9 janvier 1909 : Un dirigeant chinois menacé de mort

Télégramme inquiet de notre ministre en Chine : Yuan Shikai est tombé en disgrâce. L’homme fort du régime, celui qui avait la confiance de l’Empereur et de l’Impératrice avant leur décès à tous les deux, se voit écarté du pouvoir.

On nous indique même que son assassinat n’est nullement à exclure.

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Yuan Shikai menacé

Yuan Shikai ? Un homme affable, redoutablement intelligent, comprenant bien les intérêts des puissances occidentales.

Lorsqu’il était gouverneur de province, il a su, par exemple, rester à l’écart de la révolte des Boxers qui était dirigée contre nous. Lors de ces émeutes sanglantes, il s’est gardé de prendre la moindre responsabilité et s’est préservé. La crise terminée, lorsqu’il a fallu renouer des liens internationaux, il est apparu comme l’homme de la situation et il est devenu vice roi de Zhili et l’un des dirigeants locaux les plus écoutés du pouvoir central.

Parvenu au poste de ministre des Finances, il pousse la Chine à se moderniser : création d’un ministère de l’Education, renforcement de la police, extension du réseau de chemins de fer, restructuration de l’armée avec achat de matériels de guerre performants. En outre, il défend l’égalité entre les Chinois d’origine Han et ceux qui viennent de Mandchourie.

Jusqu’à ces derniers jours, il était l’un des hommes les plus riches de ce grand pays et une armée dévouée se tenait prête à défendre ses intérêts.

Brutal retournement de situation : Yuan Shikai n’est plus rien. Officiellement, un problème de pied qui l’oblige à rejoindre son village natal de Huanshang dans la province du Henan pour y recevoir des soins. Le prince Chun qui assure la régence n’a plus confiance en lui et l’écarte en le relevant de tous ses postes.

Notre ministre a rencontré Yuan Shikai : on peut être inquiet pour sa vie. Les intrigues au sein d’un pouvoir central en pleine ébullition peuvent mener au pire. Un mauvais café cache parfois un bon poison et ferait disparaître cet homme qui gêne certains intérêts en place.

La Chine bascule donc dans l’incertitude : la venimeuse Cour Qing d’un côté, la montée en puissance des révolutionnaires de l’autre. Aucun dirigeant de talent pour réguler tout cela. L’immense pays devient un vaste sable mouvant.

Le télégramme retransmis par le Quai se termine par cette question : « donnez-vous votre accord pour assurer, avec l’aide de l’Angleterre et des Etats-Unis, une protection rapprochée de ce dirigeant en disgrâce ?  »

Clemenceau vient de répondre en marge du document : « accord. Et surveillez bien le café qu’il boit.  » 

30 décembre 1908 : La « belle » solidarité française en faveur des Italiens

Pendant que les Siciliens souffrent à Messine à la suite de l’horrible tremblement de terre, les réunions interministérielles à Paris s’enchaînent à un rythme soutenu. Que faire pour aider les Italiens ? Comment coordonner l’élan de générosité populaire des Français en faveur des zones sinistrées ?

Il faut, à la fois, annoncer des mesures rapides et ne pas céder à la précipitation qui conduirait à la mobilisation de ressources inutiles.

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Messine, le port dévasté à la suite du terrible tremblement de terre et raz-de-marée du 28 décembre 1908 qui ont fait plus de 120 000 morts

Le polytechnicien Picard, tout nouveau ministre de la Marine, prend les choses bien en mains et sait former un tandem habile avec Caillaux, ministre des Finances.

Picard :

– Il faut être très réaliste. Pour sauver des vies humaines, nous arriverons en grande partie trop tard. Seules quelques personnes très robustes peuvent survivre au-delà de trois jours coincées dans les décombres. Mais, en hiver, sans eau, sans soin, une grande partie des habitants de Messine ensevelis ne pourra être secourue.

Je propose l’envoi de deux cuirassers : le « Vérité » et le « Justice » . Ils seront utilement accompagnés par deux contre-torpilleurs plus rapides et légers : le « Carquois » et le « Cognée ».

Je prends des notes et j’interroge :

– Et que feront-ils sur place ?

Picard :

– Ils affirment solennellement la présence française. Deux cuirassers, cela se voit, cela impressionne !

Et concrètement, au-delà de la « gesticulation » destinée à rassurer la grande presse et l’opinion, ils feront ce qu’ils pourront. Ils auront des vivres frais, de l’eau potable, des couvertures, des médicaments, des médecins militaires… sur place, la désorganisation de toute la vie urbaine rendra leur tâche très difficile. La discipline des marins sera alors un atout.

J’ai pris mes renseignements avant de venir en réunion et prévient le ministre Picard :

– J’ai vu ce matin l’ambassadeur d’Italie, le comte Gallina et nous avons joint ensemble le préfet Orsi, seul représentant du gouvernement italien sur place. Il faut vous attendre à une situation terrible. Les survivants meurent de faim, de froid. Ils sont épuisés. Les pillages sont journaliers. Les premières distributions de vivres se traduisent par des émeutes.

Notre propre ambassadeur à Rome, Camille Barrère, confirme cet état des lieux lamentable.

Picard devient sombre :

– Il ne faut pas attendre de nos marins des miracles. Ils n’auront pas d’engins de levage permettant de dégager les décombres, il faudra faire beaucoup de choses à la main. Leurs vivres, leur eau douce, ne seront pas non plus inépuisables.

Bref, il faut anticiper de grosses déceptions dans notre capacité réelle à aider les Siciliens. J’espère que la censure sur place sera rigoureuse. Je ne veux pas voir mes marins mis en cause dans les journaux alors qu’ils feront leur devoir au mieux.

Je le rassure :

– Pour le filtrage des informations à destination de Paris, cela a été vu aussi. Comme souvent dans ce genre de drame, la censure sera peut-être la seule action pleinement efficace… (je me permets cette ironie désabusée).

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Messine, les premiers secours s’organisent avec peine…

Caillaux prend alors la parole :

– Allons, messieurs, ne cédez pas au découragement ! J’ai organisé avec la Banque de France le système de souscription nationale qui va permettre de coordonner l’élan de générosité publique. Les trésoriers payeurs généraux, les percepteurs transmettront les fonds collectés en province à la Banque de France de chaque département et tout cela remontera à Paris pour partir ensuite à Rome. Nous montrons ainsi avec force la générosité entre peuples latins (il faudra reprendre ce terme pour la presse).

Nous pouvons déjà annoncer les noms des premiers généreux donateurs : les Rothschild Frères 100 000 francs, la Compagnie du Canal de Suez 25 000 francs, le Crédit Lyonnais 25 000 francs, le Président de la République enfin : 25 000 francs…

Et vous messieurs ?

Sourires gênés, toussotements, silence…

Stephen Pichon, ministre des affaires étrangères, qui n’a encore rien dit, propose d’une voix faible :

– Le Conseil des ministres donnera, par exemple, 12 000 francs. Nous verrons ensuite entre nous qui donne quoi.

Proposition habile qui repousse le moment où chacun devra regarder les sommes disponibles sur son compte en banque pour faire un gros chèque.

Au moment de nous séparer, Picard raconte une anecdote sordide :

– Figurez-vous que la Poste italienne s’interroge sur la distribution des colis d’étrennes en début d’année 1909. Beaucoup de familles réparties sur le royaume italien vont recevoir des paquets en provenance de parents de Messine. Et ces envois viendront de personnes décédées depuis. Quelle ambiance terrible quand ils vont ouvrir les colis ! Tout cela est macabre…

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Messine 1908, les premiers travaux de déblaiement

29 décembre 1908 : Messine, 120 000 morts en 37 secondes

Le diable vient d’étendre sa main sur le sud de l’Italie.

A Messine et Reggio en Sicile et à la pointe sud de la Calabre, le 28 décembre, à 5h21, pendant 37 secondes interminables, la terre a violemment tremblé et un raz de marée impressionnant a dévasté les zones urbaines. Les bâtiments publics, les immeubles et maisons se sont effondrés comme des châteaux de cartes en tuant ou emprisonnant les habitants encore endormis. L’explosion d’un gazomètre et les courts circuits du réseau électrique ont provoqué, en outre, un gigantesque incendie qui a achevé de plonger les deux villes dans l’horreur absolue.

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Messine, Sicile, le 29 décembre 1908, partout, ruines et désolation. 120 000 morts ? peut-être plus encore…

Bilan : on parle de plus de 120 000 morts écrasés ou brûlés sans compter un nombre encore plus impressionnant de blessés.

La presse dépêchée sur place décrit -complaisamment – des scènes insoutenables d’enfants broyés sous les décombres à côtés de leurs parents eux-mêmes prisonniers des bâtiments détruits. L’émotion en Italie et dans le reste du monde est considérable.

Les voies de communication sont coupées et les secours sont très difficiles à acheminer.

Il est frappant de constater que la catastrophe a été elle-même connue avec retard. Pendant de longues heures, l’Italie savait que quelque chose de terrible s’était passé à Messine mais sans que l’on puisse avoir des informations plus précises. Dans ce laps de temps, le nombre de blessés (non secourus) a augmenté et des scènes de pillage ont eu lieu.

Le gouvernement italien s’efforce aujourd’hui de rétablir un semblant d’ordre dans un paysage de désolation.

Ordre dans les secours qui commencent à parvenir, trop lentement, du monde entier. Ordre public aussi : de nombreux prisonniers se sont évadés de la prison locale et dévalisent, torturent ou tuent les survivants dans l’espoir de faire main basse sur leurs biens. La loi martiale va sans doute être décrétée afin de pouvoir faire la chasse aux « charognards ».

Je représente aujourd’hui le Président du Conseil dans une réunion au quai d’Orsay, présidée par Stephen Pichon, le ministre des Affaires Etrangères. Nous allons décider ce que la France va proposer d’envoyer sur place. Pour préparer cette rencontre inter-ministérielle (qui associe la Guerre, l’Intérieur, le Quai et même l’Instruction publique…), j’ai un rendez-vous dans deux heures avec l’ambassadeur d’Italie en France.

Je file…

A suivre.

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