10 mars 1909 : Histoire belge

 » Notre Belgique ne va pas si bien que cela.  » Le chef de cabinet du prince Albert lâche des informations plus pessimistes que celles que je connaissais, lors de notre entretien de ce jour à Bruxelles.

albert.1236674417.jpg

Le prince Albert, héritier du trône de Belgique et sa femme Elisabeth. Ils se sont rencontrés aux funérailles de la duchesse d’Alençon, tante d’Elisabeth, décédée lors de l’incendie du Bazar de la Charité.

Il reprend, sur le ton de la confidence :

– Le roi Léopold II règne depuis près de 45 ans, c’est long, trop long. Il est autoritaire, contesté…

Presque par réflexe, je défends le vieux souverain :

– C’est tout de même un souverain bâtisseur. C’est lui qui a embelli des villes comme Ostende ou Bruxelles. Sans son action volontariste, pas de serres de Laeken, pas de Parc ou d’Arcades du Cinquantenaire…

– Mon cher conseiller, tout cela date un peu. Ce sont des constructions dont l’achèvement remonte à plus de vingt ans.

– Oui, mais cela ne coûte pas un centime au contribuable grâce à votre système ingénieux de donation royale où le patrimoine cédé par le roi à la Belgique génère lui-même les revenus nécessaires à son entretien.

– C’est anecdotique. Les Belges sont préoccupés par autre chose, croyez-moi. Les Flamands regrettent la faible importance donnée à leur langue au sein des élites dirigeantes ; les ouvriers subissent des conditions de travail très dures dans l’industrie ; la richesse du pays est concentrée entre quelques centaines de familles ; le Congo est géré comme une gigantesque prison.

– Et votre Patron Albert apportera un remède à ces maux quand il arrivera au  pouvoir ?

– Albert prend très au sérieux son futur métier de roi. A 34 ans, il fait preuve d’une maturité exceptionnelle. Il a réfléchi et écrit sur les infrastructures du pays, sur l’enseignement ou le soutien aux artistes. Son intérêt pour la question sociale n’est plus à démontrer : les enfants d’ouvriers ou de pêcheurs bénéficient des oeuvres qu’il a créées.

Il a pris beaucoup de notes lors de son déplacement au Congo et a fait ensuite de violentes critiques à son oncle Léopold sur ce qui se passe là-bas. Son voyage aux Etats-Unis lui a ouvert les yeux sur d’autres façons de diriger un Etat. Il vit simplement, avec sa femme Elisabeth qu’il aime tendrement et ses trois enfants. Les Belges l’apprécient et attendent déjà beaucoup de lui.

– La France attend aussi beaucoup. Nous avons déjà eu des entretiens avec votre Administration et vos ministres sur la nécessité de renforcer l’armée belge. Les fortifications de Liège, Anvers et Namur ne nous rassurent pas pleinement sur votre capacité à résister à une invasion germanique.

– Mais, monsieur le conseiller, nous établissons le service militaire qui touchera progressivement un fils par famille. Nous modernisons notre armement. Le prince Albert le dit souvent : « un pays qui se défend, est un pays qui ne périt pas ! « 

9 mars 1909 : Tout va bien en Belgique

Ils sont un peu plus de sept millions et a priori, nagent dans le bonheur. Ils possèdent le réseau de chemin de fer le plus dense du monde, s’affichent parmi les premiers dans la production de charbon et d’acier et se mettent cinq fois moins en grève que les Français. On estime leur richesse à 7000 francs-or par habitant.

hans_baluschek.1236578078.jpg

Le réseau de chemins de fer belge est le plus dense d’Europe…

Les Belges ont toutes les raisons pour être heureux.

Leur petit pays a parfaitement su tirer son épingle du jeu dans la révolution industrielle du siècle dernier et continue sur sa lancée, à l’abri derrière sa neutralité qui la met à égale distance de la France et de l’Allemagne.

Bruxelles, Charleroi, Liège… la Wallonie et les zones de langue française captent -grâce notamment à leur sous-sol – l’essentiel de cette richesse et la main d’oeuvre flamande doit se déplacer vers ces régions pour travailler.

L’abondance facilite la résolution des difficultés.

Les Flamands se plaignaient que le néerlandais n’avait pas rang de langue nationale ? Les dirigeants – qui connaissent tous parfaitement la langue de Molière, même lorsqu’ils viennent d’Anvers, de Gand ou de Bruges – ont accédé à leur revendication.

La Belgique a fait voter de nombreuses lois sociales sur le travail de nuit, les accidents du travail, le repos dominical, l’interdiction du travail des enfants ou la suppression du livret ouvrier. Les ouvriers et paysans ont le droit de vote depuis 1894.

 » Oui, mais il y a un revers à cette médaille.  » Le chef de cabinet de l’héritier du trône, le prince Albert, que je rencontre aujourd’hui lors d’un déplacement à Bruxelles, semble assez critique sur les résultats obtenus par le roi Léopold II.

A suivre… 

2 mars 1909 : Les Américains restent à Guantanamo

 » Fondamentalement, les Etats-Unis  demeurent très attachés à la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes ! »

Je ne peux m’empêcher de sourire pendant cette discussion avec l’ambassadeur de France à Washington, Jean Jusserand. Ma réponse est peut-être plus désabusée que je ne le voulais au départ :

-Vos conclusions sont un peu hâtives. Effectivement, nous constatons que les troupes fédérales évacuent Cuba après quelques années de présence consécutive à la victoire sur les Espagnols et la libération de l’île. Mais croyez-vous un instant que la nouvelle puissance américaine se laisse guider uniquement par le respect de grandes valeurs ?

usa-1898.1235973678.jpg

A la suite de la victoire sur l’Espagne en 1898, les Usa se trouvent à la tête de territoires situés dans le monde entier : Cuba, Philippines, Guam, Porto-Rico. Autant de bases de ravitaillement pour l’Us Navy.

– Par rapport aux pays européens qui essaient tous d’être à la tête d’immenses empires et instaurent une domination totale sur des peuplades indigènes qui ne sont pas consultées, les Usa essaient un mode d’expansion plus subtile. Les Cubains restent libres.

– Quand vous relisez l’amendement « Platt »qui fixe les conditions du retrait des troupes américaines de Cuba, vous pouvez douter que l’île sera totalement libre. Elle ne pourra rien faire d’important sans l’accord des Etats-Unis. C’est un protectorat qui est en fait instauré.

En outre, les Américains conservent la base de la baie Guantanamo pour ravitailler leurs navires en charbon et les héberger le cas échéant.

– Mais ils la louent cette base ! Je suis d’accord que Washington met bien en place un système à travers le monde pour asseoir sa puissance. A la suite de sa victoire dans la guerre hispano-américaine de 1898, le traité de Paris lui donne les Philippines, Guam, Porto-Rico et Cuba. Sur ces différents territoires, les Américains bâtissent des bases navales  comme appui de leur nouvelle et puissante Us Navy. Ils s’assurent juste que ces pays ne se dotent pas de gouvernements hostiles mais ils les laissent, progressivement, décider de leur destin.

– M. Jusserand, pensez-vous un instant que le protectorat sur Cuba ne posera jamais de difficulté aux habitants concernés ? Ont-ils été consultés dans le traité de Paris ? Certainement pas. Avec Guantanamo, cette possession située sur le sol même de l’île et qui échappe à tout contrôle en dehors du leur, nous voyons bien que les Américains pratiquent dans les relations internationales le même cynisme que leurs grands frères européens.

– Vous trouvez que les Européens peuvent être fiers de faire travailler les Noirs comme cela se pratique, par exemple, au Congo ? Depuis la Guerre de Sécession, jamais les Américains ne se permettraient de tels agissements.

Un peu à court d’argument, je rétorque :

– Juridiquement et sur une longue durée, le protectorat sur Cuba n’est pas tenable. Un jour ou l’autre, les Cubains voudront une liberté totale… sauf s’ils deviennent eux-mêmes Américains. Et vous verrez que sur la base de Guantanamo, les Etats-Unis feront peut-être un jour des choses peu recommandables !  

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑