rappellent trop mon travail – et échange avec lui sur tout : Art, Civilisation, Progrès, Histoire …

Ma conversation de ce jour a porté sur  » les signes de la puissance « .

 » – L’homme qui se sent réellement puissant ne veut rien devoir au costume, il prétend être reconnu sans les insignes, et être acclamé tout nu !  » s’exclame Alain.

 » – Vous trouvez ?

– Oui, regardez Napoléon, avec sa misérable redingote grise !

– Il me semble que notre Bonaparte, justement, aimait bien une certaine pompe. Vous avez en mémoire le tableau de David : « Le Sacre de Napoléon » . On ne peut pas vraiment affirmer qu’il ne donnait pas un faste certain à sa fonction. 

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– S’il a rétabli effectivement les pompes officielles, c’est qu’il voulait laisser une institution derrière lui.

– Et Louis XIV, peint par Hyacinthe Rigaud, n’avait-il pas mis en scène toute sa journée à la Cour pour mieux asservir les « grands » , pour domestiquer les puissants seigneurs qui avaient été trop turbulents pendant la Fronde ?

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– Justement mon cher ! Ce qu’il voulait, ce n’est pas être acclamé  » lui  » , mais faire respecter l’Institution royale. Son manteau sur le tableau est assez somptueux pour cacher l’homme. Ce manteau signifie : tu es puissant parce que tu es roi. Un peuple fort aura toujours un grand roi.

– Et les Anglais , sont-ils respectueux d’un  » roi homme  » ou de ce qu’il représente ?

– L’Angleterre n’acclame pas un maître ; elle acclame sa propre puissance, étalée sur les épaules d’un roi de théâtre.  »

Cela fait du bien de parler avec ce professeur encore assez jeune (nous avons 39 ans tous les deux). Avec lui, on se sent plus intelligent.

Quand il dit :  » le peuple qui a la plus longue expérience de la liberté est justement celui qui conserve scrupuleusement tous les rites de la servitude  » et que je repense aux séances de début d’année de la Cour de Cassation , du Conseil d’Etat, de la Cour des Comptes ou à la cérémonie des voeux du Président de la République … je suis maintenant persuadé qu’il a non seulement raison mais je comprends mieux la signification profonde et cachée de ces  » rites  » qui, jusqu’à présent, m’agaçaient beaucoup. 

Alain ; enfin un philosophe accessible !

2 février 1908 : Alfred Capus nous ennuie

 Alfred CapusA. Capus

 » On est volé à la Bourse comme on est tué à la guerre, par des gens qu’on ne voit pas » .

Quel dommage que le romancier et dramaturge Alfred Capus ne soit pas resté dans ce registre de l’humour et de l’optimisme amusé sur la vie.

Mais voilà, notre homme souhaite être élu à l’Académie Française ! 

Il nous inflige donc ce mois-ci une longue et ennuyeuse pièce destinée à asseoir une nouvelle réputation « d’homme de lettres ».

« Les Deux Hommes » , sa nouvelle création pour la Comédie-Française n’aura bientôt guère plus de spectateurs que ne le laisse entendre son titre. Répliques moralisatrices, acteurs médiocres ou vulgaires … hier soir, je ne regardais plus la scène mais comptais les rangées ou observais le pompier de l’entrée. J’évitais de consulter ma montre, l’aiguille des minutes y tournait tellement lentement !

La belle Julia Bartet, toujours fine et distinguée, apparaissait comme perdue dans ce cloaque.

Julia Bartet, portrait par Nadar.

Julia Bartet, sociétaire à la Comédie Française

Maurice de Féraudy assurait un service réduit au minimum légal, pressé de retourner à son succès bientôt international (mérité) :  » Les Affaires sont les Affaires » , d’Octave Mirbeau.

Alfred Capus a su, après avoir raté Polytechnique (il n’est pas le seul), et être sorti sans diplôme de l’Ecole des Mines , mener une carrière de journaliste, de romancier et d’homme de théâtre. Apprécié du grand public, salué par la presse, il était jusque-là considéré comme ne se prenant pas trop au sérieux.

Tout le monde à en tête ses multiples traits d’esprit et son amusante philosophie de la vie.

Lors d’assemblées auxquelles G. Clemenceau me demande de le représenter, je pense souvent à ce bon mot :

 » Certains hommes parlent pendant leur sommeil, il n’y a que les conférenciers pour parler pendant le sommeil des autres « .

Quant à mon épouse, non seulement elle n’a pas aimé la pièce d’hier soir mais, en plus, elle est rebutée par l’anti-féminisme, l’arrogance phallocrate de son auteur. C’est vrai qu’avec la phrase qui suit, il a fait très fort :

« Si une femme est jolie, ne lui dites pas qu’elle est jolie, parce qu’elle le sait ; dites-lui qu’elle est intelligente, parce qu’elle l’espère.  »

Bref, si Alfred Capus continue sur cette lancée, il perdra progressivement son public sans pour autant être sûr de devenir « Immortel ».

31 janvier 1908 : Le Golem de Prague

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Le Rabbin Löwe et le Golem

 » La nuit tombe sur Prague. Nous sommes il y a bien longtemps, un peu après le moyen âge. Le rabbin Löwe, érudit brillant, respecté de tous, gardien de la communauté juive, se glisse furtivement dans le sous-sol de sa synagogue.

Une créature inanimée, faite d’argile et de boue venant des rives de la Vltava attend les ordres de son maître. Elle est immense, monstrueuse. Elle peuple les cauchemars des enfants et effraie les plus grands. C’est un « Golem ».

L’homme d’église s’approche du monstre et prononce le mot hébreu magique « Shem ».

Le Golem se redresse alors , déploie sa taille gigantesque, monte les escaliers quatre à quatre et quitte l’édifice sacré pour accomplir sa mission : découvrir les crimes de la ville et les prévenir.

Il accomplit cette tâche noble chaque soir et s’en retourne, devoir accompli, auprès de son maître au petit matin. Le rabbin lui ôte la vie durant la journée, avant de l’éveiller à nouveau le soir à l’aide d’un « Shem », aussi efficace que mystérieux.

Une veille de Sabat, le rabbin doit toujours ôter la vie au Golem. Oubli, négligence ? le rabbin laisse pourtant cette fois-ci le Golem animé.

Le monstre qui n’a pas l’habitude de l’éveil le jour de Sabat dévaste tout sur son passage. La maison du rabbin est sur le point d’être réduite en miettes quand l’homme d’église, alerté par le bruit des destructions opérées, se précipite sur sa créature infernale.

Affolé, il prononce le mot « Shem » destiné à immobiliser le Golem définitivement.

Depuis, on prétend que le tas de boue et d’argile qui se trouve toujours dans la cave de la synagogue de Prague, cache le fameux Golem. Il ne demande qu’à revivre si un rabbin prononce à nouveau le bon mot magique  »

Bravo, belle histoire ! Mes amis Praguois qui m’accueillent ce soir, ont du talent pour donner à leur ville une dimension légendaire.

Ce Golem ! Est-ce le signe d’une Humanité pleine d’apprentis sorciers (les savants, les ingénieurs … ) qui ne maîtrisent plus leur création ? Ou doit-on y voir le protecteur d’une communauté juive craignant une persécution qui s’est déjà produite dans d’autres capitales européennes ?

Le Golem renvoie sans doute à nos rêves d’enfant d’une Justice parfaite, toute puissante, directement guidée par une main divine et irréprochable. Les bons se rassurent, les méchants tremblent. Nous sommes dans un monde manichéen…mais tellement plus simple et finalement rassurant que celui qui nous entoure réellement en ce début de XXème siècle.

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Les tombes du vieux cimetière juif à côté de la Synagogue Vieille-Nouvelle de Prague

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