7 septembre 1908 : Des cancans sur la reine… du french cancan

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 Un spectacle passé de « La Goulue », au Moulin Rouge ; une affiche de Toulouse Lautrec

 » La Goulue s’est remise à boire ». Avait-elle vraiment arrêté ?

Le rapport de la préfecture de police qui vient d’arriver sur mon bureau rappelle la carrière mémorable de la danseuse de french cancan Louise Weber, né en 1865 à Clichy, appelée par tous « La Goulue » en raison de son appétit pour la dive bouteille.

Plusieurs versions circulent sur son ascension :

– l’une, la plus sympathique (et charitable), raconte la progression d’une femme de grand talent, très souple, avec beaucoup d’humour et sachant faire chanter et rire toute une salle dans les bals populaires. Ce talent hors du commun lui permet d’être remarquée par le riche propriétaire de champs de courses, créateur du Pari Mutuel et propriétaire de l’Olympia Joseph Oller. Celui-ci fonde le Moulin rouge en 1889 et compte sur elle pour danser le french cancan devant un parterre parisien et des touristes anglo-saxons. Lever les jambes, montrer (en vitesse) sa culotte, finir par un grand écart. Tout cela reste assez convenable, juste ce qu’il faut « polisson ».

– l’autre, plus croustillante, insiste sur la fréquentation par Louise Weber de hauts lieux de la prostitution de luxe, sur sa connaissance -très intime – de nombreux grands bourgeois parisiens aimant les plaisirs de la nuit. Ses connaissances masculines expliqueraient la place décisive qu’occupe bientôt La Goulue parmi les reines du music hall.

Je ne peux trancher entre ces deux thèses, peut-être complémentaires et je tiens juste à ajouter que les spectacles, au Moulin Rouge, des années 1890 à 1895, étaient très amusants. L’interpellation de certains spectateurs par La Goulue, en pleine séance, sur un ton « titi parisien » avec un vocabulaire « corps de garde » , était souvent franchement comique quand on savait à quels hauts personnages elle s’adressait (souvent sans le savoir). En outre, la danseuse avait un côté espiègle, enjôleur et captivait littéralement toute la salle. Chacun passait un bon moment et oubliait tout souci.

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« La Goulue »

Depuis 1896, rapport de police après rapport de police, je constate le déclin progressif de la Goulue. Persuadée d’être devenue la reine de la Capitale, elle a quitté le Moulin Rouge pour s’installer à son compte, dans des baraques de foire, en étant convaincue que son seul nom pouvait faire venir les foules à ses représentations.

En fait, personne n’accourt sauf quelques curieux qui se moquent de la pauvre Louise alourdie, édentée qui continue à vider les verres de ses quelques clients -comme à la grande époque – puis se sert à nouveau toute seule en vidant les bouteilles.

Tout cela est bien triste. J’ai quelques contacts dans le monde du spectacle et me demande si les anciens mentors de La Goulue ne peuvent pas l’aider à remonter sur une scène digne de son talent.

En attendant, la Goulue essaie de devenir dompteuse. Ne pouvant plus fasciner les humains, elle n’attire désormais que les regards vides de quelques lions baillant et avançant nonchalamment vers un tabouret pour éviter ses coups de fouet.

Dans sa tête – et dans la mienne – raisonnent toujours les rythmes endiablés du french cancan. Un jour, la Goulue reviendra, j’en suis sûr, rajeunie. Elle nous fera revivre ces moments inoubliables, nos longues nuits d’étudiants insouciants qui voyaient la vie comme une fête sans fin.

5 septembre 1908 : Les affaires de coeur de notre garde des Sceaux

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Saint-Nazaire, la gare, 1900

Il s’appelle Aristide, elle porte le prénom de Jeanne. Ils s’aiment passionnément comme on peut éprouver un amour fou quand on n’a pas trente ans. Dans les rues de Saint-Nazaire, sur la plage, dans les bois de pins… ils s’embrassent passionnément. C’est une jolie blonde potelée, c’est un beau brun qui parle bien et qui la fait beaucoup rire.

Une belle histoire ?

Elle devient un vrai cauchemar.

En fait, elle est mariée à un autre -mari trompé, mari jaloux – et son père est un entrepreneur de travaux publics très connu dans la région.

Lui, c’est un jeune avocat sans le sou, issu d’un milieu très modeste.

Les amants sont découverts un chaud 1er mai 1891 dans les bras l’un de l’autre et l’affaire est portée devant la Justice.

Jeanne est priée de s’éloigner du jeune homme qui voit sa carrière d’avocat brisée. Nous assistons dès lors à un -triste- vaudeville et à une affaire judiciaire à rebondissements. Le milieu bourgeois dont est issue Jeanne fait durement payer au jeune « impudent » Aristide sa liaison coupable. Les gazettes locales s’enflamment, les cafés, les dîners en ville, ne parlent plus que de cela.

Mois après mois, Aristide se défend, contre-attaque. Il est dos au mur, au chômage, n’a plus d’argent et seule sa combativité intacte lui permet d’éloigner les idées de suicide.

Il fait appel d’un premier jugement, va jusqu’en cassation. Il a raison, la Justice ne peut rien prouver. Ses moments de bonheur avec Jeanne ne méritent ni une telle publicité ni une telle sanction.

Les témoins de la scène du 1er mai 1891 finissent par se rétracter (« à cette distance, on ne voyait pas grand chose, Monsieur le Juge ! « ) et les plaintes de la famille de Jeanne sont dès lors retirées. La Cour d’appel de Poitiers acquitte définitivement les prévenus considérant que le dossier est vide. A la fin de l’audience, le Président prend à part Aristide et lui glisse : « Mon cher maître, ce que vous avez fait, nous l’avons tous fait … »

Vingt ans après.

Nous sommes en 1908. Aristide s’est fait un nom. C’est Monsieur Briand, Garde des Sceaux, ministre de la Justice réformateur, audacieux, redoutable stratège. Homme de gauche, partisan du dialogue avec les syndicats, c’est un poids lourd du gouvernement. Il parle toujours très bien et sait enflammer les foules ou convaincre une Chambre souvent difficile à manier.

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Aristide Briand ; la « Belle Otero »

Il a toujours beaucoup de charme et plaît aux dames. Il n’est pas marié et on ne lui connaissait jusqu’à présent que des liaisons de passage. On prétend qu’il a connu la belle Otero, cette vedette du demi-monde qui a séduit tant de personnages de premier plan.

Aujourd’hui, c’est plus sérieux. Aristide Briand s’affiche avec la comédienne pleine de talents Berthe Cerny. Ils se voient régulièrement dans la belle demeure de l’actrice à Saint-Cloud. Ils vivent presque ensemble.

Il est heureux, enfin.

Porté par le regard admiratif de Berthe qui vient écouter ses discours à l’Assemblée, Aristide oublie enfin l’aguichante Jeanne de sa jeunesse pauvre, la triste histoire de Saint-Nazaire. Il oublie qu’on a voulu le briser, lui qui n’avait pas de relations, pas d’appuis en hauts lieux. Il oublie cette haine d’une bourgeoisie de province contre un jeune avocat sorti du rang et osant séduire une jeune femme issue d’un milieu riche et établi. Il oublie les cancans qui salissent, les regards des bien-pensants qui se détournent,  les insultes qui abaissent. il oublie cette justice locale au service d’une classe, ces juges qui refusaient de voir qu’ils n’avaient aucune preuve solide contre lui.

Il était à terre, il s’est relevé. Il a grandi, est devenu fort. Son poste au gouvernement est prestigieux, il a tous les honneurs publics.

Vingt ans après, il a droit aussi au bonheur privé. Ne doutons pas que les beaux yeux de Berthe vont le porter encore loin.

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La comédienne Berthe Cerny n’a d’yeux que pour A. Briand

3 septembre 1908 : Postes : le mécontentement gronde

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Le gouvernement sous estime la popularité des facteurs  (facteur en pays de Buch)

Contact discret avec un meneur des mouvements au sein des Postes : Paul Amalric.

En cette rentrée sociale, je suis chargé de faire le point sur les différents secteurs d’activité du pays et d’indiquer au gouvernement les branches qui risquent d’être touchées par une grève. La police des chemins de fer -police politique qui ne dit pas son nom – m’aide dans cette tâche mais je me réserve quelques entretiens personnels avec les figures les plus connues du monde ouvrier et syndical.

Paul Amalric ne mâche pas ses mots :

 »  – Le gouvernement aurait tort de sous-estimer la souffrance des postiers. Les salaires versés sont parmi les plus bas de toutes les administrations. Les conditions de travail restent souvent déplorables. Pour ma part, je travaille dans un wagon poste reliant Paris au Sud-Ouest. Il y fait souvent trop chaud ou trop froid ; nous respirons de la poussière en permanence et nous sommes fréquemment éloignés de nos familles.

– Oui, mais on me dit que l’ambiance dans vos équipes est excellente. Quand votre travail vous oblige à découcher, vous faites souvent la fête entre collègues ou vous allez à la pêche. Et les relations hiérarchiques dans les wagons apparaissent plus souples qu’ailleurs.

– Monsieur le conseiller, n’essayez pas de noyer le poisson. Votre gouvernement m’a révoqué l’an dernier parce que j’avais osé, avec d’autres fonctionnaires, écrire à Georges Clemenceau pour lui demander d’autoriser le droit syndical au sein des Postes et de nos administrations.

– Mais vous avez été réintégré dès cette année ! J’ai transmis à Louis Barthou, votre ministre, les consignes de Georges Clemenceau en ce sens.

– Depuis ma réintégration, je suis considéré comme un pestiféré. La CGT me rapporte que le sous secrétaire d’Etat Julien Symian n’attend qu’une occasion pour m’exclure à nouveau et cette fois-ci définitivement.

– Ecoutez, il n’y a pas de raison que cela se produise. Si votre service continue à « être au pair » régulièrement (NDLR : avoir traité tout le courrier), si vous obéissez à votre chef de brigade et que votre cadence de tri est bonne… et si vous acceptez d’être dans le camp des modérés, je m’assurerai qu’il ne vous arrive rien.

– Cela fait beaucoup de « si », monsieur le conseiller (Paul Amalric ricane). Personnellement, je ne crois qu’au rapport de force… et celui-ci tourne actuellement en notre faveur. Les télégraphistes continuent à  mal vivre leur intégration au sein des Postes. Mieux payés et considérés que nous, ils sont persuadés que leur métier se dévalorise et sont prêts à cesser le travail à tout moment. Les « ambulants » comme moi demeurent aussi à la pointe de tous les mouvements. Dans les wagons poste, nous sommes tous très solidaires et n’aimons guère les gens des ministères qui ne quittent jamais leur bureau. Quant aux facteurs et autres agents de tri, ils pleurent sur leur feuille de paie et leur charge de travail qui augmente sans que les effectifs suivent. Bref, le mécontentement gronde partout.

– N’oubliez pas que vous acheminez plus de 2000 millions d’objets chaque année et que pour tous nos villages de province, votre service reste indispensable.

– La population nous suivra. Les villageois aiment leur facteur. Ils boivent souvent un coup avec lui lors de sa tournée. Vous appréciez mal notre réelle popularité.

– Très bien. Merci de votre franchise. Je rendrai compte à mon Patron de votre détermination. »

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Une poste en région parisienne en 1908 : celle de Roissy-en-France, en Seine-et-Oise

« Rapport de force ». Le maître mot de nos relations sociales à la française. Effectivement, depuis 1906, le gouvernement n’a jamais cessé de montrer ses muscles par rapport aux mouvements naissant au sein des services publics. Encore récemment, les électriciens en grève à Paris ont été mis à pied voire révoqués et remplacés par des soldats du Génie. Pour la Poste, cela risque aussi de tourner à l’affrontement si une grève commence. G. Clemenceau m’a demandé d’étudier comment la gendarmerie pourrait prendre le relais des facteurs si ceux-ci cessent le travail.

 » Rester ferme, ne rien céder et montrer la détermination du gouvernement » : Telle est la consigne.

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