21 décembre 1907 : Un quart d’heure avec l’Empereur

 Mission à Vienne, suite…

Pietzner, Carl (1853-1927) - Emperor Franz Josef I - ca 1885.jpg 

L’Empereur d’Autriche François Joseph 1er

Son peuple l’aime. Gros travailleur, il se dévoue totalement au service de l’Etat. Il sait écouter, il a sans doute su nous écouter. François-Joseph, l’empereur d’Autriche Hongrie, nous a reçu, l’ambassadeur de France et moi, pendant un quart d’heure, au Hofburg. Nous étions 3 ème sur la liste des cinquante entrevues prévues pour la journée.

Les audiences commençant à 10 heures du matin, nous sommes « passés » un peu avant 11 heures. Le souverain était détendu, souriant et très en forme pour son âge. Levé, comme à son habitude, dès quatre heures du matin, il avait lu le mémoire adressé par l’ambassade avant notre venue. Son aide de camp nous a indiqué, avant que nous soyons introduits, qu’il avait aussi travaillé différents dossiers relatifs à la France, pour ne pas être pris au dépourvu par nos éventuelles questions.

Mon objectif était de recueillir quelques indications de la part du souverain sur ce que ferait l’Autriche dans telle ou telle situation de tension internationale.

Je suis resté, de ce point de vue, sur ma faim. L’Empereur est resté presque silencieux tout le long de l’entrevue. Attentif, s’exprimant avec bonté, il relançait l’ambassadeur dès qu’un long silence risquait de s’installer.

Pour le coup, il faut avouer que je reviens bredouille. La discrétion de l’Empereur ainsi qu’une certaine rouerie de sa part, l’on conduit à ne pas dévoiler la moindre carte sur ses intentions stratégiques.

En fait, m’explique l’ambassadeur fin connaisseur des lieux de pouvoir viennois, dans l’automobile qui nous reconduit à l’ambassade, les conseillers, ministres, aides de camp, ont beaucoup d’influence au Hofburg. Il convient dès lors, plutôt que de parler avec l’Empereur directement (ce qui ne mène à rien), de surveiller les nominations des collaborateurs proches de François-Joseph. Si l’on veut décrypter la ligne politique de l’Empire des Habsbourg, c’est avec eux qu’il faut nouer des contacts.

L’ambassadeur qui se délecte de ces observations et analyses, m’indique qu’il se méfie, par exemple, d’un homme comme Leopold Berchtold, ambassadeur à Londres, puis à  Paris et qui occupe actuellement ce poste en Russie. Ambitieux, promis à un bel avenir en raison de la confiance que lui accorde François-Joseph, Berchtold déteste les serbes (qui le lui rendent bien) et pourraient pousser, avec d’autres, l’Empereur à prendre des positions dangereuses pour la paix.

Leopold Graf Berchtold - Project Gutenberg eText 16331.jpg Leopold Berchtold

A la réflexion, l’entrevue impériale n’a pas été totalement un échec. En fait, j’ai été sauvé par une question plus personnelle posée avec un peu d’ironie par l’Empereur à quelques minutes de la fin de la rencontre.

« Mais, vous n’êtes pas venu ici à Vienne, que pour travailler, Monsieur le conseiller ? On me dit que vous avez rencontré notre bon Klimt ? « 

Ma réponse enflammée sur le génie de ce peintre a entraîné cette répartie du souverain :

 » Je ne pense pas pouvoir satisfaire beaucoup la curiosité légitime de votre patron Clémenceau…qui devrait venir lui-même s’il veut connaître mes intentions. En revanche, si vous avez un moment, je serais ravi de vous accueillir à Schönbrunn et vous montrer quelques oeuvres de Gustav Klimt. Votre curiosité artistique sera, elle, satisfaite. « 

J’ai accepté avec empressement. Le château de Schönbrunn, des toiles hors du commun…de quoi conclure un séjour viennois dans l’émerveillement !

Vien Schonburnn.jpg

Le Château de Schönbrunn, résidence privée de l’Empereur.

19 décembre 1907 : Karl Lueger, la démagogie au pouvoir

 Mission à Vienne, suite …

Karl lueger.jpg Karl Lueger

Rencontre moins plaisante mais plus professionnelle qu’hier : le maire de Vienne.

Haut en couleur, antisémite, gestionnaire efficace, détesté de la Haute société, tribun redoutable : c’est tout cela, Karl Lueger.

Il symbolise bien une Vienne et une Autriche à la croisée des chemins. Empire qui a su trouver un compromis entre Allemands et Hongrois, respectueux des différentes langues tchèques, polonaises ou ruthènes. Mais Empire qui peine à présent à se moderniser (l’Allemagne est devenue plus industrielle et plus riche) et qui tend à se crisper sur la question des nationalités en admettant moins les différentes cultures qu’autrefois. 

Le peuple viennois qui se méfie de ses élites naturelles, noblesse et grande bourgeoisie réunies, a préféré élire un bourgmestre qui parle haut, porte beau et le flatte en lui promettant d’houspiller l’administration de la ville pour la rendre plus efficace. Emporté par sa passion, Karl Lueger appelle de ses souhaits un grand Empire rénové, nationaliste et désigne les juifs comme la cause des malheurs du temps.

Les phrases qu’il prononce sur les juifs lui valent une réprobation des élites et démocrates autrichiens mais lui apportent des voix des nombreux quartiers populaires et ouvriers viennois. Le monde des petits employés et commerçants apprécie aussi sa faconde, son franc-parler teinté d’humour ravageur.

 » Lui au moins il nous comprend, nous écoute, nous défend  » s’exclame un vieil homme dans un café quand je lui parle du Maire.

En revanche, la baronne Sonja Knips m’indique qu’elle fuit toutes les réceptions où Karl Lueger pourrait être présent. Elle regrette que l’Empereur n’ait pas persisté dans sa volonté de refuser le verdict des urnes en ne nommant pas K. Lueger et n’ait pas demandé fermement au peuple de voter pour quelqu’un d’autre.

 » Monsieur le Français, notre jeune démocratie et notre vieille monarchie sont toutes deux bien malades. Les maux de l’une provoquent des souffrances infinies pour l’autre et réciproquement…ré-ci-pro-quement  » répète-t-elle lentement, fière de connaître ce mot français un peu « savant ».

La rencontre avec Karl Lueger ne m’a pas apporté grand chose que je ne savais déjà en entrant dans la pièce. Il m’a demandé de transmettre ses compliments à mon patron pour sa capacité à maîtriser les troubles et les grèves en France… Ce que je ne ferais sans doute pas puisque ce n’est pas l’aspect de G.Clémenceau que j’apprécie le plus !

Espérons que les peuples d’Europe ne seront pas tentés un jour de se laisser diriger par des copies de cet inquiétant Karl Lueger.

Lueger, Karl (1905).jpg

Karl Lueger et des membres de son parti  » chrétien social « 

18 décembre 1907 : Gustav Klimt ; aucune femme ne résiste à ce génial solitaire

Mission à Vienne, suite …

Gustav Klimt 025.jpg Klimt :  » L’Amour « 

Visite en fin d’après midi à Gustav Klimt. Légende vivante.

A l’origine du mouvement de « Sécession  » par rapport à l’art officiel prôné par l’Académie des beaux-arts, il y a dix ans, en 1897, il est aussi celui qui a quitté cette tendance en préférant rester seul à partir de 1905.

Le succès de la Sécession lui revient principalement. Visions oniriques et irréelles, promotion de la féminité et de l’érotisme, volonté de propagation dans la population d’un art global et omniprésent, cette démarche a su rencontrer son public à Vienne mais aussi dans tout le monde occidental.

Gustav Klimt 072.jpg 

Affiche de Klimt pour la Sécession

Les toiles de Klimt se vendent dans la noblesse et la grande bourgeoisie autrichienne mais commencent aussi à intéresser les marchands d’art des autres pays.

Sonja Knips me présente un homme barbu au front dégarni. Il est vêtu d’une longue robe de bure sous laquelle – m’a-t-elle indiqué discrètement, avant de venir et dans un sourire – il serait … nu.

L’artiste vit avec ses maîtresses et ses chats. Solitaire, il ne fait guère attention à notre venue.

La baronne Knips m’indique que Klimt pourrait encore plus éveiller le scandale qu’il ne le fait déjà, si les familles des filles et femmes de la haute société savaient dans quelles conditions il réalise leurs portraits si recherchés.

Dans le secret de son atelier, Klimt peint d’abord ces belles dames … en les dénudant et en leur proposant des positions sensuelles voire très équivoques.

Puis, il les habille, sur sa toile, comme des déesses et les enchâsse dans de magnifiques motifs dorés et décoratifs où prédominent les courbes, les spirales avec des allusions à l’Antiquité et à la mythologie.

L’honneur est sauf et chacun y trouve son compte. Le grand bourgeois de mari retrouve dans l’oeuvre finale qu’il achète fort cher, les motifs d’art nouveau qu’il aime tant et la belle dame, encore rougissante, rentre chez elle en ayant le sentiment d’avoir connu une aventure un peu …unique !

Gustav Klimt 039.jpg Klimt  » Judith I « 

Gustav Klimt 012.jpg

Klimt,  » Le Théâtre de Taormine « 

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑